Dans l’atelier de Sylvie Fajfrowska

Sylvie Fajfrowska nous a reçus dans son atelier à Paris afin de poursuivre la conversation entamée quelques jours avant à la Galerie Ici dans le Haut Marais. L’artiste y avait présenté sa série de petits formats intitulée 1-23, réalisée pendant le confinement. Elle participe actuellement à l’exposition collective Portrait, autoportrait, à voir au Musée Jenisch à Vevey jusqu’au 5 septembre 2021. Sylvie Fajfrowska a partagé avec nous ses inspirations, ses réalisations et ses matières.  

Hannah Starman pour Arteez : Vous présentez trois grands autoportraits réalisés au pastel sec à l’exposition Portrait, autoportrait. Quelle est pour vous la différence entre ces autoportraits et vos portraits de femmes grandeur nature ?

Sylvie Fajfrowska (SF) : La série de portraits que j’ai commencée en 2013 en peinture sont des portraits verticaux de femmes anonymes dans des postures différentes qui rappellent tant la peinture classique que les images publicitaires. Il y a chez ces femmes un côté figé, statuaire et en même temps sculptural. Ce sont des inconnues car je ne voulais absolument pas que ce soit quelqu’un qui pose ou quelqu’un que je connaisse. En revanche, quand je dessine un autoportrait, mon corps est présent et actif en même temps, il se regarde et se représente. En plus, avec le pastel qui est une matière très sensible, je touche la surface du papier avec mes doigts avec la sensation de toucher mon propre corps. C’est étrange de voir apparaître cette figure qui est moi et qui n’est pas moi en même temps. Elle me ressemble, mais ça ne me ressemble pas non plus. Il y a une présence du corps et de la chair dans ces dessins qui est très différente de ce que j’ai l’habitude de faire en peinture.

Est-ce que ces trois autoportraits montrent différentes facettes de vous ? 

SF : Peut-être. Je me reconnais plus dans celui sur fond rouge parce que j’ai aussi l’impression de me regarder, d’être en face-à-face avec moi-même. C’est un peu un autoportrait qui interroge alors que les deux autres sont plus méditatifs. Dans l’autoportrait à la courge, l’introduction de la courge était un prétexte pour travailler des « blancs » et un positionnement de la main qui devient noire, cela crée une étrangeté qui me plaît. J’essaie de garder un certain décalage. L’autoportrait au tee-shirt noir est un peu plus classique. 


(A droite et à gauche) Autoportraits, Août 2020, pastel sur papier entoilé, 100 x 50 cm
Photos : Bertrand Huet

Comment créez-vous ces femmes inconnues ? 

SF : Ces femmes ne sont jamais des représentations d’une personne dans son ensemble. Je recompose complètement un corps en assemblant des fragments. C’est une sorte de collage dont les parties proviennent de différentes sources : peintures classiques, images de magazines, photographies personnelles ou hasard du pinceau… Je collectionne donc beaucoup d’images que je classe dans des albums. J’ai besoin d’arriver à l’atelier chaque jour avec une image avant de commencer à travailler. La lecture d’un article de presse, d’un récit mythologique ou historique peut aussi être le point de départ d’une peinture de cette série. C’est juste un « déclencheur » différent et la possibilité de titrer le tableau d’un prénom. Je commence souvent par inscrire un mouvement, une présence physique dans le format qui est étroit et haut et à partir de cette prise de possession de la surface de la toile, je laisse apparaître un corps. Ensuite, je vais en préciser les parties pour essayer de faire de sorte à ce que cela ressemble à une personne féminine, avec une présence forte. Parfois, d’autres éléments s’imposent, par exemple la tête de l’homme dans Above, pas du tout prévue au départ. Alors que dans les autoportraits ce n’est pas du tout ça. Je me positionne, je me regarde et je me dessine entièrement. C’est beaucoup plus prévisible, je sais à peu près ce qui va en sortir (rires). 


(A gauche) Above, 2020, 170 x 80 cm. Collection particulière
(A droite) Double, 2019, 170 x 92 cm. Collection particulière
Photos : Bertrand Huet

Vos peintures vous réservent souvent des surprises ? 

SF : Comme je ne fais pas de dessin au préalable, je pars vraiment de quelque chose de très chaotique : des gestes et de la couleur. La première étape est très agréable, il y a beaucoup de liberté et tout est possible. Je me laisse surprendre par ce qui apparaît dans la matière picturale, je suis à l’affût de ce qui pourrait m’amener sur une nouvelle piste. Je fais, je regarde, je me dis « tiens, là, ça ce n’est pas mal. Il y a une forme que je peux peut-être garder ». Je la dessine alors dans mon carnet pour la retenir et je peux continuer à chercher en la recouvrant. Je recommence, je sais que quelque chose se précise de façon plus sérieuse. Cette deuxième étape est une sorte de perte de ces premières formes très libres. La recherche d’une qualité autre demande beaucoup de travail et de prise de risques. Et enfin, il se passe quelque chose dans la peinture qui fait qu’elle se réalise. Quand je n’y arrive pas, quand je sens que je n’ai plus de désir et que la peinture ne me renvoie plus rien qui me permette de passer autant de temps avec elle, je renonce et je recouvre à nouveau le tableau. A chaque fois que cela m’arrive, je me dis que ça serait plus simple si je planifiais ce que je fais.  Mais finalement, ce qui m’intéresse c’est aussi l’imprévu qui jaillit de la peinture elle-même. Parfois je dois renoncer à certaines choses, après avoir beaucoup insisté, et en accepter d’autres. Quelquefois les peintures me résistent et c’est terrible.

Vos très grands formats de peluches sont étonnants. 

SF : Ce sont des couples de peluches qui représentent des couples qui existent vraiment. Le premier s’appelle PA-MA donc papa-maman et c’est le seul que j’ai gardé, les autres appartiennent à des collectionneurs. Ils se tournent le dos (rires). Ensuite il y a FA-LA, CA-HEN, etc.  Pour représenter des personnes que je connaissais et ce qui se passait véritablement entre elles dans leurs couples, j’ai choisi des peluches que j’ai positionnées de façon à ce qu’elles reflètent la dynamique du couple et je les ai peintes en grandeur nature sur les toiles de 2 x 2 m. 

CA-HEN, 2003, 200 x 200 cm. Collection FNAC. Photo : Bertrand Huet

Mis à part les femmes anonymes, avez-vous réalisé d’autres grandes séries ? 

SF : Tout à fait. En 1999, j’ai fait une série de 182 bols. Ce sont des petits formats 14 x 24 cm, l’ensemble fait environ 2,50 x 3,50 m et constitue une série indissociable. La série est inspirée par une affiche qui nous invitait à partager un bol de nourriture avec des gens qui en manquaient. J’ai trouvé qu’il y avait une beauté tant dans cette représentation du bol que dans l’idée du partage. Je voulais un format intime et une présence du corps, à travers ce bol à l’échelle de la main. En 2009-2010, j’ai fait une série de motifs géométriques que j’ai appelé CDD [contrat à durée déterminée]. Je m’étais donné un contrat d’un an pour faire des variations sur un motif avec comme contrainte deux carrés, divisés en trois parties qui créent un relief en creux ou en avant. En fait, je n’ai pas tenu tout ce temps, il y a des intrus qui sont venus se glisser dedans. J’en ai fait 119 ce qui représente une surface finale de 15,30 m2. Puis pendant le premier confinement, entre mars et mai 2020, j’ai réalisé 23 petits formats. Ce travail m’a permis de réussir à me concentrer et de prendre mesure de ce temps pendant qu’il ne se passait rien à l’extérieur.

182 x (14 x 24 cm), 1999, 250 x 350 cm. Collection particulière. Photo : Sylvie Fajfrowska

Comment travaillez-vous ?

SF: Je travaille tous les jours, à l’exception des jours où j’enseigne à l’École des Beaux-Arts de Marseille. C’est en travaillant tous les jours que les idées s’enchaînent et c’est moins douloureux que quand j’arrête et que j’essaie ensuite de reprendre. C’est extrêmement compliqué quand je n’entretiens pas les choses et que les fils sont coupés. Me remettre au travail…. J’ai l’impression de devoir tout réapprendre et je ne sais même plus comment gérer les couleurs. Cela revient, mais au bout de quelques jours seulement. Je ne travaille jamais sur plusieurs œuvres à la fois. Lorsque je commence une peinture, je vais jusqu’au bout, je ne la quitte pas ! Ensuite, j’entame la suivante avec une nouvelle énergie. Quand je rentre dans l’univers d’une peinture j’ai besoin d’être dedans en permanence. Si je me disperse en essayant de construire autre chose en même temps, cela brouille trop le travail pour moi. Parfois, une œuvre m’aspire, me donne envie de dormir sur place, de reprendre plus tôt le lendemain. Je sais que c’est très dangereux mais des fois on a besoin de résoudre quelque chose dans une toile. C’est passionnant et difficile. On sent que ce que l’on cherche est là mais on n’y arrive pas tout à fait. Donc on ne lâche pas. C’est une obsession. Comme par exemple, Disparition que j’ai faite suite au décès brutal de ma mère. J’ai essayé de faire un tableau avec des choses qui sont à la fois en équilibre mais qui peuvent s’effondrer à tout moment.

Disparition, 2018, 200 x 300 cm. Photo : Bertrand Huet

Vous entretenez un rapport particulier à la matière également.

SF: Je travaille avec une peinture à base de cire d’abeille et je fabrique ma peinture avec des pigments. Je cherche à obtenir une matière proche de l’épiderme. Il y a quelque chose de très sensuel, de très tactile dans la matière même. Longtemps je me suis dit que je ne voulais pas qu’on voit que c’est une peinture. Ce qui me fascine dans la peinture, c’est de réussir à faire quelque chose avec presque rien. Je n’utilise pas de tubes, ce n’est pas une technique sophistiquée, c’est juste de l’eau, de la colle et de la poudre colorée. Quelque chose de très simple mais qui permet d’aller très loin. Acheter ou découvrir un beau pigment que je ne connais pas peut faire avancer le travail quand il y a un ralentissement ou arrêt. Le rouge de cadmium est un de mes pigments préférés. Pendant des années toute ma peinture commençait par un fond rouge cadmium. 

Quel est votre prochain projet ? 

SF : A partir du 14 septembre 2021, je participerai à l’exposition Ici, sous une apparente simplicité en duo avec Gabriele Chiari au Safran, centre d’art à Amiens. Je vais y exposer une série de portraits de femmes de format carré 60×60 cm, un grand format de 300×200 cm intitulé « X et Y » qui est une sorte de descente de croix abstraite, deux formats de 200×160 cm et une série de peintures sur papier de 32×32 cm qui sont issus des dessins préparatoires. Tout cet ensemble n’a jamais été montré car ce sont des peintures récentes. 

Portrait de l’artiste devant X et Y, 300 x 200 cm, 2021 © Hannah Starman

Portrait, autoportrait 
Musée Jenisch à Vevey
Du 29 mai au 5 septembre 2021
www.museejenisch.ch

Ici, sous une apparente simplicité
Le safran à Amiens
Du 14 septembre au 14 octobre 2021

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