Rencontre avec Florian Graf

“Mon art porte toujours sur la façon dont nous vivons et sur ce que nous
laissons vivre en nous. Nous construisons des bâtiments pour notre corps. Et en même temps, notre corps est un bâtiment ou un conteneur pour les sentiments et les pensées. Nous imaginons les bâtiments dans lesquels nous vivons ensuite. On s’habitue aux bâtiments. Et cette habitude est inhérente à notre façon de penser et d’agir ».

Florian Graf

Pourriez-vous nous parler de votre parcours ? Vous êtes architecte de formation, est-ce une raison pour laquelle l’espace occupe une place importante dans votre travail ?

Depuis mon enfance, j’adore l’art. Je dessinais tout le temps, mais j’avais peur de devenir un artiste en raison de la précarité de la profession. Je m’intéressais aussi à la science. Mes études d’architecture à l’ETH Zürich étaient donc un compromis entre l’art et la science. Or, j’ai tout de suite été fasciné par l’architecture: l’espace est un sujet philosophique, social, politique, écologique, scientifique mais aussi psychologique et émotionnel. Personnellement, quand je ressens quelque chose, je le ressens spatialement. Par exemple, quand je suis en colère, les choses se resserrent et se ferment. Quand j’aime, tout devient vaste et s’ouvre. Ce sont évidemment aussi les thèmes de la sculpture.

Florian Graf, Presumptions & Extensions © Florian Graf

Après un projet achevé en Afghanistan et un travail avec Robert Wilson à New York, j’ai eu le courage de me consacrer entièrement au travail artistique indépendant. J’ai étudié donc l’art en Écosse, à Londres et à la School of the Art Institute of Chicago. Depuis lors, j’ai exposé internationalement et réalisé plusieurs projets pour l’espace publique.

Votre projet « Ticket Pagoda » a été retenu pour servir de billetterie au futur stade de football de la Tuilière à Lausanne. Les « pagodes à billets » viennent d’être installées, pouvez-vous nous parler de ce projet ?

En 2019, j’ai gagné le concours pour créer une œuvre d’art pour le nouveau stade de football de La Tuilière à Lausanne, organisé sur invitation. Le concours consistait à habiller les trois containers à billets disposés autour du stade. Au lieu d’opter pour une ornementation, j’ai choisi de travailler sur les containers eux-mêmes : j’ai empilé trois répliques de plus en plus petites sur le container de base. J’ai ainsi fait des points de vente des sculptures iconiques qui oscillent entre le profane et le sacré.

Florian Graf, Ticket Pagoda © Florian Graf

Ces oeuvres font référence aux « folies » – des sculptures architecturales qui ornent les parcs autour des bâtiments représentatifs depuis le XVIIIe siècle. Ces « folies », en allemand « Verrücktheiten », suscitent la contemplation et incitent au divertissement. Peut-être, cette tour d’ivoire dans le monde pop du football est la première mise en abyme en 3D.

Florian Graf, Ticket Pagoda © Florian Graf

Vous alliez légèreté et humour dans vos œuvres, un peu à la manière de Roman Signer. Est-ce un aspect important dans votre travail ? Quelles autres valeurs/ messages souhaitez-vous faire passer en tant qu’artiste ?

L’humour est une affaire très sérieuse et très importante pour moi. L’humour crée des moments de libération et permet de parler de choses qui seraient autrement difficiles à aborder. Il ouvre le dialogue et facilite la communication. Et l’absurdité est une chose à laquelle on doit s’habituer parfois. J’essaie de rendre les sujets trop lourds un peu plus légers. J’aime la lévitation… J’ai toujours adoré les artistes, régisseurs et écrivains qui ont réussi à combiner des aspects tragiques avec des moments plutôt comiques de la vie. À mon avis, l’art devrait contenir la totalité de la vie.

Florian Graf, Happy Place © Florian Graf

En général, je veux créer quelque chose de beau et de guérissant, qui en même temps stimule la réflexion et la pensée critique. Je veux faire de l’art qui inspire et anime.

Florian Graf, Presumptions & Extensions © Florian Graf

Le dessin fait partie intégrante de votre travail. Vous nous avez confié avoir presque 200 carnets de dessins, certains sont très aboutis et d’autres sont des ébauches pour vos réalisations. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Normalement, je dessine tous les jours. Quand je dessine – d’une manière magique – mon cerveau, mon cœur, mon ventre et ma main sont réunies. C’est une médiation et en même temps la boîte pour mes idées.

Florian Graf, Dessin préparatoire pour le projet Ticket Pagoda © Florian Graf

La bi-dimensionnalité ou la surface plate est une invention énorme de l’homme qui nous menait à faire des plans, des cartes géographiques, du design et des écrans et cela a beaucoup changé notre environnement réel. C’est bizarre que la bi-dimensionnalité des dessins aide à comprendre ou même organiser le monde tridimensionnel. J’aime beaucoup les dessins parce qu’ils oscillent entre l’imagination, les idées et le monde matériel et touchable. Ce serait beau de publier un livre sur mes dessins un jour.

Quels sont les autres médiums que vous privilégiez ?

Outre les sculptures en bois, béton, métal ou céramique, j’aime faire des aquarelles et j’adore l’encre. J’ai aussi beaucoup travaillé avec la photographie. Depuis cette année, je fais aussi des peintures sur toile. Je m’intéresse beaucoup au rapport entre les images, les corps et disant la narration. Je fais donc des allers-retours entre la sculpture et la production d’images parce que j’apprends d’une chose à l’autre. 

Florian Graf, Pond and Floe © Florian Graf

Pouvez-vous nous parler de vos projets à venir ? 

Pour l’instant, je travaille sur un cycle de peintures et de petites sculptures dans mon atelier. En même temps, je travaille sur une grande sculpture en pierre pour Saint-Gall, un projet sculptural pour la ville de Zürich et une petite fontaine pour Zoug. J’adore cette interaction entre mon travail intime pour les expositions dans l’atelier et les projets dans l’espace public. 

Après avoir beaucoup voyagé ces dernières années, vous avez décidé de rentrer dans votre ville natale : Bâle. De par son importance pour les arts visuels, est-ce une ville stimulante pour votre créativité ?

J’ai eu la chance d’avoir passé 12 ans à l’étranger : à New York, Edinburgh, Londres, Chicago, Berlin, Rome, Athènes, Paris et Vienne… J’ai aussi exposé à Moscou, Orkney Islands, Linz, Dar es Salaam, Belgrade ou encore Bamiyan. Depuis presque deux ans, j’habite à Bâle. C’est un peu le point central de tous ces endroits dans lesquels j’ai vécu ou travaillé. Bâle est une ville qui a une longue tradition dans les beaux-arts avec des musées et collections fantastiques. À cause de la crise sanitaire actuelle, je ne voyage plus pour l’instant mais le Rhin me relie spirituellement aux sources : les montagnes et la mer en Hollande.

De gauche à droite : Florian Graf, Damian Grieder et Vito Acconci

A noter que Florian Graf est représenté par la galerie Grieder Contemporary de Zürich.

Pour plus d’informations : www.floriangraf.ch

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