Fernand Dubuis, un génie de la couleur

Figure importante de la peinture abstraite au XXe siècle, l’artiste suisse Fernand Dubuis a créé des œuvres en résonance avec son temps tout en y intégrant des références du passé.

Cela fait 30 années que le « prince de la couleur, raffinée à l’extrême », comme le qualifiait son ami Maurice Zermatten, nous quittait. Une monographie écrite par Philippe Clerc vient de paraître aux éditions Mare & Martin. L’historien de l’art nous éclaire sur le parcours de l’artiste.

Fernand Dubuis, Écorcei, 1983. Huile sur toile. 89 x 116 cm. Collection privée. Photo: Robert Hofer, Sion

Vous venez de terminer l’a monographie d’Erich Hermès, un artiste qui a marqué le paysage suisse de son empreinte (à lire ici), et vous enchaînez avec celle de Fernand Dubuis. Comment est né ce nouveau projet de publication ?

Philippe Clerc (PC) : De même que pour Hermès, la réalisation de ce projet est le fruit de rencontres. J’avais, il y a quelques années de cela, travaillé pour le galeriste et collectionneur Pierre Eichenberger. Il avait consacré plusieurs expositions à l’œuvre de Fernand Dubuis en 1990 et 1991, à la Galerie des Arcades qu’il possédait à Berne. C’est par son biais que j’ai pu découvrir le remarquable travail de coloriste du peintre valaisan d’origine. Puis, par un autre concours de circonstances, j’ai fait la connaissance d’une avocate, Catherine Biner Bradley, qui avait beaucoup côtoyé le peintre ; elle souhaitait, en commémoration des trente ans de sa disparition, lui rendre hommage. Il a rapidement été question d’un ouvrage, et sans trop nous poser de questions, nous nous sommes lancés dans l’aventure. Il s’agissait alors de réunir des œuvres, de la documentation, mais aussi des fonds. Cela a été fait en un temps record !

Dubuis a d’abord été séduit par le cubisme et les théories de Severini puis il s’est dirigé vers l’abstraction. Comment s’est faite cette évolution ?

PC : Cette évolution s’est faite de manière assez naturelle. Fernand Dubuis a toujours aimé l’expérimentation, a puisé son inspiration dans la peinture ancienne – surtout le Caravage – et s’est laissé porter par ce qui l’animait le plus, un intérêt très marqué pour la lumière et surtout la couleur. Cette dernière a très vite occupé une place de choix dans son travail et il l’a étudiée sous tous les angles. On doit d’ailleurs au peintre de nombreux écrits, malheureusement jamais publiés, dont un traité de la couleur qui relève autant de l’esthétique que des mathématiques.

Dubuis était un cérébral, un grand intellectuel. Il s’est d’ailleurs toujours défendu d’être un peintre abstrait et préférait utiliser le terme non-figuratif. En effet, si l’on examine par exemple au microscope la coupe d’une feuille, ce n’est plus la forme bien définie de cette dernière que l’œil décèle, mais plutôt des taches colorées qui correspondent à ces cellules ; il ne s’agit donc absolument pas d’abstraction. De même, l’usage de telle ou telle couleur relève de la perception qu’en a l’artiste aux différents moments de la journée, sous des éclairages d’intensités diverses. C’est le cas du soleil qui vient frapper, à Gordes notamment, les différentes pierres qui composent les murs des maisons et qui renvoient la lumière différemment selon leur texture. 

Fernand Dubuis, Nature morte à l’ananas. Huile sur carton. 50 x 91 cm avec cadre. Municipalité de Savièse 
© Municipalité de Savièse

Comme vous l’avez titré, Fernand Dubuis était un « génie de la couleur ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

PC : Le terme « génie » ne désigne pas ici, comme on pourrait l’imaginer trivialement, la personne-même du peintre. Il prend plutôt le sens de « don » ou de « vocation » et renvoie à la grande capacité de Fernand Dubuis à combiner les couleurs, à les dompter tout en leur laissant suffisamment de place pour s’exprimer dans l’espace. La plupart du temps, il évite de les délimiter et il est fréquent de voir l’élan du geste. Il ne se termine pas nettement mais se poursuit avec une grande liberté jusqu’à ce que le pinceau ait pris son envol et quitté la surface de la toile ou du papier.

Dans un même souci d’alliance et d’harmonisation des couleurs, il procède à des quantités d’essais, propose des combinaisons qui peuvent varier parfois d’un demi-ton, l’un fonctionnant parfaitement quand l’autre tombe à plat.  

Fernand Dubuis, Étude pour Saint Tropez, 1983. Huile sur toile. 81 x 108 cm. Municipalité de Savièse 
© Municipalité de Savièse

Originaire du Valais en Suisse, Dubuis a passé l’essentiel de sa vie entre Paris, Gordes et la Normandie. Comment ces lieux ont-ils influencé sa palette ?

PC : Chacun de ces trois lieux se distingue par des atmosphères très différentes, des lumières qu’il est impossible de comparer et donc des couleurs qui sont propres à chacun de ces endroits. À Paris, la ville s’articule autour de la Seine, des ponts qui l’enjambent et se distingue par l’élégante architecture des bâtiments qui la bordent, à l’image de Notre-Dame ou de la Conciergerie ; les rues grouillent, sont toujours très animées et colorées. La cité se prête merveilleusement à la mise en application du nombre d’or et au cubisme inspiré par André Lhote.  

À Gordes, l’ambiance est bien différente et le décor se prête plus facilement à la déconstruction picturale. L’atmosphère du lieu, baigné par le soleil, lui inspire de grandes gouaches à la manière noire, qui sont autant de tentatives de reproduire la texture des roches et des murs en pierres sèches du village. Par la distribution savamment calculée de formes mouchetées de noir et par des jeux d’ombre et de lumière, de même que par l’usage de papiers marbrés, il parvient à rendre dans ses œuvres l’impression du Gordes d’alors, ainsi qu’il le fait par ailleurs en peinture. Comme le relève Georges Richar-Rivier, historien de l’art et scénographe, au sujet de Dubuis, «pendant sa période vauclusienne, la palette est surtout de gris argenté, d’ocre, de terre – terres d’ombre, terres de Sienne –, et les tableaux sont ocellés, marbrés, veinés, jaspés… ».

En Normandie, Dubuis vit au château du Tertre chez Christiane Martin du Gard, fille de l’écrivain et dramaturge Roger Martin du Gard. Ce qui lui plaît, dans le Perche, «c’est que les couleurs y sont “bloquées”, très intensément, comme dans la peinture de Rousseau et celle de Paolo Uccello, qui sont frères ». Il se plaît à peindre dans le parc du château et met couche aussi sur le papier ses théories sur la couleur. Dubuis conserve toutefois son atelier parisien de la rue du Dragon, où il se rend régulièrement et qui lui sert aussi à entreposer ses tableaux. 

Fernand Dubuis, Rocheuses, 1964. Collage sur carton. 99 x 81 cm. Collection privée. Photo: Lucas Olivet

Certaines œuvres de Dubuis font penser à Nicolas de Staël, un artiste qu’il a côtoyé et qu’il admirait mais qu’il pouvait également critiquer. Pouvez-vous nous expliquer leurs rapports ?

PC : Les deux hommes se sont bien connus et semblent avoir entretenu, selon les dire de Dubuis, des rapports assez conflictuels. Lorsque l’on demandait au Suisse s’il avait connu de Staël, il répondait qu’ils s’étaient souvent fréquentés et beaucoup insultés. Nul ne sait s’il s’agit là d’un trait d’humour ou d’une réalité, mais il est certain que Dubuis admirait le travail de son contemporain.

Au-delà de la comparaison avec de Staël, Dubuis évolue à une période bien particulière qui correspond à l’éclosion de la Nouvelle École de Paris, école dans laquelle il s’inscrit pleinement. C’est pour cette raison d’ailleurs que nous avons demandé à l’historienne et critique d’art Lydia Harambourg, correspondante de l’Institut auprès de l’Académie des beaux-arts, de rédiger l’avant-propos de cet ouvrage. Elle contextualise ainsi le travail du Suisse et rappelle qu’il a « sa place au panthéon de la Nouvelle École de Paris ».

Fernand Dubuis, Noir, gris, crème et bleu, s.d. Huile sur toile32 x 46 cm. Collection privée.
Photo: Morgan Carlier-Van Elslande

Contemporain de Fernand Léger ou Roger de La Fresnaye, Dubuis a évolué en marge du circuit reconnu. Comment expliquez-vous qu’il fasse partie de ces peintres qui n’ont pas eu la reconnaissance méritée ?

PC : Comme toujours dans ce genre de cas, le manque de reconnaissance est le résultat de plusieurs facteurs. De son vivant, en effet, Dubuis expose très fréquemment tant en France qu’en Suisse et ses œuvres entrent dans différentes collections publiques, comme le Fonds municipal d’art contemporain de la Ville de Paris ou encore au Palais Bourbon, siège de l’Assemblée Nationale. En Suisse, c’est surtout le Musée des Beaux-Arts de Sion qui réunit un ensemble important de ses œuvres. À sa disparition, sa succession est gérée de manière très malhabile, l’atelier dispersé dans la précipitation au cours de plusieurs vacations et, dès lors, son nom n’apparaît plus que de manière sporadique aux cimaises des musées. Fort heureusement, ses archives sont cédées à l’État du Valais où elles sont aujourd’hui conservées.

Par ailleurs, il faut relever aussi que, de son vivant, Dubuis fait figure d’indépendant, oscillant constamment entre accrochages en Suisse et en France. Il n’expose pas non plus dans les galeries phares de l’époque, telle celle de Denise René ; nul ne sait si c’est par choix personnel ou par volonté de la galeriste. Son ami et écrivain Georges Borgeaud tente aussi d’organiser une rencontre avec Aimé Maeght, mais les archives sont lacunaires sur le sujet. Aucune exposition de Dubuis ne verra le jour 42, rue du Bac.

On constate cependant actuellement un retour en grâce de l’œuvre de Fernand Dubuis ; sa peinture et ses collages, en effet, plaisent à une jeune génération de collectionneurs fascinés par la peinture non-figurative et désireux d’acquérir des œuvres, sans pour autant débourser des fortunes. Car c’est un fait, les peintures de Dubuis sont aujourd’hui encore abordables. Nul ne sait cependant jusqu’à quand.

Fernand Dubuis dans son atelier du Tertre, s.d. Photographie. Archives privées

Fernand Dubuis – Le génie de la couleur
de Philippe Clerc
aux éditions Mare & Martin

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