La diversité de l’Expressionnisme Suisse

Le commissaire de l’exposition Expressionismus Schweiz / Expressionnisme Suisse, David Schmidhauser, nous a reçus au Kunst Museum Winterthur. L’exposition est en cours jusqu’au 16 janvier 2022 et elle réunit plus de 120 œuvres de 40 artistes. On y trouve des noms familiers comme Ignaz Epper, Otto Morach et Ernst Ludwig Kirchner, mais aussi des artistes méconnus ou marginalisés, notamment les femmes. David Schmidhauser nous a parlé de l’exposition et des découvertes que l’on peut y faire.

Hannah Starman pour Arteez : Votre objectif en tant que commissaire était de montrer l’expressionnisme en Suisse dans son ensemble. Vu la diversité de ce courant artistique en Suisse, le projet paraît particulièrement ambitieux. Comment avez-vous conçu cette exposition ?

David Schmidhauser (DS) : L’expressionnisme se définit avant tout comme une manière de peindre, une utilisation de la couleur et de la forme, qui était radicalement nouvelle. Il n’y a pas un expressionnisme suisse, c’est pourquoi nous avons appelé cette exposition Expressionnisme Suisse, non pas Expressionnisme suisse. Nous voulions montrer les expressionnismes dans toute la Suisse, pas seulement Ernst Ludwig Kirchner et ses amis. Nous avons essayé de combiner les thématiques, les groupes, les géographies, notamment Zurich-Bâle-Lucerne, la Romandie et le Tessin, mais aussi la chronologie.

Tout a commencé par l’audace de la couleur que Giovanni Giacometti et Cuno Amiet ont ramenée de France. C’est pourquoi nous montrons ces précurseurs au début de l’exposition. Ensuite, nous traitons des thématiques : le portrait/autoportrait, les natures mortes et les paysages, mais aussi la modernité, c’est-à-dire l’industrialisation, la Grande guerre et les mouvements sociaux de 1917. 

Cuno Amiet (*1868 Solothurn, +1961 Oschwand) Der gelbe Hügel, 1903
Tempera auf Leinwand
98 x 72 cm
Kunstmuseum Solothurn

Nous avons également mis l’accent sur le groupe bâlois « Rot-Blau » autour de Kirchner, les artistes que le public connaît bien : Hermann Scherer, Albert Müller, Werner Neuhaus et Paul Camenisch. Pour l’affiche, nous avons choisi Der Maler, 1925 de Scherer, une œuvre qui n’avait jamais été présentée au public avant. Nous avons voulu montrer également la sculpture, le dessin et surtout la gravure sur bois, très importante pour l’expressionnisme allemand et suisse.

Vu leur spécificité régionale, nous avons réservé une salle à la Romandie, très influencée par le modernisme français, et au Tessin, où de nombreux artistes étrangers à la recherche d’une vie alternative ont intégré, par exemple, la célèbre communauté « Monte Verità » près d’Ascona.

Hermann August Scherer (*1893 Rümmingen, +1927 Basel) Der Maler, um 1925
Öl auf Leinwand
120 x 171 cm
Privatsammlung

Vous avez mis les paysages de Ernst Ludwig Kirchner au centre de votre exposition. Pourquoi ce choix plutôt conventionnel ?

Kirchner est l’artiste le plus emblématique et le plus connu de cette époque. On a choisi les paysages pour montrer que les étrangers venus en Suisse, comme c’était le cas de Kirchner, ont été inspirés par les paysages suisses. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, l’œuvre de Kirchner choquait. Davos sous la neige de 1921, qui est un magnifique tableau, n’a pas pu entrer dans la collection du musée parce que tout le monde s’y est opposé. Au début du 20ème siècle, il y avait à Winterthur quelques grands collectionneurs très fortunés, dont les frères Reinhart, qui affectionnaient et collectionnaient la peinture moderne comme Matisse, Cézanne et autres avant-gardistes français. On prétend même que la modernité française a été découverte en Suisse à Winterthur. Toutefois, quand Georg Reinhart, le frère du fondateur de ce musée Oskar Reinhart, a organisé une exposition présentant l’œuvre de son ami et protégé Ernst Ludwig Kirchner, tout le monde était scandalisé par les couleurs, les formes, tout. Reinhart leur a même proposé une œuvre de Max Libermann avec Davos sous la neige, juste pour faire entrer Kirchner dans la collection, mais son offre a été rejetée. Il a fini par proposer le tableau au Musée des Beaux-arts de Bâle qui l’a accepté les bras ouverts. Nous avons vraiment voulu faire revenir Davos sous la neige à Winterthur, ne serait-ce que pour quelques mois.

Ernst Ludwig Kirchner (*1880 Aschaffenburg, +1938 Davos) Davos im Winter. Davos im Schnee, 1923
Öl auf Leinwand
120.1 x 150 cm
Kunstmuseum Basel, Geschenk von Georg Reinhart, Winterthur 1944

Comment avez-vous identifié et obtenu en prêt les œuvres exposées ? 

(DS) : Quand nous organisons une exposition de cette envergure, nous puisons toujours d’abord dans nos fonds, qui sont principalement des œuvres de la modernité dont l’expressionnisme fait partie. Ensuite, nous sollicitons les autres musées suisses, les fondations, par exemple la Fondation pour l’art, la culture et l’histoire fondée par Bruno Stefanini qui a l’avantage d’être ici à Winterthur, et les collectionneurs privés. Nous voulions montrer de nouveaux peintres, des noms qui ne sont pas connus, donc il fallait parfois trouver les œuvres des artistes dont on ne connaissait que les noms, comme dans le cas de Rita Janett, qui pourtant avait fait des choses intéressantes. Nous avons consulté les catalogues des grandes collections comme Zurich et Bâle et nous avons trouvé Rita Janett et son mari Ernst Kempter à Zurich, mais aussi au Museo comunale d’Ascona. Pareil pour Walter Helbig qui avait joué un rôle important à Lucerne, avec le jeune Hans Arp, dans le collectif « Moderne Bund ». Ou encore l’Américain Gordon McCouch et l’Allemand Ernst Frick, que l’on connaissait seulement parce qu’ils étaient membres du groupe de Marianne von Werefkin, « Orsa Maggiore » [Grande ourse].

Ernst Frick (*1881 Knonau, +1956 Ascona) Dorf und Berge, um 1920
Öl auf Tafel
56 x 79.5 cm
Collezione Comune di Ascona, Museo Comunale d’Arte Moderna, Ascona

Comment l’expressionnisme suisse s’est-il nourri d’autres expressionnismes, notamment français, allemand et russe ?

DS : Les Suisses ne sont pas les révolutionnaires, la révolution se passe à Paris, à Berlin, en Russie, mais pas en Suisse. En Suisse, on regarde ailleurs, on apprend et on perfectionne (rires). Amiet, Giacometti, mais aussi Alice Bailly, Arnold Brügger et Otto Morach avaient séjourné à Paris. Nous présentons un petit tableau de Henry Wabel, Stillleben mit gelbem Buch, 1916, qui n’a jamais été montré dans le contexte de l’expressionnisme suisse, je crois même qu’il n’avait jamais été montré tout court. J’ai moi-même découvert cet artiste que je ne connaissais pas. Sa manière de peindre fait penser à Cézanne, on y voit clairement l’influence la modernité française.

Henry Wabel (*1889 Zürich, +1981 Zürich) Stillleben mit gelbem Buch, 1916
Öl auf Leinwand
54 x 45 cm
Kunsthaus Zürich, Geschenk des McCormick-Fonds, 1919

En même temps, il y avait des étrangers qui sont venus en Suisse, par exemple les Russes Marianne von Werefkin et Alexander von Jawlensky ou encore l’Allemand Ernst Ludwig Kirchner. Tous les trois étaient des vrais avant-gardistes et ils étaient entourés d’autres peintres, amis et disciples. Ils sont venus en Suisse pour différentes raisons et ont fait leur expressionnisme ici, mais ils n’ont pas imposé leur style. Au contraire, ils se sont nourris et inspirés au contact de la Suisse et de ses paysages.

Ce brassage a fécondé une expression nouvelle et originale. Marianne von Werefkin, qui était issue de l’aristocratie russe, est venue en Suisse après avoir étudié à Munich, où elle avait fréquenté les membres de « Blaue Reiter », Vassili Kandinsky, Franz Marc, August Macke, Gabriele Münter et Alexej von Jawlensky. Elle a co-fondé le Musée d’Ascona. Le Tessin était particulièrement accueillant pour de nombreux jeunes artistes anti-establishment, des «punks» et des «freaks» de l’époque, qui avaient fui les conventions bourgeoises opprimantes des villes comme Bâle ou Zurich. Le Tessin était le refuge pour les idéalistes en tous genres, artistes, poètes, écrivains, danseurs, etc.

Marianne von Werefkin (*1860 Tula, +1938 Ascona) Tragische Stimmung, 1910
Tempera auf Papier auf Karton
46.8 x 58.2 cm
Collezione Comune di Ascona, Museo Comunale d’Arte Moderna, Ascona

Vous dites que les Suisses ne sont pas révolutionnaires. Pourtant, vous avez dédié une section entière à l’industrialisation avec ses laissés-pour-compte, la grève générale, la révolution. Est-ce que l’empathie avec les perdants du capitalisme était un sujet important dans l’histoire de l’expressionnisme suisse ?

DS : Absolument et c’est le Saint Sébastien qui était souvent utilisé pour symboliser les perdants et les marginalisés. On remarque surtout chez les jeunes artistes suisses de l’époque, par exemple Ignaz Epper [Heiliger Sebastian, 1916-18] ou Eduard Gubler [St. Sebastien im Schnee mit Selbstbildnis, 1917] une vraie fascination pour cette figure. Saint Sébastien était peint dans un style très expressionniste, presque gothique et situé dans un paysage moderne, industriel, loin d’un quelconque contexte religieux, ce qui était tout à fait nouveau dans la peinture suisse.

Ignaz Epper (*1892 St. Gallen, +1969 Ascona) Heiliger Sebastian, um 1916–1918
Öl auf Leinwand
90 x 76.3 cm
Privatsammlung

La période de 1917-1918 marquée par l’émeute de Zurich de novembre 1917 et la grève générale de novembre 1918, était tout à fait exceptionnelle dans l’histoire suisse. La Suisse n’est pas un pays révolutionnaire, pourtant ces événements coïncidaient avec la révolution bolchevique en Russie et la bourgeoisie avait vraiment peur qu’en Suisse aussi, les ouvriers se révoltent. La situation était très tendue et cela aurait pu basculer dans un sens ou dans l’autre. On a tendance à oublier cette histoire, tout comme l’existence des mouvements communistes en Suisse. Hermann Scherer, par exemple, faisait des illustrations pour des magazines communistes mais on n’en parle jamais parce que cela n’entre pas dans l’imaginaire historique de la Suisse. Otto Baumberger a peint cette histoire dans son tableau Revolution, 1917 quand il était jeune. Souvent, les artistes s’engageaient en faveur des causes sociales, voire révolutionnaires quand ils étaient jeunes, mais plus tard ils ont traité des sujets plus ronronnants, religieux, ou les natures mortes. Parfois on aurait presque souhaité qu’ils disparaissent avant l’heure pour préserver l’audace de leur œuvre de jeunesse (rires).

À la même époque, on voit apparaître le thème de la ville, de l’industrialisation, d’une nouvelle Suisse, et ceci souvent d’une manière critique. Les artistes comme par exemple, Otto Morach dans Sterben im Krieg, 1915 condamnent la guerre qui était très industrialisée et éminemment moderne. Même si, à première vue, la Grande guerre n’a pas frappé les artistes suisses de la même façon qu’un Otto Dix qui y a combattu ou un Franz Marc qui y a péri, mais il ne faut pas non plus sous-estimer son impact en Suisse. Ce n’était pas Verdun, mais la pauvreté, le chômage, la conscription et les exécutions comme celle représentée par Ignaz Epper dans Die Erschiessung de 1916 étaient néanmoins une réalité en Suisse.

Otto Morach (*1887 Hubersdorf, +1973 Zürich) Sterben im Krieg, 1915
Öl auf Leinwand
90 x 100 cm
Kunstmuseum Olten

Vous avez consacré une salle à l’expressionnisme romand. Quelle est sa spécificité par rapport aux autres régions en Suisse ?

DS : L’orientation est différente. Les artistes expressionnistes romands, comme Gustave Louis Buchet, Hans Berger ou Alice Bailly, regardent vers Paris et s’inspirent de l’avant-garde française. C’est une autre manière de penser la peinture et la couleur. Même radicale, la couleur « française » est inassimilable à celle d’un Kirchner. Alice Bailly est particulièrement intéressante dans ce contexte car elle a vécu à Paris pendant presque dix ans. Elle était très intégrée dans le milieu avant-gardiste parisien et proche de Francis Picabia, Fernand Léger, les Delaunay et Marie Laurencin. Le jardin rose de 1907 est un bel exemple de cette modernité française. En même temps, on voit que Bailly a déjà trouvé son propre style. Elle n’utilise pas les mêmes couleurs que Seurat et les post-impressionnistes et ne les pose pas non plus de la même manière. Elle pratique aussi une certaine forme de cubisme, mais toujours avec un style qui lui est propre.

Alice Bailly (*1872 Genf, +1938 Lausanne) Le jardin rose, 1907
Öl auf Leinwand
73 x 92 cm
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Acquisition, 1983

Mais ce sont ses tableaux en laine sur toile qui représentent sa contribution la plus singulière. C’est une façon incroyablement moderne d’aborder le sujet. Mais puisque Bailly était une femme et qu’elle faisait des œuvres en laine, les historiens d’art ont considéré que ces « trucs de bonnes femmes » étaient sans intérêt. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi d’inclure ces œuvres extraordinaires ici. L’homme au cœur d’or de 1920 est un très beau portrait en laine sur toile de son ami et mécène Werner Reinhart, le frère d’Oskar et Georg Reinhart. Pendant longtemps, Alice Bailly n’était pas sur les radars de l’histoire de l’art et ma co-commissaire d’exposition, Andrea Lutz, a écrit le premier article en allemand sur cette artiste romande dans le catalogue de notre exposition.

Alice Bailly (*1872 Genf, +1938 Lausanne)
L’homme au coeur d’or (Portrait Werner Reinhart), 1920
Wolle, Seide, Glasperlen auf Baumwolle auf Karton
87 x 69.5 cm
bez. u.r. «A. Bailly 1920»
Kunst Museum Winterthur, Dauerleihgabe des Musikkollegiums Winterthur, 1970

Quelle était pour vous la découverte la plus intéressante de cette exposition ?

DS : Comme j’avais déjà fait l’exposition sur la Nouvelle Objectivité, la période qui suit l’expressionnisme, j’ai trouvé particulièrement intéressant l’histoire suisse du début du 20ème siècle, notamment les mouvements sociaux et révolutionnaires. J’étais surpris par le nombre d’œuvres « politiques » mais qui étaient souvent dans les collections privées et par conséquent, jamais exposées. J’ai également découvert des artistes comme Rita Janett, Gordon McCouch, des noms qui ne sont pas du tout connus et qu’on a le plaisir de montrer au public maintenant.

Portrait de David Schmidhauser ©Hannah Starman

Expressionismus Schweiz / Expressionnisme Suisse
Kunst Museum Winterthur 
Reinhart am Stadtgarten
Du 10 juillet 2021 au 16 janvier 2022 
www.kmw.ch

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