Chicago Calling à Lausanne

Henry Darger et cinq autres artistes marginaux de Chicago sont exposés au Musée de l’Art Brut de Lausanne

Wesley Willis, Chicago 1986, 1986, stylo à bille et feutre sur carton, 71 x 99 cm, Collection Rolf et Maral Achilles. Photo John Faier

Le Musée de l’Art Brut de Lausanne présente jusqu’au 1er novembre 2020, l’exposition intitulée Chicago Calling. Déjà montrée à Intuit, the Center for Intuitive and Outsider Art de Chicago, à la Halle Saint-Pierre de Paris et au Kunsthaus de Kaufbeuren, en Allemagne, cette exposition met en lumière des artistes qui ont été actifs à Chicago après la seconde guerre mondiale et pour lesquels Jean Dubuffet à participé à leur reconnaissance. Dans sa conférence Anticultural Positions prononcée en 1951 à l’Arts Club, l’artiste français parle d’un art qui émane de vraies humeurs et aspire à une notion de « beauté » moins exclusive, qui engloberait ce qui est vieux, tordu et gros[1].

Sarah Lombardi, la directrice de la Collection de l’Art Brut, a retenu six artistes, sélectionnés parmi les dix présentés à Intuit : Lee Godie (Jamot Emily Godie) (1908-1994), Mr. Imagination (Gregory Warmack) (1948-2012), Pauline Simon (1898-1976), Joseph Elmer Yoakum (1890-1972), Wesley Willis (1963-2003) et Henry Darger (1892-1973).

Henry Darger, 216 At Jennie Richee. Then are chased for long distance by Glandelinian soldiery with dogs.
Entre 1930 et 1972, décalque, aquarelle et collage sur papier, 61 x 272 cm
Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne,
Henry Darger, Storm brewing. This is not strawberry the little girl is carrying
Entre 1930 et 1972, décalque, aquarelle et collage sur papier, 77 x 317 cm
Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne,

Dans deux salles du deuxième étage du musée, Sarah Lombardi a choisi d’exposer des œuvres qui proviennent de l’Intuit, de collections privées et publiques et du fonds Darger de la collection de l’Art Brut. Les panneaux didactiques de l’exposition insistent sur la biographie des artistes.

La vie de l’artiste et son art

L’étude de l’enfance des artistes exposés est-elle la meilleure approche pour comprendre leurs créations ? Existe-t-il d’autres manières d’aborder leur art ?

Sarah Lombardi (« S.L. ») : Il existe bien sûr d’autres manières d’aborder l’Art Brut. Certaines approches se focalisent sur la technique de l’artiste et son œuvre, comme dans l’art contemporain. Cependant, dans l’Art Brut, l’œuvre est conditionnée par le parcours de vie de son auteur. La biographie de l’artiste est intimement liée à sa création. Elle ne s’en distingue pas. De plus, beaucoup d’artistes ne sont pas connus, d’où la nécessité de présenter qui ils sont au public. L’information contenue dans les panneaux didactiques ne se limite pas à leur parcours de vie. Elle renseigne aussi au sujet de l’œuvre de l’artiste, de son évolution au cours du temps, et de sa technique[2].

La plupart des artistes exposés exercent des petits métiers. La pratique d’une profession peu élevée dans la hiérarchie sociale caractérise-t-elle les artistes de l’Art Brut ?

S.L. : Les créateurs d’Art Brut exercent des métiers manuels et sont des auteurs autodidactes. C’est ainsi que Dubuffet les définit. Issus de milieux modestes, ils n’ont pas suivi de formation et pratiquent des métiers qui ne nécessitent pas d’être hautement qualifiés. 

Tous les artistes exposés ne sont pas sans éducation artistique. A dix-huit ans, Willis rencontre, par exemple, l’architecte et collectionneur Paul Young, qui l’invite à assister à son cours à l’Illinois Institute of Technology. Les artistes de l’Art Brut doivent-ils utiliser une technique apprise seul ?

S.L. : Willis assiste effectivement pendant cinq ans au cours de Paul Young. Cependant, avant cette rencontre, il dessinait déjà seul dans la rue. Il avait trouvé son style graphique. Young remarque ses dessins et il les trouve intéressants. Il veut soutenir Willis et le sociabiliser. Mais, le travail de Willis ne va pas beaucoup évoluer après ce contact, qui aura, en fait, peu d’incidence sur l’artiste.

Wesley Willis, The Chicago Skyline, Sears Tower, Chicago River…, 1986, stylo à bille et feutre sur carton, 71 x 99 cm, Collection Rolf et Maral Achilles.

L’usage d’objets récupérés ou de matériel bon marché

Mr. Imagination coiffe ses totems de boutons, de coquillages, de plumes et de capsules de bière. Il façonne les personnages d’un tableau à partir de vieux pinceaux. La technique de Lee Godie consiste à appliquer du stylo-bille sur de la toile de vieux stores ou des affiches. Est-ce que ce sont les artistes de l’Art brut qui, les premiers, ont utilisé du matériel trouvé ou bon marché pour en faire des œuvres d’art ?

S.L. : Le critère est essentiel, car les artistes de l’Art Brut viennent de milieux modestes, si bien qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter du matériel destiné aux professionnels. Ils récupèrent donc des matériaux qu’ils détournent pour inventer des œuvres d’art. Ce ne sont pas les premiers. Vers 1915, les artistes qui s’inscrivent dans le mouvement Dada utilisent des matériaux récupérés mais, en l’occurrence, dans le but de choquer, de provoquer et de renverser les valeurs esthétiques de l’académie, ce qui n’est pas le cas des artistes de l’Art Brut.

Dubuffet remarque que les artistes de l’Art Brut créent hors du champ officiel de l’art. Ce sont des personnes marginales qui façonnent des œuvres d’art pour elles-mêmes.

Sarah Lombardi 
Vue de l’exposition, Chicago Calling, Musée de l’Art Brut, Lausanne 2020 Photo: Sophie O’Connor

Outsider Art versus art reconnu officiellement 

Lee Godie figure dans l’exposition Outsider Art in Chicago tenue en 1979 au Museum of Contemporary Art de la ville. Yoakum est exposé au Whitney Museum de New York en 1972, l’année de son décès. A partir du moment que l’Art Brut est exposé dans des musées et acheté par des conservateurs, demeure-t-il de l’Outsider Art ou change-t-il de statut ?

S.L. : Depuis quinze, vingt ans, l’Art Brut a intégré le marché de l’art. Il se vend dans des maisons de vente et des galeries. Depuis dix ans, les musées exposent de l’Art Brut. Il y a un changement au niveau de la réception mais pas au niveau de l’objet, qui garde sa singularité, sa puissance et son pouvoir de remettre en question l’art officiel. L’Art Brut a quitté son milieu intime mais il n’est pas devenu moins pertinent pour autant. 

Lee Godie, sans titre, s.d.
Tirage argentique, 12 x 9.5 cm
Collection Christopher LaMorte et Robert Grosset Photo ©John Faier
Joseph Yoakum, Mt. Mourner in Maritine Alps near Diane France by Joseph E. Yoakum, 1968
Crayon de couleur et encre sur papier, 30 x 19 cm, Collection Intuit: The Center for Intuitive and Outsider Art, don de Martha Griffin, 2014.5.1.
Photo ©John Faier
De son vivant, Willis vend ses dessins dix ou vingt dollars. Combien coûtent ses dessins actuellement ?

S.L. : Cet exemple illustre la reconnaissance de l’Art Brut, qui passe par celle du marchand, de la galerie et du musée. Willis commence par vendre ses dessins dans la rue, pour vivre. Il est alors inconnu, et montré ni dans des galeries, ni dans des musées. Puis, avec le temps, ses dessins sont exposés dans des galeries. Ils font l’objet de discussions. Ils prennent de la valeur commerciale, si bien que de nos jours, ils s’achètent environ 800 dollars. 

A part Yoakum et Pauline Simon, tous les artistes exposés présentent des troubles psychiques ou de comportement. A vingt-six ans, Willis est diagnostiqué schizophrène. Enfant, Darger est placé dans une institution en raison d’un handicap mental. Lee Godie est arrêtée pour vagabondage et contrainte de subir des examens psychiatriques. Des visions accompagnent, à partir de 1978, Mr. Imagination. Est-ce que de nos jours de tels artistes tendent à disparaître en raison de la prise de certains médicaments qui agissent « comme une camisole de force » sur l’imagination ?

S.L. : On peut imaginer qu’Adolf Wölfli et qu’Aloïse Corbaz, tous deux internés en raison de troubles importants, n’auraient certainement pas produit une œuvre avec une telle richesse s’ils avaient pris des médicaments. Leurs substances chimiques calmes, mais rendent aussi amorphes et éteignent l’énergie. Elles ont un impact sur la création. 

Qu’est-ce qui justifie que Pauline Simon fasse partie des artistes sélectionnés ?

S.L. : Parmi les six artistes de l’Art Brut exposés, Pauline Simon est la plus influencée par l’art académique. Elle a suivi des cours et a réinterprété à sa manière l’impressionnisme et le pointillisme. Je l’ai maintenue, car il s’agissait d’une femme (peu représentée au sein de cette exposition), qui rentre dans la collection Neuve invention. Cette collection regroupe des auteurs qui ne sont pas autodidactes mais qui ont réorienté leur formation, notamment Louis Soutter. L’artiste, une fois interné et âgé, se met à peindre avec les doigts. Il réinvente un langage artistique qui n’est pas académique, à la marge entre l’Art Brut et l’art officiel. 

Pauline Simon, sans titre, 1968. Acrylique sur toile. Collection Karl Wirsum et Lorri Gunn. Photo © John Faier

Après Lausanne, l’exposition itinérante sera montrée à l’Outsider Art Museum d’Amsterdam, du 21 janvier au 25 avril 2021.

Visite virtuelle de l’exposition : 

La chanson « Chronic Schizophrenia » de Westley Willis :


CHICAGO CALLING
Collection de l’art brut, Lausanne
Du 13 mars au 1er novembre 2020
www.artbrut.ch

[1] Jean Dubuffet, « Prospectus et tous écrits suivants », tome 1, Paris, Gallimard, 1967, p. 94-100.

[2] Sarah Lombardi, « Interview de Sarah Lombardi », 12 octobre 2020.

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