Georgia O’Keeffe. Éloge de la Source

Retour sur le parcours artistique de l’artiste américaine Georgia O’Keeffe, actuellement exposée au Centre Pompidou de Paris

Du 8 septembre au 6 décembre, le Centre Pompidou présente la première grande rétrospective de l’œuvre de Georgia O’Keeffe (1887-1986). Cette artiste, figure majeure du modernisme américain, a puisé son inspiration dans les mouvements esthétiques de son époque, comme le précisionnisme, la peinture abstraite ou encore le hard edge painting, tout en façonnant un style très personnel.

Vue de l’exposition Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, Paris 2021 (c) Centre Pompidou, Audrey Laurans

Un parcours durant tout le siècle

Georgia O’Keeffe a vécu presque un siècle entier, riche en bouleversements de toute sorte : deux révolutions russes, la grande dépression et la crise économique aux États-Unis, l’arrivée du nazisme en Allemagne et la Shoah, deux guerres mondiales, les destructions atomiques, l’opposition du bloc de l’Ouest et de l’U.R.S.S., le premier vol de l’homme dans l’espace, la révolution de mai 68 en France, la guerre du Vietnam et d’Afghanistan, la chute du mur de Berlin et la mondialisation. 

Vu dans ce contexte, l’univers des peintures de Georgia O’Keeffe est d’autant plus insolite qu’il se tient à l’écart des drames et des cataclysmes de son temps. A l’époque où Adorno proclamait qu’écrire de la poésie après les atrocités d’Auschwitz était une barbarie, Georgia O’Keeffe restait l’une des rares artistes qui continuait de faire éloge à la vie, à la beauté, au lien sacré qui unit la terre et le ciel. Cette volonté emplit l’œuvre entière de l’artiste tout en se cristallisant dans des formes très diverses.

Rencontre avec les écrits de Kandinsky

Une de ses premières sources d’inspiration était la philosophie de l’art exposée dans l’ouvrage Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier (1910) écrit par Vassily Kandinsky, peintre et philosophe russe. Selon lui, une œuvre d’art possède une vie intérieure, une âme, entrant en résonance avec le psychisme du spectateur. Cette âme est dotée d’une vibration cosmique et universelle, qui en tant qu’onde pourrait être perçue comme son ou encore comme couleur. Pour exprimer cette vibration en peinture, le langage abstrait est à privilégier, selon Kandinsky, même s’il agit de représentation figurative. La libération de cette essence à peine saisissable dans une œuvre matérielle devient alors le parcours spirituel de l’artiste.

Pour Kandinsky, cette abstraction si recherchée puise ses racines en musique, qui dispose d’ondes plus fines et donc invisibles comparées à la peinture. Chaque couleur, selon lui, possède sa propre vibration sonore. Plus la couleur est pure, plus la vibration est élevée. L’ensemble des couleurs produit des accords, tandis que la composition picturale s’inspire de la forme musicale. Grâce à des moyens picturaux, Kandinsky s’applique à trouver des analogies avec les processus musicaux : l’agencement des motifs, la superposition des lignes, les contrepoints des rythmes et des textures.

Les premiers tableaux de Georgia O’Keeffe, réalisés dans les années 1910, tentent de transcrire cet univers vibrant, qui produit des vagues, des spirales, des ondulations et des arabesques. Certaines compositions jouent avec la musicalité picturale recherchée par Kandinsky. C’est le cas, par exemple, des œuvres Bleu and Green Music (1921) ou encore Music : Pink and Bleu II (1919). Ce dernier tableau est d’autant plus significatif pour l’univers artistique de Georgia O’Keeffe qu’il évoque de façon douce et sensuelle les formes féminines.

Jouissance des fleurs

En s’inspirant de l’effet photo « blow up », Georgia O’Keeffe agrandit de manière spectaculaire la corolle d’une fleur qui prend alors des allures charnelles et voluptueuses. Dans le jardin sublime de l’artiste on trouve des iris, des coquelicots, des pétunias, des hibiscus, des dauphinelles, des cannas, des orchidées, des gloires, des stramoines, des jonquilles, des marguerites, des callas, des belladones, des fleurs de pommier, des courges, des pois doux et du gingembre, des frangipaniers, des passe-roses, des tournesols et des petits prêcheurs… Les pétales, amplement ouverts, laissent admirer le cœur d’une fleur dans sa fraîcheur originelle, la sève de ses étamines, ses pistils tendres et puissants, ses profondeurs cachées, source de vie.

La fleur est ainsi vue comme un univers en soi, comme une incarnation de l’abondance et de la fertilité. Révéler ces qualités dans chaque objet peint devient le credo artistique de Georgia O’Keeffe à travers toute son œuvre.

Georgia O’Keeffe
Jimson Weed/White Flower No. 1, 1932
Huile sur toile, 121,9 × 101,6 cm
Crystal Bridges Museum of Art, Bentonville, Arkansas American
© Crystal Bridges Museum of American Art. Photography by Edward C. Robison III
© Georgia O’Keeffe Museum / Adagp, Paris, 2021

Allégories de cosmos

Les premiers tableaux de Georgia O’Keeffe montrent des soleils qui se lèvent à l’horizon (Sunrise, 1916), des étoiles luisantes dans les nébuleuses crépusculaires (Evening Star No VI, 1917), des explosions de supernovas, dont le rayonnement engloutit le paysage austère et flamboyant (Red Hills, Lake George, 1927).

L’univers, telle une poupée russe, en dissimule un autre : le bleu profond devient une sorte d’utérus cosmique abritant un fœtus humain dans la composition Blue II (1916). Sur les autres tableaux, ce sont des coquilles et des moules qui incarnent cette image maternelle et protectrice. Leurs valves délicates cachent des mollusques et des perles : ces derniers se métamorphosent parfois en sein féminin (Abstraction, 1945).

Sous le prisme métaphysique, Georgia O’Keeffe voit même le paysage urbain d’une mégapole. Sur ses tableaux représentant New York, les gratte-ciels ressemblent plutôt à des monolithes préhistoriques (City Night, 1926) ; ils reflètent la lumière des étoiles et forment des canyons déserts, majestueux dans leur silence (The Shelton with Sunspots, N.Y., 1926). La nuit transforme les géants de béton en vitraux médiévaux : la lumière des fenêtres éclairées se détache du fond sombre et scintille dans des couleurs rubis, émeraude et turquoise (New York Night, 1929). Ces mêmes constructions découvrent, parfois, leur nature fragile, presque immatérielle. On les voit de très haut en train de se fondre dans un paysage cosmique. La fumée s’évaporant des cheminées rejoint le rayonnement d’un astre solitaire immense (Easter River from the Shelton, 1928).

Les buildings urbains, froids et inanimés, révèlent ainsi leur nature transcendante. Cette transformation de la matière, sa renaissance et sa vivification sont omniprésentes dans l’œuvre de l’artiste.

Métamorphoses

Dans le tableau The Barns, Lake George (1926) Georgia O’Keeffe dessine la grange dont elle se souvient de son enfance. Cette construction en bois brûlé, austère et minimaliste, transcrit l’amour que l’artiste porte à sa terre natale ; la sobriété du lieu devient synonyme de dignité ; du noir émane la pureté, tout en se rapprochant d’une forme de sainteté.

Cette même transformation anime le désert, et ses terres arides que Georgia O’Keeffe observe au Nouveau-Mexique quand elle s’y installe en 1929. Pourtant, c’est dans ce sol rocailleux que l’artiste puise sa palette de couleurs vives et chaleureuses, avec des nuances douces passant par le jaune, l’ocre, l’orange, le rouge, le violet ou encore le vert. Sous le pinceau, cette terre, avec ses collines et ses montagnes, prend les allures d’un corps humain, souvent féminin. C’est la chair qui se repose et qui respire, en étendant ses reliefs, ses plis, ses ridules (Grey Hills, 1941 ; Black Place III, 1944). Un autre tableau, Black Hills with Cedar (1942), pourrait même être interprété comme une allusion à la célèbre œuvre de Gustave Courbet, L’Origine du Monde (1866), dont les courbes sensuelles sont transcrites par des collines arrondies et douces, ornées de végétation.

Une autre image d’un corps féminin est dissimulée dans les contours d’un crâne de taureau, qui s’ouvre vers le ciel à l’instar d’un entonnoir. Georgia O’Keeffe aime recueillir des ossements. À travers leurs brèches rondes ou ovales, elle observe le bleu du ciel, la lune et les étoiles. Ces ouvertures prennent des dimensions cosmiques en rendant le paysage terrestre tout petit. Les ossements sont souvent ornés de fleurs. Derrière les arbres desséchés, on aperçoit des champs verdoyants, la vie triomphant de la mort.

Georgia O’Keeffe
Red, Yellow and Black Streak, 1924 Huile sur toile, 101,3 × 81,3 cm
Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris. Don de la Georgia O’Keeffe Foundation, 1995
Photo © Centre Pompidou, MNAM- CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-GP
© Centre Pompidou, MNAM-CCI

Union de la terre et du ciel

Le tableau The Lawrence Tree (1929) montre un pin somptueux, tel Yggdrasil, l’arbre mythique reliant les mondes célestes et souterrains. Cette union sacrée est mise souvent en évidence dans l’œuvre de l’artiste. L’ascension spirituelle est incarnée par la symbolique des croix catholiques ancrées dans la voûte nocturne étoilée (Black Cross with Stars and Blue, 1929). Elles brisent le bleu foncé du ciel par leur halo resplendissant (Gray Cross with Blue, 1929). C’est leur lumière qui luit dans les ténèbres qui ne peuvent la recevoir (Churche Steeple, 1930). Le rayonnement en forme de croix fait son apparition miraculeuse au-dessus des terres brûlées du désert (Easter Sunrise, 1963).

Les murs des églises s’inscrivent souvent dans la prolongation d’un paysage, se confondent avec les montagnes. Cette sacralisation de la nature entre en résonance avec la culture des Indiens Hopis qui devient pour Georgia O’Keeffe une source d’inspiration. Cette tribu, fortement matriarcale, croit aux esprits dits « kachinas » propres aux phénomènes naturels. Ces esprits sont vénérés sous forme de poupées sacrées. L’artiste dessine leurs masques et costumes, assiste aux danses rituelles des Hopis. Ces cérémonies qui font éloge à la fécondité ont trouvé écho dans le tableau Grey, Blue and Black – Pink Circle (1929) qui essaie de retranscrire par le geste pictural le son et le mouvement de la danse.

Étonnement, cette quête de tout Uni est favorisée par le progrès technique. Les voyages en avion permettent à l’artiste de découvrir les paysages terrestres autrement. Elle dessine des chemins et des rivières observés par le hublot et ils prennent des allures de veines de feuilles que jadis elle agrandissait de façon spectaculaire (Autumn Leaves – Lake George, N.Y., 1924). Le macrocosme rejoint le microcosme. 

Georgia O’Keeffe
Grey, Blue and Black – Pink Circle, 1929
Huile sur toile, 91,4 × 121,9 cm
Dallas Museum of Art. Gift of The Georgia O’Keeffe Foundation Courtesy Dallas Museum of Art

Du silence vers la lumière

Les paysages vus d’en haut (It Was Yellow And Pink II, 1959 ; Green, Yellow and Orange, 1960 ; Road to the Ranch, 1964) représentent souvent une simple ligne qui serpente en se dissipant à l’horizon. Avec le temps, Georgia O’Keeffe tend de plus en plus à l’abstraction, le signe pur incarnant l’essentiel. Dans le tableau My Last Door (1954) la béance de la porte est suggérée par le rectangle noir sur le fond blanc, tandis que des repères géométriques gris symbolisent les pas : ils surgissent de nulle part et se perdent à l’infini. Tout naît et revient à la Source, ce havre serein et silencieux.

Le silence devient presque tangible dans le tableau Winter Road I (1963) composé d’une trace calligraphique de couleur sombre qui parcourt l’espace blanc, tel un champ solitaire enneigé. Ce cadre extrêmement laconique devient le médium pour faire ressurgir la lumière le plus possible, cette vibration suprême des origines du monde émanant de chaque œuvre de l’artiste.

Winter Road I, 1963
Huile sur toile, 55,9 × 45,7 cm
National Gallery of Art, Washington, D.C. Gift of The Georgia O’Keeffe Foundation (1995.4.1)
© Board of Trustees, National Gallery of Art, Washington

Exprimée par la couleur blanche, cette lumière devient la métaphore de Georgia O’Keeffe elle-même. C’est ainsi que la composition Abstraction White (1927), représentant des plis végétaux animés par le souffle intérieur, pourrait être lue comme une sorte d’autoportrait. « S’il existe une pure blancheur, elle est cela, authentiquement », disait Stiegliz à propos de l’artiste.

Alfred Stiegliz, le photographe et galeriste qui a rendu célèbre le nom de Georgia O’Keeffe était également son époux, mais leur vie commune n’a pas duré longtemps. L’artiste n’a jamais eu d’enfants, fait qui peut être été compensé par la féminité exubérante de son œuvre.

Au sommet du « triangle spirituel » 

L’univers artistique de Georgia O’Keeffe devenait souvent l’objet de l’instrumentalisation de la part des mouvements féministes : ils voyaient en elle la femme indépendante, qui a consacré sa vie à son métier. Pourtant, l’artiste se tenait à distance de toute forme d’idéologie, voire était caractérisée telle une antiféministe. A la révolte contre le monde patriarcal, à l’exhibition du corps féminin de la manière la plus crue (rappelons la sculpture Diva (2021) de l’artiste Juliana Notari), Georgia O’Keeffe proposait sa vision douce et subtile de la féminité. Pour elle, c’est la force cosmique qui anime l’univers et qui se trouve en équilibre avec la force opposée, celle de la masculinité. C’est leur union fertile qui célèbre la vie dont l’artiste fait l’éloge dans chacune de ses œuvres.

Vue de l’exposition Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, Paris 2021 (c) Centre Pompidou, Audrey Laurans

Ce triomphe de la pureté, de la sagesse et de la beauté fait rappeler à quel point les écrits de Kandinsky sont importants pour la compréhension de l’œuvre de Georgia O’Keeffe. En parlant du but ultime d’un parcours artistique, le philosophe et peintre russe donne en exemple une pyramide mystique s’érigeant jusqu’au ciel. La mission fondamentale de l’artiste selon lui est d’assurer le lien entre le monde profane et le sacré.

Cette mission existant depuis l’antiquité est tombée dans l’oubli avec l’avènement, dans le dernier tiers du XXième Siècle, du conceptualisme prônant le non-art et du marché transformant l’œuvre en produit financier. Cette production de masse représente, dans les termes de Kandinsky, la partie large d’un « triangle spirituel » dont le sommet est réservé à quelques artistes véritables. Ce sont eux qui montrent le chemin vers l’art authentique, le chemin qui se dirige simultanément en avant et vers le haut. Dans cette voie-là, Georgia O’Keeffe est une pèlerine par excellence.

Georgia O’Keeffe
Centre Pompidou, Paris
Du 8 septembre au 6 décembre 2021
www.centrepompidou.fr

Affiche de l’exposition Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, Paris 2021

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