Alexia Weill investit l’espace urbain

Nous avons découvert le travail de Alexia Weill sur les rives du Léman. L’artiste nous raconte son parcours, ses engagements et sa passion pour le travail de la matière

Comment êtes-vous devenue sculptrice ? Et pourquoi avoir choisi la pierre ?

Alexia Weill (« AW ») : Par passion, par désir de créer et d’exprimer mes émotions.

C’est une histoire qui remonte à mon enfance. Mon grand-père avait l’une des plus grande galerie d’art de Paris, reprise par la suite par ma mère. Nous vivions au dessus de la Galerie Faubourg Saint-Honoré et très jeune, j’ai été baignée dans ce milieu artistique et je m’en suis imprégnée naturellement. Nous vivions tous proches les uns des autres dans le même immeuble, mes grands-parents maternels avaient un triplex au dernier étage et mon grand-père qui était aussi artiste peintre y avait installé son atelier avec une vue fantastique sur les toits de Paris.

Ma grand-mère était comédienne. Dès son enfance, elle avait tourné dans les premiers films de la Gaumont. Elle avait également travaillé avec la Comédie française et me racontait sa vie. J’étais captivée par son histoire. 

Après mon bac, j’ai choisi d’étudier la réalisation cinématographique. J’étais passionnée par l’image, la photographie et l’écriture cinématographique. J’ai aussi travaillé dans les effets spéciaux pendant plusieurs années. En parallèle, j’avais envie de commencer à créer en 3D, de toucher la matière et de donner vie à des personnages que j’imaginais. J’habitais à Paris en face de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts et j’ai décidé de suivre les cours du soir et d’aller sculpter dans les ateliers d’artistes.

J’aime travailler la matière et me projeter dans un espace virtuel de création en volume. 

Alexia Weill

La rencontre avec la pierre est arrivée avec mon installation en Suisse, il y a une quinzaine d’année. J’ai commencé à ressentir de nouvelles sensations en sculptant dans le marbre, le granit, le basalte, la serpentine… La pierre est un règne vivant qui ne vit pas au même rythme que nous. Elle porte en elle la mémoire active du lieu d’où elle a été extraite. Elle a des veines, une couleur, une personnalité et parfois aussi une odeur spécifique. Travailler la pierre demande un certain alignement avec soi-même car elle renvoit l’énergie que vous emmettez, une sorte de miroir où le dialogue et l’écoute sont indispensable lors du processus créatif.

Alexia Weill dans son atelier. Photo : Antoine Lavorel

La pierre est inspirante et j’adore l’instant suspendu qui consiste à prendre un bloc brut et à visualiser ce que je pourrai en révéler. Par cette transformation, c’est comme lui donner une nouvelle respiration et par la suite une nouvelle vie par le regard de ceux qui en feront l’acquisition.

Vous exposez dans l’espace urbain ce qui vous permet de toucher un public plus large. Comment vous inspirez-vous du lieu ?

AW : Créer pour l’espace urbain est un véritable challenge. Le processus créatif est très différent et c’est le lieu qui m’inspire les idées de sculptures à réaliser. Ma dernière création était pour un giratoire de la Commune de Saint Légier. Je suis allée m’assoir au milieu du rond-point pendant plusieurs heures et j’ai dessiné tout ce qui me venait comme images, formes, couleurs et sensations. Cette matrice est retravaillée dans mon atelier pour réaliser des dessins plus aboutis qui donneront ensuite naissance à plusieurs projets de sculpture. Le choix final est décidé par la Commune puis validé par le Canton en fonction des contraintes liées à l’environnement et la sécurité.

Alexia Weill, Dessine-moi un mouton, St Légier, Suisse 2020. Photo : Magali Koenig

Vous sélectionnez vos pierres principalement dans les carrières en Suisse. Pour votre projet « Dessine-moi un mouton » que vous mentionnez, vous avez travaillé un marbre provenant de Peccia, dans la vallée Maggia (TI). Est-ce important pour vous de travailler des matériaux locaux ?

AW : Pour ce projet, j’avais très envie de travailler le seul marbre blanc qui est extrait en Suisse sous le nom de cristallina et qui vient du Tessin. Pour moi, la provenance de la pierre est très importante et je trouve toutes mes pierres en Suisse. Soit elles sont extraites de carrières locales soit d’autres carrières principalement en Italie ou en France. Pour la création d’une sculpture pour les jardins de la Commune de Villeneuve, j’ai travaillé la pierre d’Arvel que l’on trouve dans des carrières à proximité.

A quel moment l’œuvre émerge dans votre esprit ? Est-ce la pierre qui vous inspire ou vous recherchez une pierre en fonction d’une idée préalable ?

AW : J’expérimente les deux processus. Pour des sculptures de taille moyenne, je choisis la pierre et j’attends d’être à l’atelier pour que l’inspiration soit un dialogue avec la pierre. La sculpture m’apparaît dans ses grandes lignes que je dessine brièvement pour en garder un témoignage. Ensuite, je déploie un fil d’Ariane entre cette forme virtuelle et sa matérialisation dans le réel avec des explorations de la matière qui se feront pendant la création par le choix des outils que j’ai à ma disposition pour travailler : ciseaux, gradines, pointes…

Pour les projets urbains et la création de sculptures monumentales, le processus créatif est différent. J’imagine la sculpture en faisant des dessins avec les teintes de pierre que je perçois comme étant en harmonie avec l’environnement urbain et paysager. Ensuite, je me rends dans la carrière et je choisis mon bloc en fonction de sa forme, de ses teintes, de ses veines et aussi de ses qualités : dureté, résistance…

Cette année, j’ai expérimenté la création de sculptures dans un espace virtuel immersif. Cette technique est assez révolutionnaire, avec un casque virtuel qui vous fait entrer en totalité dans l’espace créatif avec des sensations totalement nouvelles. Munie de deux manettes, j’ai créé en bougeant physiquement dans l’espace et en me déplaçant au dessus, en dessous, au centre et sous tous les angles. Une expérience de création avec des sensations inédites et qui m’intéresse particulièrement pour la conception de sculptures monumentales en espace urbain. Elles seront exposées sur un écran d’Artsinfo située sur le site de Plateforme 10 devant l’entrée du MCBA à Lausanne en 2021, un projet initié par Visarte Vaud et Fondamenta.

Alexia Weill en pleine création virtuelle © Alexia Weill

Chaque œuvre a son histoire. Pouvez-vous nous parler de La Vague?

AW : A l’automne 2019, je cherchais une idée de sculpture monumentale pour exposer dans le cadre de la Biennale de Montreux 2019. J’ai toujours rêvé d’exposer une sculpture en suspension sur les eaux du Lac Léman et l’idée de la Vague est arrivée assez rapidemment. J’étais en voyage à New York où j’avais une expostion de mes sculptures et je suis allée voir au MET la fameuse estampe « La grande vague de Kanagawa » du peintre japonais Hokusai de l’époque d’Edo. De nombreux artistes en ont fait leur intérprétation dont Camille Claudel. J’ai eu envie de faire ma propre version de cette vague en hommage à Camille. Dans sa version, trois petites femmes de bronze, identiques, plient les genoux avant de voir s’écrouler sur elles l’énorme vague de marbre-onyx qui les surplombe.

Alexia Weill dans son atelier lors de la réalisation de La Vague. © Alexia Weill

Dans ma version, une silhouette de femme lovée dont la chevelure se transforme en eau puis l’eau se fond dans son corps dans le mouvement de l’éternel recommencement. L’archétype de la Femme prend son destin en main et donne le mouvement à l’eau. Elle n’est plus toute petite face à l’élément eau car elle est la vague.

Création de La Vague de Alexia Weill
qui a été présentée lors de la Biennale de Montreux en 2019
© Alexia Weill

Cette création très personnelle a été un cheminement émotionnel intense avec un grand engagement physique dans sa réalisation qui a durée plusieurs mois. L’installation temporaire (le temps de l’exposition) dans le lac, à plusieurs mètres de la rive, a nécessité la mise en place d’une plateforme à plusieurs mètres de profondeurs et a aussi été très intense en émotions et assez compliqué techniquement. Les jours de tempêtes, l’eau du lac passait au milieu de la sculpture et il reste de cette exposition de sublimes images.

Alexia Weill, La Vague, 2019. Photo : Richard Berger

La Vague est entrée dès la fin de la Biennale dans la Collection privée Delarive et elle est maintenant en exposition permanente aux Anciens Ateliers de Construction Mécaniques (AACM) à Vevey que Patrick Delarive a entièrement rénové. Elle est accessible au grand public via le restaurant Les Ateliers qui y a installé un lounge pour ses clients. Actuellement, j’y expose d’autres créations en marbre, des cercles de vie ou « Impressions circulaires » , un thème que je travaille depuis plusieurs années et dont l’une des grandes sculptures se trouve au bord du Lac à Villeneuve.  

Vous êtes active pour la cause des femmes dans le milieu de l’art. Est-ce important pour vous d’être une artiste engagée ?

AW : Cela fait plusieurs années que je crée des œuvres en lien avec l’égalité soit sous forme de performance soit des œuvres qui sont exposées pendant la journée de l’Equal Pay Day avec le BPW Lausanne-Vaud, afin de sensibiliser sur les écarts de salaires qui subsistent encore aujourd’hui et particulièrement dans le monde de l’Art. Globalement, les femmes sont moins payées mais aussi moins aidées, moins programmées et moins récompensées. Je travaille actuellement à une nouvelle création pour 2021 qui sera exposée à Lausanne en Février.

J’exposerai aussi dans un nouvel espace dédié aux Artistes Femmes qui ne fonctionnera pas comme une galerie mais plus comme un espace d’Art où les artistes animeront des rencontres avec le public pour partager leur processus créatif.

Impressions circulaires de Alexia Weill, Villeneuve, Suisse. © Alexia Weill

Quel regard portez-vous sur la création contemporaine en Suisse ?

AW : Je suis très attentive à la création contemporaine car j’ai besoin de me connecter artistiquement à tous les arts que ce soit les arts visuels et les arts de la scène. Je rencontre de nombreux artistes de qualité et originaux en Suisse avec lesquels je vais collaborer pour des projets artistiques collectifs et je constate que la période que nous avons traversé a fait effet de booster pour beaucoup d’entre eux. D’un autre côté, je constate aussi une uniformisation des œuvres liée à la pression artistique institutionnalisée qui pose la question de l’identité et ses effets sur la création actuelle.

Vous travaillez aussi de nouvelles matières comme le bois et la résine. Pouvez-vous nous parler de ces nouvelles pièces et de vos projets à venir ?

AW : J’explore de nouveaux matériaux en les mélangeant comme le bois et la résine et aussi bientôt la pierre et la résine qui contiennent des éclats de métal. Un travail sur la beauté de l’imperfection de la matière. J’exposerai ces nouvelles créations dans les Cubes urbains au Flon à Lausanne en 2021.

Je prépare actuellement avec un collectif d’artistes une exposition qui aura lieu au profit de l’association Swiss-Lebanon. Malgré la période compliquée qui limite mes déplacements, je travaille à distance à la création de sculptures pour un bâtiment actuellement en construction à Miami. Je prépare aussi une exposition à Tokyo au Japon au printemps 2021. Et d’autres projets avec la Galerie qui me représente à New York, Uncommon Beauty Gallery.

Détail d’une des sculptures de Alexia Weill.

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Retrouvez toutes les réalisations de Alexia Weill et ainsi que d’autres vidéos d’atelier sur www.alexiaweill.com.

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