L’art et la vie selon Anni et Josef Albers

Julia Garimorth, conservatrice au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et commissaire de l’exposition Anni et Josef Albers, l’art et la vie, présentée au Musée d’Art Moderne de Paris (MAM) jusqu’au 9 janvier 2022, nous a reçus dans son bureau rempli de livres et catalogues pour évoquer la vie et l’œuvre du couple emblématique du Bauhaus.   

Hannah Starman pour Arteez :  Anni et Josef Albers, l’art et la vie est la première exposition qui retrace le parcours de ce couple légendaire d’artistes du Bauhaus. Comment est né ce projet ?

Julia Garimorth (JG) : Les Albers ont été peu exposés en France. Les œuvres sur papier de Josef ont fait objet d’une exposition au Centre Pompidou en 2012 et le Musée des arts décoratifs a présenté les textiles d’Anni Albers en 1999. Mais aucune des deux expositions n’a vraiment permis d’inscrire leur travail dans la mémoire du public. Il était désormais nécessaire de faire le point sur ces deux œuvres. L’idée de montrer l’interaction entre ce couple d’artistes — représentés par la Fondation Josef et Anni Albers dirigée par Nicholas Fox Weber (article à lire ici) —, est née assez spontanément il y a cinq, six ans, lors des premiers échanges avec Fabrice Hergott, le directeur du musée. Selon moi, il était très important de voir alors comment des artistes femmes ont pu exister aux côtés d’artistes hommes pour qui la reconnaissance et la visibilité étaient toujours plus évidentes. N’oublions pas qu’à l’époque, les femmes n’étaient même pas admises dans les écoles d’art ! En 2016, j’avais déjà organisé l’exposition sur Paula Modersohn-Becker, artiste majeure parmi les précurseurs de l’expressionisme allemand, mariée au peintre allemand Otto Modersohn. Elle n’a pu s’épanouir artistiquement qu’à partir du moment où elle s’est éloignée de son mari. De même pour Eva Hesse, l’élève de Josef Albers à la Yale University, et compagne du sculpteur Tom Doyle : ce n’est qu’après leur séparation qu’elle a pu, elle aussi, construire son identité d’artiste.

Anni Albers
Red and Blue Layers, 1954
Coton
61,6 x 37,8 cm
The Josef and Anni Albers Foundation
© 2021 The Josef and Anni Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021

Anni et Josef Albers étaient mariés pendant plus d’un demi-siècle et se sont réalisés tous les deux en tant qu’artistes sans rivalité ou rapport de domination. En quoi étaient-ils différents d’autres couples d’artistes ?

JG : Paula Modersohn-Becker, Eva Hesse et Anni Albers étaient des artistes très introspectives et leurs écrits témoignent d’une analyse très fine et perspicace de leur parcours. Naturellement, je me suis demandée comment fonctionnait le couple Albers. Ils étaient sur la même longueur d’ondes sur beaucoup d’aspects de leur travail, mais ils n’utilisaient pas les mêmes matériaux ni les mêmes techniques, ce qui explique peut-être, entre autres, cette absence de rivalité. Le médium de prédilection d’Anni, le textile, n’était alors pas reconnu comme de l’art, mais plutôt comme de l’artisanat. La reconnaissance était forcément plus facile pour un peintre, un sculpteur ou encore un photographe, considérés comme de « vrais » artistes. Pourtant, dès son arrivée au Bauhaus, Anni a œuvré pour effacer cette différence entre art et artisanat qui n’avait plus de raison d’être. Selon elle, en accordant de l’attention, du soin et de la sensibilité, le design allait devenir naturellement de l’art. Elle n’avait pas besoin de s’affirmer face à Josef car elle existait déjà pleinement à travers sa propre création et il faut d’ailleurs souligner qu’elle a été la première à bénéficier d’une exposition monographique au MoMA en 1949, bien avant Josef.

Josef et Anni Albers dans le jardin de la maison des maîtres au Bauhaus,
Dessau, vers 1925
Photographe anonyme
The Josef and Anni Albers Foundation

On a l’impression qu’ils étaient très indépendants dans leur travail, mais parfaitement accordés dans le regard qu’ils portaient sur le monde.

JG : C’est exactement cela. Ils partageaient les mêmes interrogations sur la perception. Dès 1928, Josef a commencé à explorer la photographie, qui est censée nous montrer un relevé fidèle de la réalité. Pourtant, on se rend vite compte à quel point nous sommes tributaires de nos habitudes visuelles. En effet, nous avons appris, dès notre enfance, à interpréter une diagonale comme une ligne de fuite, ce qui nous donne, par conséquence, la sensation d’un espace illusionniste. Lorsque Josef photographie par exemple l’escalier d’un hôtel à Genève [Hoteltreppen Genf, 1929] sous deux angles de vue différentes, d’en bas et d’en haut, il nous donne l’illusion, avec ce collage, que les mêmes lignes se poursuivent d’une photographie à l’autre. Cela évoque les peintures de [Maurits Cornelis] Escher et d’autres artistes qui ont expérimenté le trompe-l’œil. Josef disait d’ailleurs que « pour éduquer l’œil on doit d’abord le tromper. » Plus tard, il va développer la théorie de « l’interaction des couleurs » selon laquelle la perception d’une couleur dépend de la couleur attenante : la même couleur parait par exemple plus foncée sur un fond clair, et plus claire sur un fond foncé.

Anni, quant à elle, partageait la même conviction de la nécessité de se délester de toutes nos habitudes visuelles et de nos bagages intellectuels pour parvenir au regard vierge de l’enfant : plutôt que de partir d’un point zéro pour aller quelque part, il faut partir de la situation actuelle et se diriger vers un point zéro. Le point zéro, selon Anni, se situe dans le futur et non dans le passé. Les deux artistes exploraient sans cesse cet intérêt pour le regard, chacun à travers son médium.

Josef Albers
Repetition Against Blue, 1943 Huile sur Masonite
40,4 x 78,9 cm
TATE Modern, Londres
© Tate Images © 2021 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021

Quelle était leur vision de l’art et comment celle-ci trouvait corps dans leur façon de l’enseigner ?

JG : Pour les Albers, l’art et la vie sont fusionnels. Josef citait cette phrase « l’art est parallèle à la vie » pour expliquer ensuite que la couleur se comporte comme un être humain, d’abord dans son existence propre puis dans sa relation à autrui. Il cherchait à reconstruire ces deux polarités dans sa peinture : l’indépendance et l’interdépendance. On se construit à la fois individuellement et par rapport à la collectivité, aux autres. Josef a aussi beaucoup insisté sur l’importance du travail manuel qui, tout comme l’art, nous apprend une autre forme de pensée, celle de la « pensée en situation » comme il la nomme, et qui permet une perception différente de la réalité. Il formule ainsi cette idée : « L’origine de l’art est l’écart entre le fait physique et l’effet psychique. »

La transmission du savoir était essentielle pour les deux artistes, mais pas sous forme d’un enseignement classique du haut vers le bas : ils étaient convaincus qu’il fallait mettre le sujet, c’est-à-dire l’être humain et son expérience individuelle, au centre du monde. Ce n’est pas par hasard s’ils se retrouvent tous deux au Bauhaus. Ils étaient attirés par l’idée de l’expérimentation et de l’apprentissage par la pratique qui caractérisaient cette école. Dans cette approche, les Albers cherchaient à sensibiliser les étudiants au monde environnant et à leur apprendre à regarder. Ils encourageaient leurs élèves à trouver leur propre voie, à apprendre de leurs propres expériences et à passer ainsi « d’un savoir passif à un savoir actif » comme le formulait encore Josef.

Vous avez conçu l’exposition chronologiquement, mais vous avez également confronté les deux œuvres. Comment avez-vous orchestré ces « dialogues » entre les deux artistes à travers l’exposition ?

JG : L’exposition suit un ordre chronologique mais nous avons aussi souhaité créer ponctuellement des dialogues entre les deux œuvres. Ainsi, dès la première cimaise de l’exposition, nous avons accroché Red and Blue Layers (1954) d’Anni et 4 Central Warm Colors Surrounded by 2 Blues (1948) de Josef, les deux œuvres qui figurent également sur l’affiche. Le deuxième dialogue se situe dans le couloir où sont rassemblés les bijoux d’Anni d’un côté et, de l’autre, les gravures de nœuds de Josef, œuvres assez surprenantes par rapport à ses peintures plutôt géométriques et composées. Puis, à la fin du parcours, nous avons mis en confrontation le tout dernier Homage to the Square de Josef de 1976, en vert et bleu, et deux impressions offset très fortes d’Anni de 1978, également dans les mêmes couleurs.


Anni Albers Double Impression III, 1978
Impression offset
27.9 × 22.9 cm
The Josef and Anni Albers Foundation
© 2021 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021
Josef Albers
Homage to the Square, 1976
Huile sur Masonite
60,7 x 60,7 cm
The Josef and Anni Albers Foundation
© 2021 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021

L’exposition inclut aussi leur collection personnelle de figurines précolombiennes dont Anni garda une partie jusqu’à la fin de sa vie. Est-ce qu’ils s’inspiraient des civilisations anciennes ?

JG : Absolument. Leur inspiration première découlait des découvertes faites au Mexique, au Pérou et au Chili. Anni et Josef ont commencé à voyager peu après leur arrivée aux États-Unis en 1933 et les civilisations précolombiennes sont devenues leur « guide ». Cette influence était particulièrement importante pour Anni, qui considérait le tissage comme vecteur de messages, tout comme les civilisations précolombiennes avant l’apparition de l’écriture. Son livre On Weaving [écrit en 1965 et traduit en français sous le titre Du tissage en 2021] est d’ailleurs dédié aux tisserands de l’ancien Pérou. Les Albers ont acquis plus de mille objets dont ils ont fait don au Peabody Museum, New Haven. Anni a toutefois conservé une quinzaine de figurines auxquelles elle était particulièrement attachée et qui sont présentées dans notre exposition.

Anni Albers
Sheep May Safely Graze, 1959
Coton et fibres synthétiques
36,8 x 59,7 cm
Museum of Arts and Design, New-York
Gift of Karen Johnson Boyd, throught the American Craft Council, 19
© 2021 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris 2021

Anni Albers tissait elle-même ses tapisseries jusqu’au moment où elle a découvert la gravure. Qu’est-ce qu’il l’a séduit dans cette technique ?

JG : Elle a 64 ans quand elle s’intéresse à la gravure et c’est impressionnant de voir l’enthousiasme avec lequel elle se lance dans ce nouveau médium, tout en gardant ce goût particulier pour la couleur, la structure. C’est en 1962, alors qu’elle accompagne Josef dans les ateliers Tamarind [Tamarind Lithography Workshop] de Los Angeles, qu’on lui propose de s’essayer à la gravure. Elle est alors ravie de découvrir les différentes techniques qui lui permettent d’introduire la diagonale, la ligne ouverte, et de composer des variations visuelles presque infinies. La gravure l’a libérée de la contrainte de l’œuvre unique et lui a permis d’en faire des tirages avec d’autres planches de couleurs. Elle pouvait aussi combiner différentes techniques de gravure sur une même planche, ce qui va lui ouvrir un nouvel espace d’inventivité.

L’exposition a dû être reportée quatre fois, ce qui vous a demandé des ajustements à chaque report. Avez-vous pu obtenir les œuvres que vous vouliez ?

JG : En temps normal, une exposition de cette envergure se prépare pendant deux, trois ans. Celle-ci était initialement prévue pour 2019, mais n’a pu être programmée qu’en 2021 compte tenu de la situation sanitaire. A chaque report, il a fallu vérifier que les prêts étaient toujours disponibles. C’était un « travail en cours » qui, in fine, correspond assez bien au concept de Josef selon lequel l’expérience et le processus comptent plus que le résultat. Si nous présentons beaucoup plus d’œuvres de Josef que d’Anni, c’est parce qu’il était plus prolifique, mais il ne faut pas oublier que la réalisation d’une œuvre textile nécessite aussi beaucoup plus de temps. Par ailleurs, les textiles d’Anni avaient été exposés à Düsseldorf en 2018, puis à la Tate Modern à Londres en 2019. Les œuvres textiles sont extrêmement sensibles à la lumière – chaque exposition de trois mois immobilise l’œuvre pendant les trois années suivantes – ce qui a rendu impossible l’accord de certains prêts initialement souhaités. Malgré toutes ces difficultés liées à la conservation, à l’indisponibilité des prêts ou encore aux questions budgétaires, nous avons su trouver des solutions, grâce à la grande générosité de la Fondation Albers, et il me semble que nous sommes parvenus à instaurer un vrai dialogue entre les deux artistes, témoignant non seulement d’une grande proximité dans leurs visions artistiques mais également dans leur vie quotidienne.

Portrait de Julia Garimorth. Photo : Hannah Starman

Anni et Josef Albers – L’art et la vie
Musée d’Art Moderne de Paris
Du 10 septembre 2021 au 09 janvier 2022
www.mam.paris.fr

www.albersfoundation.org

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