Dans l’atelier de Joël Person

Joël Person nous a reçus à son atelier à Paris après une visite privée de son exposition personnelle à la Loo & Lou Gallery dans le Haut-Marais. Il y expose jusqu’au 30 juin 2021 deux séries d’œuvres : Déferlante et Bruits du Monde. L’artiste participera également à l’exposition collective Portrait, autoportrait qui ouvre au Musée Jenisch à Vevey le 29 mai 2021. Joël Person nous a parlé de ses dessins, de ses rythmes et de ses obsessions.

Hannah Starman pour Arteez : Le Musée Jenisch a récemment acheté Le Confinement qui fait partie de l’exposition Portrait, autoportrait. Une version plus grande, La Déferlante Intérieure, est actuellement exposée à Paris. Quelle est la genèse de cette œuvre emblématique ? 

Joël Person (JP) : Il y a trois dessins de cheveux de dos très proches. Le premier c’est Le Confinement, que j’ai commencé il y a plusieurs années et que j’ai terminé pendant le confinement au printemps 2020, d’où le titre. A la même période, j’en ai réalisé un deuxième, Nos prisons imaginaires, dans le cadre d’une performance à la Conciergerie de Paris. Je ne me sentais pas légitime de parler du statut des prisonniers et de leur vie. Par contre, la Conciergerie évoque le souvenir de Marie Antoinette qui y avait été enfermée et décapitée. Le choix de ce dessin de la femme en introspection, les cheveux de dos et les doigts qui en sortent s’est immédiatement imposé comme une évidence. D’autant plus que j’arrête le dessin assez net et laisse la page vide en dessous, comme si la tête avait été détachée du corps. J’ai réalisé le troisième pour la vitrine de la Libraire du Globe en très grand format que j’ai retravaillé après. Je l’ai appelé La Déferlante Intérieure et il fait partie de l’exposition Déferlante.

Joël Person, Confinement, série Verticales 25×49,7cm, pierre noir sur papier, 2013-2020.
Photo: Marine Pierrot Detry

Votre série Bruits du Monde, visible actuellement à Loo & Lou Gallery à Paris, est un assemblage de dessins carrés de petit format saisissants. On y trouve des thématiques d’actualité, les migrants, les SDF, la violence, mais aussi des scènes de la vie quotidienne. Comment est né ce projet ?

JP : J’ai commencé ce travail il y a quatre ans pour une exposition collective qu’avait organisée Frédéric Pajak [commissaire invité de l’exposition Portrait Autoportrait] à la Halle Saint Pierre à Paris. Nous étions un collectif d’artistes qui avons créé un mouvement anticonformiste nommé Grand Trouble. Au départ, j’ai voulu dessiner des chevaux cabrés – c’est mon obsession – mais Pajak m’en a dissuadé et il avait raison. J’ai donc décidé de faire un assemblage de dessins où se mélangent l’actualité politique et l’intimité et je me suis imposé un format, un carré de 29,50 x 29,50 cm. J’ai continué à compléter la série Bruits du Monde et les carrés de cette série ont été exposés au Musée Jenisch dans le cadre de l’exposition Dessin Politique, Dessin Poétique en 2018-2019. Je m’aperçois que plus je dessine l’actualité, plus je me retrouve dans l’histoire de l’art que j’ai appris. Par exemple, je dessine un tas de cadavres de migrants dans une barge – c’est violent à faire – et tout d’un coup je pense au Radeau de la Méduse [Théodore Géricault, 1818-19]. Ou encore, j’ai dessiné un homosexuel tchétchène en train de se faire zigouiller par la police. Son corps est nu, christique. En le dessinant j’ai imaginé la Déposition du Christ [Jacopo Robusti dit Le Tintoret, 1550-1560]. Finalement, rien ne change. La violence est toujours là. 

Joël Person, série Bruit de monde 2, 2017/2020. 29,5×29,5 cm. Pierre noire sur papier. Photo: Frédéric Fontenoy

Comment dessinez-vous l’actualité ? 

JP : Je choisis des images sur les réseaux sociaux, souvent de très mauvaise qualité. Ensuite, je les imprime, je les recadre en anticipant le format carré et je me mets à dessiner. Parfois, je ne comprends pas tout ce que je dessine. Une photographie ne donne pas toujours toutes les informations. Par conséquent, je prends beaucoup de temps à comprendre ce que je dessine.  A force de la dessiner, une forme que je n’avais pas comprise, se révèle. Par exemple, quand j’ai dessiné La République En Marche, un groupe d’une dizaine CRS et de policiers sur double carré, j’ai pris conscience du fait qu’ils sont suréquipés. Et quand je mets en face le carré intitulé Le Peuple Jaune, je vois des gens de tous âges, désorientés, qui ne savent pas où aller. Je n’émets pas de jugement politique, mais je fais des constats visuels.

Vous avez réalisé de nombreux dessins de chevaux, certains en grandeur nature ou presque. La Déferlante, visible à la Loo & Lou Gallery, représente treize chevaux au galop et mesure 9,8 m. On trouve plus d’une vingtaine de chevaux signés Joël Person dans la Collection Émile Hermès. D’où vient cette obsession du cheval ?

JP : J’ai peur des chevaux. Mon rapport au cheval vient de l’enfance. Du côté maternel, il y avait le cheval de la dynastie Tang [618-907] que mon grand-père, pilote dans le port de Shanghai, avait rapporté de Chine et offert à ma mère pour son mariage. Par inquiétude que je ne le casse, ma mère me disait « si tu le touches, il va te mordre ! ». La statuette du cheval était en hauteur et enfant, je voyais par en dessous sa mâchoire menaçante. J’étais obsédé par cet interdit. Du côté paternel, il y avait un ancêtre, Paul Magne De La Croix, qui était peintre animalier et cavalier. Il a peint Le Supplice de Brunehaut, une très grande toile qui représente la fille du roi des Wisigoths, attachée par les cheveux à la queue d’un cheval qui vous arrive dessus. Ce tableau était dans le bureau de mon père. A force de le regarder j’ai commencé à voir des formes érotiques dans les rochers que je n’avais pas remarquées enfant. Le cheval dégage une tension érotique, voire androgyne. C’est un animal peureux, ses jambes sont très fragiles et en même temps c’est un animal puissant qui symbolise le pouvoir. Quand je dessine ces assemblages de chevaux je ne sais pas à quoi va ressembler le jeu entre le plein et le vide des jambes, mais j’essaie d’être anatomiquement le plus précis possible. Une fois assemblés, les chevaux créent une surprise et je les cadre très près pour que l’on ne voit pas les têtes en entier. Cela me donne le rythme dont j’ai besoin. L’animal qui broute dans un pré ne m’intéresse pas. 

Joël Person, Chevaux dragons, fusain sur papier, 2017, 350×210 cm. Collection privée. Photo: F. Fontenoy.

Est-ce que le fait de dessiner vous permet de maitriser votre sujet et vos émotions ? Je pense aux dessins que vous avez fait de votre père malade et mourant.

JP : Dessiner, c’est toucher à distance. Jeune, j’étais très timide mais je dessinais tout le monde. C’était pour moi une façon de communiquer, de m’approprier de mon sujet. Mon père, Yves Person, a été administrateur colonial dans toute l’Afrique de l’Ouest, un professeur d’histoire très apprécié et un des pionniers des études d’histoire d’Afrique. Il est mort d’une tumeur au cerveau quand j’avais vingt ans. J’ai fait le dessin qui sera exposé à Vevey, Mon père affaibli par la maladie et d’autres dessins de mon père mourant, sur le vif. On y voit mon père regarder la télévision et à côté on voit qu’il tombe de sommeil. En même temps que je dessinais mon père en train de s’éteindre, je dessinais au Jardin des Plantes des animaux vivants, dévorant de la viande. C’était inconscient. Le dessin m’a aidé à faire le deuil. 

A gauche : Joël Person, Mon père cancer du cerveau, phase terminale, crayon sur papier, 24×30 cm, 1982. A droite : Mon père affaibli par la maladie, 23x32cm, crayon sur papier, 1981. Photos Marine Pierrot Detry
Joël Person, Lionne au Jardin des plantes, crayon sur papier, 42×29,5 cm, 1982. Photo: Frédéric Fontenoy

Vous faites beaucoup de dessin sur le vif des musiciens. Quel rôle joue la musique dans votre œuvre ?

JP : J’ai entamé une série que j’ai appelée Carnet de notes. Ma compagne, Marine [Pierrot Detry] est productrice de musique classique et de jazz, donc ça s’est fait naturellement. J’ai retrouvé la sensation que j’avais quand je dessinais des animaux au Jardin des Plantes. Parfois, pendant le concert je ne vois rien parce que je suis assis dans une salle noire et seule la scène est éclairée. Quand je suis en état de concentration totale, j’ai l’impression que je ne vois rien et, en même temps, je vois tout. Je ne fais plus d’effort. Je suis dans un état second. Il y a quelque chose de grisant dans ce ressenti. Quand je dessine, j’ai beaucoup d’émotions, de sensations, mais dès que c’est fini, j’ai envie de recommencer. J’aime beaucoup mes dessins de concert parce que tout est sur le vif et je tiens beaucoup à faire des portraits semblant en mouvement. Le carnet n’est pas grand, donc ça fait de tout petits portraits, mais pour moi, c’est important que l’on puisse reconnaître l’humanité et la personnalité de chacun des musiciens. 

Répétition à l’opéra comique, 2020. 50×25, pierre noire sur papier. Photo: Marine Pierrot Detry

Vos œuvres en couleur sont très rares. Un seul dessin en couleur est exposé actuellement à Paris, Les Déferlantes. Quel est votre rapport à la couleur ?

JP : La couleur, j’y pense tout le temps et sans doute, je l’aborderai de nouveau à un moment donné. Mon problème avec la couleur est dans le rapport à la représentation. Il y a de très bons coloristes et ce qu’on appelle de très jolies couleurs. Mais ça ne m’intéresse pas. Je ne veux pas faire de la couleur pour faire de la couleur. Ce qui m’anime, c’est la recherche de la couleur exacte. Parfois il suffit de très peu de couleurs pour faire quelque chose de très fort. 

Joël Person, Les Déferlantes, 2013, Gouache, pierre noire sur carton 120 x 40 cm. Photo: Emilie Mathé Nicolas

La toute première œuvre que vous avez réalisée à treize ans était une bande dessinée. Quelles étaient vos influences artistiques ?

JP : Quand j’étais enfant, je dessinais tout le temps. Ma mère, qui avait fait des Beaux-Arts, m’a inspiré l’amour de Michel-Ange et mon père, brillant intellectuel de gauche des années 1970, m’avait initié à la science-fiction et à la bande dessinée. J’avais accès à toutes les bandes dessinées de l’époque, même celles pour adultes. A treize ans, j’ai dessiné, sous forme de BD, le roman L’Auberge de la Jamaïque, que ma mère m’avait offert. A l’époque, j’avais beaucoup de difficultés, la dyslexie, l’échec scolaire et mon psychologue m’a fait la remarque : « quand vous faites une phrase, rien n’est en place, mais quand vous faites une BD, tout est en place. » J’ai présenté ce travail à la convention de la bande dessinée. Il y avait toute l’équipe de Métal hurlant [magazine français de bande dessinée de science-fiction] et ils m’ont dit – en présence de mon père – que j’étais publiable à seize ans alors que je n’avais que treize ans. Du coup, je me suis dit que je n’étais pas si abruti que ça (rires).

Joël Person, Auberge de la Jamaïque. Bande dessinée, encre de chine. Photo: Frédéric Fontenoy

Quels sont vos projets artistiques en cours ou à venir ?

JP : Je viens de terminer la série de dessins pour la revue Amour [de Fréderic Pajak] qui sort en octobre et je continue à nourrir la série Bruit du Monde jusqu’à la clôture de l’exposition parisienne fin juin. Après, je vais enchaîner avec le Festival de Prades, créé par Pablo Casals. Pierre Bleuse, le directeur artistique, m’a invité comme dessinateur officiel. Je vais dessiner toute la journée, tous les concerts, et les dessins seront encadrés le lendemain, en direct. C’est ça qui m’intéresse. Un jour, j’aimerais reprendre mon adaptation du roman L’Auberge de la Jamaïque que je n’ai pas terminé sous forme de bande dessinée à l’époque. Je voudrais exposer la BD telle quelle et faire la fin avec des œuvres en volume et en couleur. Comme, par exemple, certains portraits que j’ai fait et qui pourraient être Mary Yellan, l’héroïne du roman, à laquelle je m’identifiais jeune. Un peu comme si je faisais un casting de film. Peut-être que cela me permettra de régler certaines choses en lien avec mon enfance. 

Joël Person dans son atelier, 11 mai 2021. Photo: Hannah Starman

Déferlante / Bruits du Monde
Du 19 mai au 30 juin 2021
Loo & Lou Gallery
20, rue Notre-Dame de Nazareth
75003 Paris
www.looandlougallery.com 

Portrait, autoportrait
Musée Jenisch à Vevey
Du 29 mai au 5 septembre 2021
http://www.museejenisch.ch/ 

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