Charles, le premier Pollock

Première exposition à Paris des toiles de Charles Pollock à la Galerie ETC jusqu’au 1er décembre 2019

Né en 1902 dans une fratrie de cinq garçons et aîné de dix ans d’un frère qui jouira d’une bien plus grande notoriété, Charles Pollock est néanmoins l’auteur d’un corpus d’environ 1000 oeuvres. Toute empreinte de l’histoire américaine de la Grande Dépression à l’Ecole de New York, son évolution témoigne des problématiques esthétiques des diverses mouvances de son époque : muralisme, régionalisme, réalisme socialiste, peut-être même néo-dadaisme, colorfield painting, expressionnisme abstrait, minimalisme. Pourtant, c’est sans catégories, sans « ismes » précisément, que la Galerie ETC a choisi de montrer les toiles de cet artiste, pour la première fois exposées à Paris.

Black and Gray 7, 1960, huile sur toile © Charles Pollock Archives

Les premiers travaux de Charles Pollock ont l’odeur des romans de Steinbeck, dans un style réaliste social, proches de la peinture régionaliste de son mentor Thomas Hart Benton. C’est d’ailleurs sur ses bons conseils que Jackson en deviendra également l’élève. Au début des années 1920, il découvre le muralisme d’Orozco et Rivera. S’il rompt avec le réalisme social en 1944, on retrouvera néanmoins d’une certaine façon les formes inspirées de Thomas Hart Benton dans le graphisme de plusieurs oeuvres abstraites, jusqu’aux travaux tardifs des années 1980. C’est certainement lors de ses voyages en Arizona et au Mexique que Charles Pollock développe un intérêt particulier pour les formes abstraites, qu’on retrouve notamment dans la peinture sur sable de plusieurs populations indiennes. Professeur de calligraphie et de graphisme dès les années 1940 au Michigan State College, il entretiendra toute sa carrière une attention à la forme et à sa présence dans l’espace. La mort de Jackson, fulgurante, tragique, advient en 1956. Comment continuer à créer après la peinture d’un frère si provocatrice et nouvelle ? Précisément, ce sera dans les années 1960 que Charles développera ses travaux les plus emblématiques de sa propre pâte.

Untitled (Black), purple 1961, huile sur toile © Charles Pollock Archives

Un collage de 1959, en noir et blanc, fort de sa sobriété, ouvre la période de maturité mise en avant dans l’exposition de la Galerie ETC. La couleur recouvre-t-elle le noir ou est-ce le noir qui recouvre la couleur ? Dans des ombres vibrantes de plusieurs couches de couleurs, les huiles sur toiles découlent de ce petit collage avec une neutralité similaire. L’ensemble de ces tableaux ont été réalisés après le second voyage à Rome de Charles, où il retourne sur les conseils de son ami et critique d’art Clement Greenberg. La toile de chanvre, à noeuds épais, accroche d’autant plus le pigment qu’elle est travaillée sans préparation préalable du support et sans vernis. En résulte une impressionnante matité, qui n’est pas sans lien avec le formalisme greenbergien et son attachement aux outils essentiels du peintre.

Black Collage, 1959, papier « color-aid » sur carton © Charles Pollock Archives

Dans toute cette série, le « Color-Field » pointe le bout de son nez pour enfin se matérialiser dans le fameux « zip » de Barnett Newman qu’on peut retrouver dans certaines oeuvres de 1964-1965. En 1971, il s’installe avec son épouse, Sylvia, et leur fille, Francesca, à Paris. Il y meurt en 1988. Il faudra néanmoins 30 ans pour qu’il y soit présenté, avec cette exposition en galerie. Sans le travail acharné et méticuleux de Sylvia et Francesca, peut-être Charles serait-il à jamais resté dans l’ombre de l’histoire de l’art. Alors qu’il a toujours été là, sous nos yeux.

Charles Pollock, Crayon #12, 1964 ©Charles Pollock Archives

Dans cette histoire, est particulièrement intéressante le rapport des deux frères, Charles et Jackson, si différents, l’un apollinien, d’une sereine tranquillité, l’autre dionysiaque, fougueux, expressif. Plus secret, intérieur et (par conséquent) poète, Charles n’a pas nourri les même fantasmes quasi hollywoodiens de son cadet. Pourtant, il a eu une influence décisive sur son jeune frère, qu’il a incité à peindre et qui a joué pour lui un véritable rôle de mentor. Charles n’est pas l’ « autre » Pollock, c’est le premier.

Rome 13, 1963 © Charles Pollock Archives
Charles Pollock, Rome, 1963 © Sylvia Winter, Charles Pollock Archives

Charles Pollock
Galerie ETC, Paris
Du 10 octobre au 1er décembre 2019
www.galerie-etc.fr

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