Florian Poulin « apprivoise la colère »

Les œuvres du plasticien Florian Poulin ont pour points communs les thèmes de la filiation, de la trace et de la transmission. Ses travaux questionnent le vécu du spectateur et les rapports qu’il entretient avec ce qui l’entoure. L’artiste nous raconte son parcours et nous présente son exposition actuelle à la Galerie Patricia Giardi intitulée « Cassez la figure »

ARTEEZ : Vous vous exprimez en peintures, dessins, gravures, sculptures, vidéos, installations éphémères, des œuvres sonores… quel est votre support de prédilection?

Florian Poulin (FP) : Pour cette exposition, les médiums employés sont principalement la sculpture et le dessin. Je ne prédis jamais de me limiter à un seul support d’expression. Ni sculpteur, ni dessinateur, ni vidéaste, ni performeur : je suis un plasticien. Cette libre posture de création m’engage à la recherche de formes non anticipées, où l’esthétique est ce qui en résulte, jamais ce que je cible. J’écris sur le monde qui m’entoure en puisant dans l’intime et sur la relation de l’Homme au vivant. Le support est l’œuvre, aucun discours ne pourrait prétendre à le remplacer ou à le justifier. J’essaie de choisir le médium le plus adéquat à mes projets. Il m’est arrivé d’arrêter de dessiner pendant cinq années sans que cela ne me manque ; tout simplement parce que je n’en avais plus besoin. 

« L’expression a lieu dans le huis-clos de l’atelier, l’œuvre qui en sort n’en est que la trace partagée et assumée, une forme de témoignage sans mot. »

Florian Poulin

Le dessin occupe une place importance dans votre travail. Comment abordez-vous cette page blanche ?

FP: Lorsque j’entame un dessin, la page n’est jamais vraiment blanche. Le thème résolument figuratif couché sur la feuille est le résultat de constats et de carambolages pensés en amont. Le trait existe déjà en moi, il a déjà pris forme depuis des jours, parfois des mois. L’instant où la main se jette dans cet espace-plan est une sorte de vérification. C’est une manière rassurante de prouver à mes yeux que l’image interne peut exister sous cette forme primitive et instinctive du langage.

Le dessin n’est souvent qu’une étape transitoire dans mon travail. Il est un garde-fou d’une intuition avant de passer au volume, à la sculpture ou à d’autres médiums. Dans ce simulacre d’espace tridimensionnel, je creuse les blancs et j’affirme par les noirs : le contraste est un premier pas vers la sculpture où la façon dont je fais cohabiter les semblants de creux et de reliefs, l’ombre et la lumière, sera déterminante.

La figure humaine est au centre de vos œuvres. Pouvez-vous nous parler de l’œuvre « Naissance » ?

FP: Naissance est un dépassement de soi, un combat physique et mental entre l’idée d’une sérénité conceptuelle et une colère profonde que je tente d’apprivoiser. Sentir la douleur, c’est être vivant. Ressentir un bien-être, c’est être vivant. Il s’agit d’une sculpture de trois mètres de hauteur qui m’a quasiment coupé du monde durant trois années consécutives. Naissance m’a fait vivre chaque seconde comme des passés et des présents infiniment liés et nuancés. A travers cette introspection résiliente, je me suis confronté à mes plus intimes agitations intérieures : le canonique voire le monstrueux, l’omniprésence et l’absence, la filiation et mon histoire personnelle. Cette œuvre m’a appris à tourner les pages plutôt qu’à les déchirer, à Re-commencer ma propre histoire.

Pour saisir ce qu’est l’être humain, on peut commencer par soi-même. On commence par graviter comme pour observer un objet, mais à un moment cela ne suffit plus : il faut aussi se traverser, se sonder comme pourrait le faire une onde sonore : sans compromis, avec ce que pourrait être l’authenticité du fou.

Florian Poulin, Naissance © Florian Poulin

Vous exposez actuellement à la galerie Giardi, dans votre ville natale de Saint-Etienne. Pouvez-vous nous parler d’une ou deux oeuvres en particulier ?

FP: Matières critiques est une œuvre manifeste dans mon travail ; elle est la toute première réalisée entièrement en acier. Le titre fait référence aux matières premières vouées à la pénurie d’approvisionnement dans les prochaines années. L’acier de récupération utilisé renvoie à cette régénérescence limitée dans le temps. Il rouille puis « redevient poussière ». L’Homme n’est pas éternel non plus, il ne perdure que son Histoire écrite et réinterprétée, avec toutes les pertes que cela implique…

Florian Poulin, Matières critiques © Florian Poulin

Parlons de la sculpture K.O … Cette sculpture est également faite en métal de récupération. Elle figure la seconde d’un corps-machine du boxeur subissant l’instant du K.O. , la chute. Créer, c’est également combattre : les va-et-vient physiques et psychologiques entre une œuvre et son auteur représentent une lutte éprouvante, dont l’œuvre exposée en est la seule chose visible. Il s’agit d’un travail sur le temps, sur ce qu’il peut contenir, et sur ce qu’il laisse comme traces. Parce qu’il est furtif et difficilement saisissable, j’essaye de trouver des moyens pour le figurer sans le théoriser. Cette sculpture fait écho à un documentaire d’auteur de 52min Au-delà du ring / Team CARBONE que je réalise depuis fin 2017. Il est actuellement en montage. J’ai suivi pendant plusieurs années Richard et Romain Carbone, deux frères Champions du Monde de la Savate Boxe Française. Leur histoire et leur relation familiale si particulières m’ont suggéré ce travail audiovisuel qui sera livré fin 2021. Une vidéo annexe esthétique sera projetée à la galerie mi-juin 2021.

Florian Poulin, K.O. © Florian Poulin

Pour votre galeriste, Patricia Giardi, les œuvres que vous présentez dans l’exposition « Casser la figure » sont un moyen « d’apprivoiser la colère ». Quel message souhaitez-vous passer à travers vos œuvres ?

FP: « Apprivoiser la colère » sont mes propres mots que Patricia Giardi s’est réapproprié pour parler de mon travail. Cette première exposition personnelle joue sur des figures-clichés établis pour mieux en détruire leur symbolique. Un visage d’homme récurrent, des gueules déformées de loup sans oreille, un boxeur paisible dans son ultime chute… peu importe la façon dont la colère ou l’amour prennent vie, je rappelle que nous sommes des fruits éphémères et altérables, issus du même arbre aux racines presque infinies.

Je constate, je n’envoie aucun message, juste des stimuli. Mon expression s’arrête aux portes de l’atelier. De fait, une exposition m’expose indirectement. En tant qu’artiste-auteur, il s’agit d’une mise à nu de notre façon de contribuer modestement à une philosophie, une vision subjective du monde, inévitablement teintées par notre vécu personnel et nos expériences collectives. Le seul message légitime est celui que le regardeur s’approprie en éprouvant les œuvres. Ma démarche quotidienne est fondée sur un travail relationnel, empathique et sensible. Mon seul souhait est de susciter ces mêmes sentiments. Qu’est-ce qui fait de vous un vivant…vivant?

Florian Poulin, Animausité © Florian Poulin

Vous avez fêté en avril dernier vos 10 années en tant qu’Artiste Auteur. Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre travail ?

FP: J’ai officialisé mon statut d’artiste-auteur en 2011, mais il m’aura fallu plus que ces dix dernières années pour accepter le fait que je n’ai pas à « comprendre » mon travail. Ma rencontre avec Elena Francia Gabriele (EFGART Ltd London – Instragram : efgart) en 2019 a été un tournant décisif et révélateur pour moi: je suis un faiseur, pas un théoricien. Pouvoir me concentrer exclusivement sur la création et reléguer les à-côtés est libérateur. Mon métier consiste à vivre l’expérience plutôt qu’à la raconter. Le simple fait que mon travail évolue serait déjà une victoire en soi.

Florian Poulin, La part du loup © Florian Poulin

Je m’inscris dans un art actuel, un art en vie qui s’écrit sans se répéter. Se rendre éveillé à notre environnement est primordial. Parce que rien n’est figé autour de nous, je ne me propose jamais de recréer par automatisme ou de suivre un déterminisme écrit à l’avance. Je suis méfiant du geste qui devient si maitrisé qu’il en devient réflexe. 

Notre travail est de veiller à ne pas devenir des fournisseurs officiels d’un beau universel et calibré. A l’atelier, je me détache de plus en plus tôt et facilement du « séduisant ». Je demeure curieux pour diverses techniques (moulage, soudure, montage audiovisuel…), jusqu’à confectionner mes propres processus, toujours en évolution : c’est lorsque le processus est bancal, quand il se casse la gueule, quand le lâché prise arrive, que le combat commence et que les choses deviennent intéressantes. Mon travail est filé dans le temps et à travers chaque événement du quotidien.

Conscient que je n’aurai jamais le temps de tout écrire, je fais au mieux : j’extrais de chaque instant sa saveur positive. De même aujourd’hui dans mes œuvres, je leur soustrais tout élément qui pourrait faire sens inutilement ; sans artifice, je livre l’œuvre telle qu’elle s’est écrite.

Portrait de Florian Poulin devant « Naissance »

FLORIAN POULIN « Casser la figure »
Galerie Giardi (Instagram : galerie.giardi)
27, rue de la République
42000 Saint-Etienne
Du 2 avril au 30 juin 2021
Vernissage le 2 et le 3 avril de 14h à 20h
www.florian-poulin.com

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