Panorama de l’art suisse avec Philippe Clerc

Vous êtes historien de l’art spécialisé dans la peinture suisse des XIX et XXe siècles. Pouvez-vous nous raconter votre parcours ? En quoi consiste votre travail d’historien de l’art ?

Mon cursus académique est plutôt classique et débute par des études d’histoire de l’art et d’histoire à l’Université de Fribourg. Au moment de trouver un sujet de mémoire, je n’avais qu’une seule certitude : il était hors de question de produire un énième travail sur Raphaël, Renoir ou Picasso, sur lesquels tout et son contraire a été déjà écrit, voire sur une obscure église située à l’autre bout du monde où je n’aurais pu que difficilement me rendre. Or à l’époque, parallèlement à mes études, j’exerçais comme guide au Château de Gruyères. En accord avec le conservateur de l’époque, j’ai choisi de me pencher sur des peintures de Corot, exécutées sur lambris, qui s’y trouvent et d’étudier l’influence du paysagiste sur les artistes locaux. De même, il m’importait d’analyser les représentations des paysages alentours par ces peintres dans leurs similitudes et leurs différences. Une fois sorti de l’université, j’ai travaillé trois ans durant chez Christie’s afin de me familiariser avec le monde des ventes aux enchères, puis rapidement je suis entré au service de différents collectionneurs privés. La valorisation et la gestion d’une collection constituent à juste titre le meilleur équilibre entre les milieux académiques et le marché de l’art qui sont intrinsèquement liés, qu’on le veuille ou non. En parallèle, j’ai décidé de poursuivre des recherches en lien avec différents artistes suisses. C’est l’acquisition d’une œuvre de grande qualité d’un artiste totalement méconnu sur lequel il n’existait aucune littérature qui m’a renforcé dans ce besoin de combler un manque. 

Ce type de démarche implique la recherche d’archives (souvent partiellement détruites ou disparues) et de documentation surtout, puis la recension des œuvres. Autant dire un réel travail de bénédictin. Les projets naissent au gré des rencontres, des découvertes, et se mettent en place en fonction de l’actualité mais aussi – et surtout ! – de l’avancée des recherches ou des trouvailles éventuelles qui permettent de mettre en valeur le travail d’un artiste en particulier.

J’ai pour habitude de qualifier ces démarches d’ « humanitaire » de l’art, le but ultime étant d’éviter que des pans entiers de patrimoine ne passent aux oubliettes. C’est pour gérer ces projets que j’ai créé Philippe Clerc Fine Arts, afin de pouvoir apporter aussi des solutions aux propriétaires d’œuvres qui se trouvent parfois désemparés lorsqu’il s’agit de procéder à une succession ou même tout simplement d’identifier une signature au bas d’une toile.

Quand on parle d’art suisse, on pense automatiquement à Ferdinand Hodler, Félix Vallotton, Cuno Amiet, Albert Anker, les Giacometti, Giovanni Segantini … quels artistes suisses mériteraient d’être plus reconnus ?

La problématique de la reconnaissance des artistes suisses vient déjà du terme plutôt réducteur d’art suisse, comme si l’on parlait d’un art français ou italien. Ce sont avant tout des artistes. Même Hodler ou Amiet sont frappés (pour ne pas dire stigmatisés) d’une étiquette purement « suisse », alors que leur œuvre a une dimension universelle qui devrait les inscrire au-dessus de toute considération territoriale, comme c’est le cas des Impressionnistes que l’on ne rattache pas uniquement à la France. Outre ces deux cas, si nous prenons les autres grands noms que vous citez, il n’est pas rare d’entendre dire que Giacometti était italien, Tinguely français ; même Jean Crotti (mari de Suzanne Duchamp et beau-frère de Marcel), né à Bulle, est bien souvent considéré comme français … Vallotton, pour sa part, avait bien renoncé à sa nationalité suisse, mais c’est pourtant dans son pays d’origine que se concentre l’essentiel de ses toiles.

Les artistes qui mériteraient d’être reconnus sont nombreux. La Suisse, qui pourtant est un réel vivier en termes de création artistique, a trop souvent tendance à sous-estimer son potentiel (cela s’entend à tous les niveaux) et à se tourner en permanence vers ce qu’il se fait dans les pays alentours. De plus le marché de l’art n’aide pas forcément à la diffusion de ces artistes pour lesquels ne circulent, le plus souvent, que des œuvres mineures ; ce qui de fait donne une image plutôt négative de leur production, alors que les pièces les plus importantes dorment dans des réserves de musées ou des dépôts d’où elles ne sortent pas, faute d’intérêt, non pas de la part des amateurs, mais des milieux académiques et des grandes maisons de ventes qui se limitent la plupart du temps à mettre en avant ceux qui le sont déjà. 

Il y a cependant toujours quelques exceptions qui, grâce au travail acharné de certaines associations ou fondations créées par les artistes eux-mêmes ou leur entourage, défendent leurs intérêts.  Je pense au vaudois Rodolphe-Théophile Bosshard qui dans les années 1990 jouissait d’une cote très élevée, mais a soudain souffert d’un afflux de faux sur le marché. Ces contrefaçons ont aujourd’hui été retrouvées, détruites et le catalogue raisonné de son œuvre peinte est actuellement en cours, mené par l’association qui porte son nom. 

Certains musées incluent aussi, dans leur programmation, des expositions-dossier, comme ce fut le cas du Musée de Pully pour Edouard Morerod, ou encore Casimir Reymond et Wilhelm Gimmi à l’Atelier De Grandi (Corseaux). En juin 2021, c’est Hans Emmenegger qui sera exposé à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne : cette exposition marquera un pas de plus dans les échanges entre régions linguistiques puisque le peintre était lucernois. 

Pour d’autres, un important travail de reconnaissance reste à faire. Je pense au peintre abstrait Fernand Dubuis, valaisan qui s’était installé en France et dont l’œuvre est largement sous-estimé en dépit de son extrême modernisme ; chantre de l’abstraction, il n’a rien à envier à Nicolas de Staël qu’il a côtoyé dans le Midi. Ses œuvres se vendent relativement bien en Suisse, mais la diffusion de sa mémoire reste quasiment inexistante.

La liste des artistes à redécouvrir peut bien sûr s’allonger avec René Auberjonois, Albert Schmidt, Max von Moos ou encore Emile Chambon [NDLR dont la monographie est parue en 2011], ainsi qu’une quantité d’autres. Tous ont déjà une certaine notoriété, mais sont toujours trop peu considérés sauf auprès de quelques amateurs et connaisseurs. Or je pense sincèrement qu’un travail de fond sur les artistes suisses dans leur globalité reste à faire pour redonner à chacun la place qui lui revient. La monde artistique suisse souffre de plusieurs carences liées à son histoire et sa politique institutionnelle, surtout jusque dans les années 1950, et ceci se ressent hélas aujourd’hui encore. Une exposition titrée « Modernités suisses (1890-1914) » ouvrira ses portes en novembre de cette année au Musée d’Orsay et devrait, espérons-le, ouvrir la porte à certains de nos illustres oubliés de l’Histoire de l’Art.  

Emile Chambon, Conversation au clair de lune, huile sur toile © Fondation Emile Chambon

Vous êtes originaire de Fribourg et vous avez récemment publié un ouvrage sur le Groupe Mouvement. Pouvez-vous nous en parler ?

Il s’agit d’un groupe d’artistes fondé en 1957 en réaction au manque de lieux d’exposition et à la toute-puissance de la Société des Peintres, Sculpteurs et Architectes suisses d’alors qui était très restrictive dans ses critères d’admission. Très avant-gardistes dans leur manière de penser, ses membres fondateurs – un petit comité de 5 amis – ont décidé d’unir leurs forces et leurs talents, acceptant de s’ouvrir aux femmes (ce qui n’était pas encore le cas de la SPSAS), et d’accepter en son sein aussi bien des photographes que des musiciens ou des écrivains. Sans statuts ni cotisations, le groupe s’est fédéré par simple cooptation, atteignant à son apogée jusqu’à une soixantaine de membres. Ils ont ouvert leur propre galerie dans une cave de la vieille ville de Fribourg et ont invité d’autres artistes à venir y exposer, comme Hans Erni qui n’avait encore jamais posé les pieds à Fribourg. Des accrochages variés se sont ensuite multipliés dans différents endroits, que ce soit dans des galeries ou même des chalets d’alpage. 

Certains membres du groupe ont joui d’une renommée plus importante que d’autres, je pense aux frères Emile et Louis Angéloz, à Bruno Baeriswyl ou encore Charles Cottet (dont les travaux n’ont absolument rien à voir avec ceux de son homonyme français). Mais cette renommée est restée toutefois plutôt local, hormis Baeriswyl qui avait un projet d’exposition en vue avec la Tate, mais son décès prématuré a mis un terme à sa concrétisation. 

Mon ouvrage [NDLR Mouvement – 60 ans d’amitiés et de complicité artistique], qui a paru l’an dernier, n’a toutefois pas d’autre prétention que celle de laisser une trace de ce groupe dont les membres fondateurs aujourd’hui encore vivants ont plus de 90 ans.

Charles Cottet, Composition abstraite, 1971, huile sur panneau. Collection particulière © Courtesy Philippe Clerc Fine Arts. Photo : Lucas Olivet.

Vos recherches se sont aussi portées sur les élèves de Ferdinand Hodler à Fribourg et à Genève. Pouvez-vous nous présenter quelques-uns de ces artistes ?

Il faut dans un premier temps redéfinir le terme « élève » dans le cadre des enseignements de Ferdinand Hodler. Beaucoup d’artistes ont été considérés comme ses élèves du fait de leur touche parfois très proche de celle du Maître, alors qu’en réalité jamais ils n’ont assisté à ses cours. De fait le terme « épigone » serait parfois plus adapté. 

A Fribourg, Hodler a enseigné à de jeunes artistes à une époque où il était chahuté tant à Zurich qu’à Genève et c’est Léon Genoud, directeur du Technicum cantonal, qui l’a invité à venir y dispenser des cours. Ses élèves étaient, pour une majorité, issus de l’aristocratie locale. Citons par exemple Jean-Edward de Castella, actif entre Fribourg et l’Australie qui sera connu essentiellement pour ses vitraux exécutés au sein du Groupe de Saint-Luc, tourné vers le renouveau dans l’art sacré, mais aussi Hiram Brülhart, grand voyageur qui posera son chevalet dans quantité de pays, notamment en Norvège et en Roumanie qui n’étaient alors pas vraiment des lieux de villégiature prisés des peintres.

Pour ce qui est du volet genevois, c’est à Stéphanie Guerzoni que revient la palme, si l’on considère qu’Albert Schmidt, John Torcapel ou Georges Darel, transfuges hodlériens, n’en ont en effet jamais été les élèves. Son attachement à Guerzoni est d’autant plus surprenant que Ferdinand Hodler n’aimait pas que des femmes embrassent la carrière d’artiste, car il avait la conviction qu’elle se préoccupaient d’art jusqu’à leur mariage, puis lui tournaient le dos une fois entamée leur vie maritale. Le fait qu’elle soit déjà mariée et mère d’une petite fille a sans doute pesé dans la balance.

Hiram Brülhart, Le lac de Pérolles, 1922, huile sur toile. Collection particulière © Courtesy Philippe Clerc Fine Arts. Photo : Lucas Olivet.

Vous préparez justement un ouvrage sur la correspondance croisée de la peintre Stéphanie Guerzoni et de Carl Albert Loosli. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Si les œuvres d’un artiste sont importantes, leurs archives le sont tout autant. Dans les successions, elles sont fréquemment détruites, ce qui empêche par la suite d’établir un rapport circonstancié entre sa vie et son œuvre. Par chance, la correspondance entre la genevoise Stéphanie Guerzoni et son ami bernois Loosli, premier biographe de Hodler, a été conservée par les héritiers des deux protagonistes. Un échange de près de 400 lettres et cartes fait état de leur amitié, de leurs soucis et préoccupations et de leurs liens avec les tissus artistiques locaux et internationaux. S’il y a bien sûr quelques lacunes, il est toutefois possible de suivre le fil de leur existence, de par la connaissance de leurs biographies respectives. En 1957, Guerzoni consacrera à son tour une biographie à Hodler et lorsqu’elle recevra commande de fresques pour la cathédrale de La Storta, près de Rome, elle fera apparaître le visage de son illustre professeur sous les traits de deux figures bibliques. 

D’autres anecdotes pimentées viennent ponctuer cette correspondance, à l’instar d’un procès entre Guerzoni et Berthe Hodler, veuve du peintre, pour une histoire de coucherie sous couvert de tableau faussement attribué. 

La publication de cet échange de correspondance, chapeautée par les Archives Jura Brüschweiler, est prévue en fin d’année prochaine, en parallèle à celle des lettres de Ferdinand Hodler lui-même.

Stéphanie Guerzoni, Les flambeaux, 1949, huile sur toile. Collection particulière © Courtesy Philippe Clerc Fine Arts. Photo : Lucas Olivet.

Vous organisez aussi des expositions. Pouvez-vous nous parler de celle de Roger Bohnenblust qui devrait se déroulera à l’automne 2020 ?

Cette exposition est le fruit d’un partenariat avec la Banque Cantonale de Fribourg, dont la vaste collection d’œuvres d’art est composée d’artistes très variés, modernes et contemporains, qui tous ont un lien avec le canton. Roger Bohnenblust a fait l’objet d’une publication patrimoniale à l’hiver 2019, dans la série des cahiers édités par l’association Pro Fribourg, publication réalisée grâce aussi au soutien de la banque. Au-delà de la pure redécouverte d’un peintre ou d’un sculpteur, il s’agit aussi de de faire découvrir au public des œuvres qui ne sont en général pas visibles car conservées dans des collections privées ou accrochées dans des bureaux pour ce qui est de celle de la banque. Bohnenblust fut, à Fribourg, une figure marquante des années 1960 à 1979, année de sa mort. Après avoir passé par les académies parisiennes, il est revenu s’installer en Suisse. Très reconnaissables, ses œuvres rappellent une esthétique à mi-chemin entre Christian Bérard et Raoul Dufy, avec, vers la fin de sa vie, des tentatives abstractionnistes proches du dripping. 

Roger Bohnenblust, La Bataille de Saint-Jacques-sur-la-Birse, 1979, huile sur toile. Collection particulière © Courtesy Philippe Clerc Fine Arts. Photo : Jean-François Zehnder

Vous conseillez les collectionneurs sur des achats et ventes d’œuvres d’art suisse. Quels artistes sont actuellement recherchés ?

Compte tenu de l’incertitude des marchés actuels, les collectionneurs ont tendance à rechercher des œuvres plutôt classiques. On retrouve, en tête de liste, certains incontournables comme Félix Vallotton ou Marius Borgeaud. Hodler et Amiet font aussi partie des plus prisés, évidemment. D’autres, à l’image de Max Bill, semblent à nouveau appréciés des collectionneurs, qui recherchent surtout des pièces en trois dimensions, tout comme Augusto Giacometti, petit-cousin d’Alberto, dont l’exposition au Kunstmuseum de Bern, en 2014 déjà, a créé un regain d’intérêt pour les pastels. La récente disparition de Markus Raetz est elle aussi en train de réactiver le marché secondaire et il faudra suivre les prochaines ventes. Pour les autres, l’offre et la demande fluctuent et les ventes de la rentrée seront sans doute décisives.

Vous vous intéressez également à la création contemporaine suisse. Quels sont, selon vous, les artistes à suivre ?

La jeune scène artistique suisse est très active et ce dans tous les domaines. Elle s’exporte d’ailleurs assez bien et certains jeunes créateurs sont en train de se faire un nom à l’échelle nationale et internationale, auprès de bonnes galeries. Tout est ensuite une question de goûts personnels, bien sûr, et il serait difficile de faire l’apologie de certains artistes plutôt que d’autres. Il y en a toutefois dont je pense que l’œuvre mérite que l’on s’y intéresse de plus près et dont le travail assidu, une grande rigueur et un talent indéniable portent leurs fruits, ceci dans une masse d’artistes considérable où l’on produit tout et son contraire.  

Dans la création contemporaine, s’il est loin d’être un débutant, il y a évidemment Roman Signer, dont je pense qu’il n’a pas fini de nous étonner ; il est difficilement collectionnable en raison de la nature de ses œuvres explosives, mais les souvenirs qu’il laisse de ses performances risquent de s’imposer comme de réelles œuvres d’art. D’autres comme Denis Savary, Isabelle Krieg ou Marc Bauer ont fait leurs preuves et sont devenus incontournables des collections averties. De même pour Francis Baudevin que j’aspire à faire rentrer dans certaines collections institutionnelles et entrepreneuriales. Pour la photographie, je dirais Cyril Porchet dont j’attends de voir les prochains travaux mais qui, jusqu’à ce jour, ne m’a pas déçu.

Philippe Clerc. Photo : Lucas Olivet © Philippe Clerc Fine Arts

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