Les « Abstractions plurielles » de la Fondation Gandur pour l’Art

L’abstraction lyrique, l’expressionnisme abstrait, l’abstraction géométrique, le cinétisme, le Op Art, le matiérisme, l’abstraction minimale ou encore le groupe supports/surfaces… autant de mouvements et courants qui forment les abstractions plurielles, actuellement présentées au Musée d’Art de Pully.

Calder, Soulages, Vasarely, Hartung… pour n’en citer que quelques un sont à l’honneur dans l’exposition actuellement présentée au Musée d’art de Pully. Les 75 oeuvres exposées proviennent de la collection d’art abstrait de la Fondation Gandur pour l’Art (FGA).

Conçue par Yan Schubert, conservateur de la collection beaux-arts de la FGA, l’exposition présente les principaux courants de l’abstraction qui ont marqué la production artistique des années 1950 à 1980 en France et aux Etats-Unis.

Même si l’abstraction naît avant la seconde guerre mondiale avec l’abstraction géométrique de Piet Mondrian ou de Vassily Kandinski, la deuxième guerre mondiale marque une rupture radicale.

« Ce cataclysme va marquer les artistes dans leurs chairs, certains vont se battre, d’autres vont être déportés, d’autres vont revenir des camps. »

Yann Schubert

Le visiteur est accueilli par un immense dyptique de Hans Hartung. Datant de 1987, cette oeuvre tardive a été réalisée au pistolet à peinture, outil de prédilection de l’artiste qui peignait depuis son fauteuil roulant.

Hans Hartung, T 1987-H3, T 1987-H4 (dipytque), 10 mars 1987, acrylique sur toile, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photo: Arteez

Le choix de l’oeuvre de Hartung en ouverture de l’exposition n’est pas anodin. Le plasticien franco-allemand, devenu une figure majeure de l’abstraction lyrique au XXème siècle, s’était engagé dans la légion étrangère pour combattre l’Allemagne Nazi. Hartung sera blessé à l’attaque de Belfort en 1934, ce qui le mènera à une double amputation de sa jambe droite.

Les artistes qui ont été marqués aussi profondément par la guerre vont avoir besoin d’exprimer leurs expériences à travers leurs expressions picturales. Pierre Soulages a été mobilisé deux fois pendant la guerre, Sam Francis est engagé dans l’aviation dans son pays et vient s’écraser au milieu du désert. Comme l’explique Yann Schubert : « Les artistes veulent montrer après la guerre une rupture radicale avec ce qui se faisait avant. On ne veut plus représenter le monde comme il était parce que ce monde était allé jusqu’au bout de la destruction, on veut inventer un nouveau langage. Ce nouveau langage va être créé par des nouvelles techniques, des nouveaux matériaux, des nouvelles manières de penser la peinture puisque beaucoup d’artistes vont se détourner de la peinture dite de chevalet pour essayer d’expérimenter d’autres choses. »

Hormis cette oeuvre importante, le parcours de l’exposition montre les différentes étapes de l’abstraction de façon chronologique en partant des années 1950. Ainsi, la première salle, intitulée « Véhémences » fait référence à l’exposition Véhémences confrontées présentée en mars 1951 à la Galerie Nina Dausset à Paris. Cette première exposition d’après-guerre réunira des artistes européens et américains.

Dès les années 1950, un art informel se met en place. On parle alors d’abstraction lyrique ou gestuelle. Le geste est spontané et rapide pour Georges Mathieu, il se concrétise sous la forme de larges bandes noires pour Gérard Schneider. Cette période d’expérimentation est illustrée par le Canadien Jean-Paul Riopelle. Il développe une technique singulière marquée par l’abandon du pinceau au profit du couteau. L’artiste va travailler la peinture dans toute son épaisseur au point que la matière picturale devient le sujet même de ses œuvres.

Jean-Paul RiopelleComposition, 1950, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

La salle suivante met à l’honneur « l’Abstraction américaine ». Les artistes américains ont une volonté de renouvellement artistique radical. L’oeuvre du californien Ernest Briggs est marquée par l’Action Painting, ses toiles sont ainsi recouvertes de larges traits expressifs. Si certains artistes comme Riopelle composent leurs toiles dans un all-over typique de l’expressionnisme abstrait, d’autres comme Sam Francis cherchent à dépasser ce concept. Sa grande aquarelle présentée ici montre une ouverture de l’espace ainsi que des couleurs fluides et chatoyantes associées librement autour de coulures verticales.

Sam FrancisTrace, 1956, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : André Morin

Les « Tendances géométriques » qui suivent sont présentées à travers le travail d’artistes comme Serge Poliakoff, Francis Bott ou encore Auguste Herbin.

De nombreuses oeuvres de l’artiste Victor Vasarely sont exposées ici. L’artiste va mener ses premières recherches autour des formes, des contours nets et des aplats avec un nombre de couleurs limité. Ses toiles prennent vie grâce à la perception du spectateur et à son propre mouvement. Ces illusions optiques seront annonciatrices du cinétisme.

Victor VasarelyOB-Bleu, 1956, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

Des créations de Jean Tinguely, animées par un moteur ou de Alexander Calder qui se muent par l’action de l’air complètent ce chapitre abstrait.

Vue de l’exposition, Calder, Soulages, Vasarely… Abstractions plurielles (1950-1980), Collection de la Fondation Gandur pour l’Art. Musée d’art de Pully, 2021. Photo: Arteez

Les « Expérimentations graphiques » sont illustrées par le travail de Pierre Soulages. L’artiste va travailler l’encre de Chine, plus ou moins diluée, pour révéler des nuances de noirs. En dialogue avec Soulages, des oeuvres de Jean Dubuffet qui recourt ici au pochoir pour rendre visible des formes végétales ou encore un « Arrachage » de César qui joue avec les contrastes et les transparences.

Pierre SoulagesPeinture 130 x 162 cm, 21 juillet 1958, 21 juillet 1958, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

Le Matiérisme s’impose également comme nouvelle tendance dans l’art informel. L’imprévu de la matière et l’aléatoire du geste sont expérimentés par des artistes comme Antoni Tapies, Conrad Marca-Relli ou encore Enrico Castellani.

Les nouvelles techniques de l’après-guerre sont marquées par l’utilisation d’outils divers: des brosses, truelles, spatules, couteaux ou encore rasoirs viennent remplacer le pinceau. Les matériaux également sont inédits: le gravier, le sable, les cailloux, les feuilles et le verre font leurs apparitions. Simon Hantai expérimente en pliant et froissant ses toiles avant de les peindre et de les déplier, Hans Hartung produit, de son côté, des oeuvres de « grattage » pour lesquelles il utilise des stylets, peignes métalliques et autres râteaux de jardinage pour lacérer la matière.

Hans HartungT 1964-R8, 12 mai 1964, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

L’abstraction va évoluer et arriver jusqu’à une « Abstraction minimale » dans les années 1970. La tendance est à l’épuration. Le geste artistique va être ramené à son expression la plus neutre possible. Un triptyque de Jean Degottex marque les dernières salles de l’exposition. L’artiste développe un nouveau langage pictural hérité de la calligraphie. A la recherche d’un art minimal, il épure ses toiles en jouant avec les vides.

Vue de l’exposition, Calder, Soulages, Vasarely… Abstractions plurielles (1950-1980), Collection de la Fondation Gandur pour l’Art. Musée d’art de Pully, 2021. Photo: Arteez

Dans les années 1970 et 1980, certains artistes tentent de réduire encore davantage leur empreinte et vont utiliser des formes et des structures géométriques simples. Pol Bury, profondément marqué par les œuvres d’Alexander Calder, rompt avec la peinture pour se tourner notamment vers le cinétisme, avec des formes géométriques mobiles en relief.

Pol BuryMélangeur, 1970, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : André Morin

L’exposition se termine avec des oeuvres du groupe « Supports/Surfaces ». Le groupe va remettre en question la forme même du tableau et la notion de peinture. Les toiles sont découpées, les châssis visibles, le motif est reproduit avec excès, la sérialité et le chromatisme s’imposent.

Comme l’explique le commissaire de l’exposition, Yan Schubert: « puiser dans un corpus en constante évolution et qui s’est largement étoffé durant cette période permet d’inscrire ses différentes tendances dans un temps long, de mettre en relation ses divers mouvements, d’en confronter les points de vue théoriques et idéologiques, de rapprocher formellement certains artistes et d’imaginer des liens qui mettent en lumière la diversité, la force et la vitalité de l’abstraction, dont l’intérêt ne cesse de se renouveler. »

Une exposition qui montre toute la richesse et la diversité contenues dans le mot « abstraction » (Jean Claude Gandur, président fondateur de la FGA).

Calder, Soulages, Vasarely… Abstractions plurielles (1950-1980),
Collection de la Fondation Gandur pour l’Art
Musée d’art de Pully
www.museedartdepully.ch
www.fg-art.org

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