Etel Adnan : La couleur comme language

« La couleur comme langage » met en avant les peintures colorées d’Etel Adnan qui dialoguent avec des œuvres de Vincent van Gogh

« Je ne sais pas si tu comprendras que l’on puisse dire de la poésie rien qu’en bien arrangeant des couleurs. » 

Vincent van Gogh, 12 novembre 1888

Le Musée Van Gogh d’Amsterdam accueille la première grande exposition monographique consacrée à Etel Adnan (1925-2021). L’exposition rassemble 78 œuvres d’Adnan, dont 72 n’ont encore jamais été exposées aux Pays-Bas. On apprend à travers cette exposition que Van Gogh a été une importante source inspiration pour l’artiste d’origine libanaise. 

La découverte de l’oeuvre de Van Gogh

L’œuvre d’Adnan est indissociable de son origine culturelle mixte et des nombreux séjours qu’elle a effectués de par le monde : la langue et la culture sont des notions essentielles dans son œuvre. Adnan a commencé sa carrière en tant qu’écrivaine engagée, autrice de livres primés sur son Liban natal. Auparavant, elle a étudié la philosophie à la Sorbonne. C’est à Paris qu’elle a fait la connaissance de Van Gogh : « La découverte de l’œuvre de Van Gogh a constitué pour moi un immense choc. Ça devait être à Paris, au début des années 1950. Je venais de Beyrouth et je n’avais jamais vu de reproductions d’œuvres d’art – nous n’avions pas de musées au Liban. (…) Je me souviens de ses autoportraits. Je n’en revenais pas que quelqu’un puisse se regarder avec une telle précision, une telle intensité, presque insupportable. Ce choc m’est toujours resté. »

Adnan a commencé à peindre vers l’âge de 34 ans, tandis qu’elle vivait en Californie, où elle enseignait la philosophie et l’art. Si sa poésie et sa littérature, écrites en français puis en anglais, témoignent souvent des horreurs de la guerre, son œuvre plastique révèle, selon ses propres dires, son côté joyeux. Adnan y a trouvé un langage universel, en utilisant des couleurs à la place des mots : « Les couleurs rendent visible ce que l’individu essaie de dire, mais en silence. »

La nature s’exprime en couleurs

Pour « La couleur comme langage », plusieurs peintures sans titre, réalisées par l’artiste à la fin des années 1960 ont été rassemblées. Elles retracent les débuts d’Adnan. Ces peintures présentent souvent des combinaisons abstraites de surfaces de couleurs et montrent que la couleur était une entité en soi aux yeux d’Adnan. Après les grands formats des débuts, les œuvres se firent ensuite plus petites et on y découvrait des paysages.

Adnan considérait que la nature s’exprime le plus puissamment à travers la couleur et Van Gogh fut à ses yeux le premier à l’avoir accepté comme une vérité dans son art. Ce qui explique, selon elle, qu’il a ouvert la voie aux générations d’artistes qui lui ont succédé.

Les montagnes et le soleil

En 1980, Etel Adnan est retournée vivre en Californie. À partir de ce moment, le mont Tamalpaïs est devenu le point d’ancrage de son travail. Elle a réinterprété un nombre incalculable de fois cette montagne sacrée qu’elle contemplait depuis sa maison de Sausalito. Plus de 30 de ces dessins et peintures sont présentés à l’exposition. L’un des tableaux, intitulé Mont Tamalpaïs (1985) fait l’objet d’un prêt exceptionnel du musée Nicolas Ibrahim Sursock à Beyrouth : il n’avait encore jamais été prêtée auparavant.

Etel Adnan, Mount Tamalpais, 1985, oil on canvas, 126.5 × 149 cm. © The Estate of Etel Adnan. The Nicolas Ibrahim Sursock Museum, Beirut (gift of the artist, 2007)

« J’aime particulièrement la nature, elle ne me quitte pas, je la parcours en permanence. » 

Etel Adnan, 2021

Outre cette montagne, le soleil est un des souvenirs les plus mémorables de son enfance à Beyrouth. Il est un autre motif récurrent dans l’œuvre d’Adnan. Dans ses tableaux comme Paysage (2014) et plusieurs autres prêts du Centre Pompidou et du Mudam Luxembourg, le soleil représenté par Adnan apparaît sous la forme d’un cercle ou d’un carré rouge feu.

Etel Adnan, ‘Landscape’, 2014, oil on canvas, 32 x 41 cm, © The Estate of Etel Adnan. Museé de l’Institut du monde arabe, Paris (donation of Claude and France Lemand)​

L’art du tissage

Quand Adnan a grandi au Liban, il n’y avait pas de musées, mais il y avait des tapis persans. Avec son père, elle rendait visite aux marchands de tapis dans les souks. Les tissus ont été le premier contact d’Adnan avec l’art. Elle n’établissait aucune hiérarchie entre un tableau, un tapis ou un vase peint. Tout était de l’art et d’une valeur égale. Trois tapis conçus par Adnan seront présentés dans l’exposition. Les tapisseries colorées, qu’Adnan appelle aussi « jardins suspendus », y dialoguent avec des œuvres de Van Gogh telle que Racines d’arbres (1890).

Vincent van Gogh, ‘Tree Roots’, 1890, oil on canvas, 50.3 x 100.1 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation)

Écrire, cest dessiner

Van Gogh et Adnan savaient tous deux exprimer leur sensibilité par le langage. Le leporello, un carnet plié en accordéon, était pour Adnan la manière idéale d’unir les mots et les images. L’exposition rassemble cinq leporellos, dont le Voyage au Mont Tamalpaïs (2008) décrit en arabe et illustré de couleurs. Dans une lettre datée du 28 mai 1888, présentée à l’exposition, Van Gogh exprime à son frère Theo son intérêt pour les leporellos. Il lui fait partager ses premières idées pour des « carnets dessins originaux japonais » représentant le paysage méridional autour d’Arles.

« Écrire, c’est dessiner et dessiner, c’est écrire », affirme Adnan. Les deux activités se font en accomplissant un même mouvement de la main et du bras et les lettres sont au fond des formes dessinées, selon elle.

« Van Gogh écrit, pour ainsi dire, sur sa toile, il « écrit » un paysage. » 

Etel Adnan, 2020
Etel Adnan, ‘Journey to Mount Tamalpais (Rihla ilâ Jabal Tamalpais)’, 2008, Leporello, watercolour and Indian ink on Japanse paper, 54 pages, open 30 × 567 cm, closed 30 × 10.5 cm © The Estate of Etel Adnan. Museé de l’Institut du monde arabe, Paris (donation of Claude and France Lemand)

Écrivain, artiste, activiste

Dans son œuvre écrite, Adnan s’est exprimée sur la guerre et la violence dans son pays natal, le Liban, et ailleurs dans le monde. Son implication dans les problèmes de l’existence filtre parfois aussi à travers son travail plastique.

Ce n’est qu’à l’âge de 87 ans, à la Documenta de Kassel de 2012, qu’Adnan a connu la consécration internationale. Lorsqu’elle décède neuf ans plus tard, le 14 novembre 2021 à Paris, elle laisse derrière elle une œuvre qui est aujourd’hui lue et exposée dans le monde entier.

L’exposition a été conçue en étroite collaboration avec Etel Adnan : jusqu’à sa mort en novembre 2021, le musée a pu s’entretenir avec elle à maintes reprises sur sa vie, son travail et sur Van Gogh. « La couleur comme langage » met en lumière le lien qui unissaient les deux peintres à la nature, leur chromatisme intense comme moyen d’expression et le rôle du langage dans leur vie et leur travail.

Etel Adnan, 2016. Courtesy Galerie Lelong. Photo: Fabrice Gibert

La couleur comme language
Van Gogh Museum Amsterdam
Jusqu’au 4 septembre 2022
www.vangoghmuseum.nl

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