Félix Fénéon à l’Orangerie

Acteur majeur du monde artistique de la fin du XIXè et du début du XXè siècle, Félix Fénéon est à l’honneur au Musée de l’Orangerie de Paris

L’œil doit être à la fois agile, précis et synthétiseur et la main hardie.

Félix Fénéon

Personnage complexe et insaisissable, Félix Fénéon aime surprendre : critique d’art aux pensées symbolistes et anarchistes, auteur du manifeste néo-impressionniste, dont il a inventé le nom, il est à la fois déconcertant et secret, il aime se moquer de tout et surtout de ce que l’on pense de lui.

A l’occasion de l’exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie de Paris, l’expert Jean-Pierre Seurat revient sur la personnalité de Fénéon, son parcours et l’importance de sa relation avec le peintre néo-impressionniste Georges Seurat.

L’Homme Fénéon

Eminence grise de la nouvelle critique, son allure de dandy, sa haute taille, son visage anguleux, sa barbichette blonde de bouc, lui donnent l’air de Méphistophélès.

Paul Signac, Opus 217. Sur l’email d’un fond rythmique de mesures et d’angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890, 1891, huile sur toile, New York, The Museum of Modern Art, don de Mr. and Mrs David Rockefeller, 1991. Exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse, Musée de l’Orangerie, Paris, 2019 © ARTEEZ

Fénéon retrouve ses amis au café Voltaire, à la brasserie Gambrinus ou chez lui, rue Vaneau, pour lire des poèmes, parler de nouvelle littérature ou de peinture. Il utilise deux langages : des formules simples et brèves ou des textes plus élaborés et alambiqués, qui seront repris par Adam dans Le Petit glossaire pour servir à l’intelligence des auteurs décadents et symbolistes.

Théo van Rysselberghe, La Lecture par Emile Verhaeren, 1903, huile sur toile, Gand, Museum voor Schone Kunsten. Exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse, Musée de l’Orangerie, Paris, 2019 © ARTEEZ

Malgré une grande activité, il reste en retrait, adoptant toujours une attitude indirecte, refusant de signer ses propres articles, utilisant ses initiales ou un pseudonyme, dont le moindre est l’homme. Cet effacement de soi, ce désintéressement paraît contradictoire avec son allure de Brummel. Pour lui, le sens de la vie réside dans l’être et non dans l’avoir : l’élégance suprême est dans la modestie, le renoncement.

Un homme de lettres

Cet écrivain-fonctionnaire est rédacteur au ministère de la Guerre, chargé du recrutement dans l’infanterie. Dans une activité parallèle, il a fondé La Revue Indépendante, avec en sous-titre « des traditions académiques et des vaines agitations décadentes. »

Il se consacre à la critique d’art dans La Revue Blanche, La Vogue, Le Symboliste, L’Art Moderne, La Cravache, La Plume. Il a édité Les Illuminations d’Arthur Rimbaud et les Moralités Légendaires de Jules Laforgue.

Un critique d’art

Fénéon a créé un nouveau style de la critique d’art, fait de formules percutantes, d’ironie, de perspicacité, de vocables inusités. Entouré de ses dictionnaires, il se joue de la forme et de la syntaxe pour s’adresser au grand public ou à une élite. Dans la conversation, il démontre la justesse de sa dialectique irréfutable, sans toutefois insister, pour ne pas blesser son interlocuteur.

Dans ses critiques, il cherche la concision, évite toute remarque personnelle. Il emprunte des termes techniques à la botanique, à la médecine, aux mathématiques, à l’architecture ou utilise des mots anciens pour mieux définir sa pensée. Il lui arrive même d’inventer des mots nouveaux, non sans humour. Sachant que Georges Seurat n’aime pas l’utilisation du mot point, il recherche d’autres termes : tavelure, semis de mouchetures, menue tâche pullulante, tourbillonnante cohue de macules, fourmillement de paillettes prismatiques, ocellures ou bien encore versicolores gouttes…

Georges Seurat, Poseuse de dos, 1887, huile sur toile, Paris, Musée d’Orsay, préempté par les musées nationaux avant la vente Fénéon du 30 mai 1947. Exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse, Musée de l’Orangerie, Paris, 2019 © ARTEEZ

Son esprit synthétique et analytique lui permet de déceler parmi un ensemble de peintres ceux qui ont un véritable talent de créateur. Mallarmé le considère d’ailleurs comme « l’un des critiques les plus subtils et les plus aigus que nous ayons. »

Félix Fénéon et Georges Seurat

Comme Georges Seurat, Félix Fénéon croit à la beauté de l’art et à la beauté morale. Il a défendu avec succès Georges Seurat et les peintres post-impressionnistes.

Félix Fénéon réussi à allier l’analyse la plus incisive à l’écriture la plus recherchée. Il avait pris conscience de l’importance et de la nouveauté de La Baignade à Asnières : « ma joie connût le piment de la surprise. » Mais il a attendu deux ans, à l’exposition de La Grande Jatte, pour rencontrer Georges Seurat et lui apporter son soutien après une parfaite connaissance de sa méthode. Il en devient l’ardent défenseur.

Georges Seurat, Etude pour « Un dimanche à la Grande Jatte », 1884, huile sur toile, New York, The Metropolitan Museum of Art, legs de Sam A. Lewisohn. 1951. Exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse, Musée de l’Orangerie, Paris, 2019 © ARTEEZ

Fénéon a écrit : « Outre que nous estimons de mener le combat pour des idées nouvelles, il y a ceci d’attachant pour nous et qui peut nous sembler un parallélisme entre nos efforts, c’est ce point de statique, cette recherche de dégagement d’absolu qui caractérise l’art de Seurat. Nous sommes sensibles à la mathématique de son art. Ses recherches sur la ligne et la couleur offre des points précis de similitude avec nos théories sur le vers et la phrase. La théorie du discontinu peut bien avoir quelque parenté avec celle du mélange optique. Son art sacrifie l’anecdote à l’arabesque, la nomenclature à la synthèse, le fugace au permanent, et confère à la nature, que lassait un peu sa réalité précaire, une authentique réalité. »

Différentes oeuvres de Georges Seurat, Exposition Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse, Musée de l’Orangerie, Paris, 2019 © ARTEEZ

A noter que l’exposition réunit un ensemble de peintures et dessins de Seurat, Signac, Degas, Bonnard, Modigliani, Matisse, Derain, Severini, Balla, des pièces africaines et océaniennes ainsi que des documents et archives.

Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse
Du 16 octobre 2019 au 27 janvier 2020
Musée de l’Orangerie, Paris
www.musee-orangerie.fr

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