Hodler, Klimt et la Wiener Werkstätte

Jusqu’au 29 août 2021, le Kunsthaus Zurich présente des œuvres monumentales de Ferdinand Hodler, des peintures et dessins de Gustav Klimt et des réalisations de Josef Hoffmann et nous fait découvrir d’importantes collaborations entre le célèbre artiste suisse et la Sécession viennoise. Les créations de Dagobert Peche, le directeur artistique de la filiale zurichoise de la Wiener Werkstätte, témoignent de la diversité de sa production et marquent la transition du Jugendstil à l’Art déco. L’exposition réunit environ 160 objets : peintures, dessins, meubles, bijoux et objets décoratifs.

Vue de l’exposition, Hodler, Klimt et la Wiener Werkstätte
Kunsthaus Zurich 2021 © Kunsthaus Zurich

Conçue par Tobias G. Natter, ancien directeur du Leopold Museum de Vienne et auteur des catalogues raisonnés des peintures de Gustav Klimt (2021) et d’Egon Schiele (2017), l’exposition met l’accent sur les liens entre « l’artiste national » suisse Ferdinand Hodler, le fondateur de la Sécession autrichienne Gustav Klimt, et l’atelier la Wiener Werkstätte. L’historien d’art Jura Brüschweiler rappelle que « Hodler doit sa réputation mondiale à Vienne. » En effet, d’une part, le succès de sa participation à la 19ème exposition de la Sécession viennoise en 1904 propulse l’artiste suisse au-devant de la scène internationale et d’autre part, pendant son séjour à Vienne, Hodler tisse les liens avec Gustav Klimt et les fondateurs des Wiener Werkstätte, notamment Koloman Moser et Josef Hoffmann. A Vienne, le couple Hodler loge à la villa du grand industriel Friedrich Viktor Spitzer, nouvellement construite par Josef Hoffmann et aménagée par la Wiener Werkstätte. Plus tard, les Hodler feront appel à Hoffmann et la Wiener Werkstätte pour aménager leur appartement à Genève.

Ferdinand Hodler, Affiche «Secession – XIX Ausstellung der Vereinigung – Bildender Künstler Österreichs – Ver Sacrum», 1904
Lithografie, 96 x 64 cm Museum für Gestaltung Zürich/ Plakatsammlung ZHdK

Ferdinand Hodler : invité d’honneur à l’exposition de la Sécession de 1904

En janvier 1903, Ferdinand Hodler reçoit une lettre de Vienne : la Sécession viennoise l’invite à participer à sa 19ème exposition qui aura lieu en 1904. Les organisateurs souhaitent démontrer que Ferdinand Hodler n’est pas seulement le plus grand artiste suisse, mais un des plus grands tout court. Hodler accepte l’invitation et présente 31 œuvres dans la grande salle et deux petites salles du Palais de la Sécession. L’exposition connaît un succès phénoménal et marque la percée internationale de l’artiste suisse. L’accueil du public viennois et de la presse locale est enthousiaste et les ventes réalisées offrent à Hodler l’indépendance financière recherchée. Carl Reininghaus, grand industriel viennois, collectionneur et mécène de Gustav Klimt et d’Egon Schiele, acqueirt treize œuvres de Hodler dont toutes ses œuvres majeures, notamment les grands formats Der bewunderte Jüngling, 1903 [Jeune admiré par les femmes], Die Lebensmüden, 1892 [Les Désillusionnés] et Die Wahrheit, 1903 [La Vérité].

Moritz Nähr, 19e exposition de la Sécession viennoise, vue de l’intérieur: «Salle Hodler», 1904
Négatif noir et blanc
Österreichische Nationalbibliothek, Wien photo © ÖNB/Wien

La prestigieuse collection Reininghaus inclut également la célèbre fresque murale de 34 mètres Friese Beethoven de Klimt, admirée par Gustav Mahler et Auguste Rodin lors la 14ème exposition de la Sécession en 1902. Egon Schiele, qui n’a que 14 ans au moment du triomphe de Hodler à Vienne, vient étudier les œuvres de Van Gogh, Munch, Renoir, Cézanne, Gauguin et Manet chez son mécène Reininghaus qui lui achètera quinze huiles pour sa collection. Malgré le souhait de Carl Reininghaus de ne pas disperser sa collection, la crise politique et économique pousse ses héritiers à s’en séparer après sa mort en 1929. La Ville de Zurich, le Zurich Kunsthaus, la Fondation Gottfried Keller et les collectionneurs privés suisses se mobilisent au début des années 1930 et réussissent à « rapatrier » en Suisse la quasi-totalité des œuvres de Hodler exposées à Vienne en 1904.

Ferdinand Hodler, Vallée du Kiental avec le Blümlisalp, 1902
Huile sur toile, 84,5 x 85 cm Kunstmuseum St. Gallen, dépôt de la Fondation Gottfried Keller,
Office fédéral de la culture, Berne, 1940, photo © Sebastian Stadler 2014

Gustav Klimt : la provenance de Judith I

La célèbre Judith I (1901) de Gustav Klimt connaît un destin similaire et intimement lié au couple Hodler. Le docteur Anton Loew, collectionneur viennois et propriétaire du luxueux sanatorium Purkersdorf construit par Josef Hofmann entre 1904 et 1906, a acheté Judith I lors de la 10ème exposition de la Sécession en 1901. Dr Loew décède en 1907 et en 1920 sa veuve, Sophie Loew-Unger, vend la collection entière de 234 pièces aux enchères à la Galerie Moos à Genève. Cataloguée sous numéro 19, Judith I est vendue à 3 750 francs suisses à la veuve de Ferdinand Hodler. Quelques années plus tard, Berthe Hodler propose Judith I à l’achat à la Société des Arts de Zurich, mais la Société n’a pas les moyens nécessaires pour l’acquérir. Le tableau reste dans la collection privée de Madame Hodler jusqu’en 1954 lorsqu’elle le vend à la Oesterreichische Galerie à Vienne pour 3 000 francs suisses. Dans sa lettre au directeur de la Oesterreichische Galerie, Karl Garzarolli-Thurnlackh, Berthe Hodler écrit : « … je veux vous dire que je serais très heureuse de voir la Judith de Klimt figurer dans votre Galerie car je n’ai pas oublié la façon dont les Viennois nous avaient reçus autrefois. » 50 ans après la dernière présentation de Judith I à Vienne en 1903, l’œuvre emblématique de Klimt revient ainsi en Autriche.

Gustav Klimt, Judith I, 1901 Phototypie en couleurs sur papier
à la cuve, tirée du portfolio «Das Werk Gustav Klimts», 52 x 52 cm
Collection particulière

L’appartement des Gallia à Vienne : L’oeuvre d’art totale

L’appartement d’Hermine et Moritz Gallia incarne parfaitement le concept phare de la Sécession viennoise : le Gesamtkunstwerk, l’œuvre d’art totale. En 1913, les Gallia, proches d’Alma Mahler, collectionneurs de Klimt et de Carl Moll et mécènes de Josef Hoffman, confient à ce dernier l’aménagement de leur appartement situé à l’étage noble de la Wohllebengasse 4.  La somptueuse résidence de 700 m2 se situe en face du Palais Schwarzenberg ; son ancienne école d’équitation abrite aujourd’hui l’Ambassade suisse à Vienne. Les photos de l’appartement exposées montrent le design intérieur – meubles, éclairage, textiles et argenterie – dessiné par Hoffmann et réalisé par la Wiener Werkstätte. Le couple Gallia possédait 25 œuvres de la Sécession viennoise, dont la pièce maîtresse de l’exposition : le portrait grandeur nature d’Hermine Gallia peint par Gustav Klimt en 1904 et prêté par la National Gallery de Londres. La deuxième œuvre de Klimt, Buchenwald II, 1903 [Forêt de hêtres] autrefois accrochée près du grand piano à queue dans le salon des Gallia a disparu pendant la guerre. A la place, le public est invité à admirer Tannenwald I [Forêt de sapins], réalisé par Klimt en 1901.

Gustav Klimt, Portrait de Hermine Gallia, 1904
Huile sur toile, 170,5 x 96,5 cm
The National Gallery, London. Bought, 1976 photo © The National Gallery, London

Wiener Werkstätte : l’appartement des Hodler et la filiale zurichoise 

En 1913, Josef Hoffmann et la Wiener Werkstätte ont reçu une autre commande prestigieuse : la réalisation des meubles et la décoration des pièces de réception du majestueux appartement des Hodler situé Quai du Mont-Blanc 29 au bord du Lac Léman à Genève. Hoffmann dessine le mobilier : tables, chaises, fauteuils, jardinières, piédestaux, vitrines, bibliothèques, tapis, lustres, appliques et un système de cimaises pour accrocher les tableaux. Il fait également modifier certains détails architecturaux, notamment les quatre piliers dans le petit salon. Après le décès de Berthe Hodler en 1958, le contenu de l’appartement au Quai du Mont-Blanc a été vendu, sauf le mobilier de Hoffmann que le Musée d’art et d’histoire de Genève et Jura Brüschweiler ont acheté aux héritiers en 1961 et en 1980, respectivement. De nombreuses pièces sont visibles à l’exposition et accompagnées de grandes toiles de Ferdinand Hodler et des photos réalisées par la collectionneuse et photographe soleuroise Gertrude Dübi-Müller la veille du décès de Ferdinand Hodler le 19 mai 1918, quelques mois seulement après la mort de Gustav Klimt le 6 février.

Jack Metzger, Cérémonie à la mémoire de Hodler, vers 1951
Photographie en noir et blanc, négatif, 6 x 9 cm Metzger, Jack, Archive of the photographic agency Comet Photo AG
ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

L’aménagement intérieur de l’appartement des Hodler a fait connaître la Wiener Werkstätte en Suisse. Pendant la Première guerre mondiale, l’Autriche manquait rudement de monnaie étrangère et cherchait à s’en procurer en promouvant les exports vers les pays alliés ou neutres, dont la Suisse. C’est ainsi qu’en septembre 1917, une filiale de la Wiener Werkstätte ouvre ses portes à la Bahnhofstrasse à Zurich. L’architecte et designer Dagobert Peche en assurera la direction jusqu’à sa fermeture en 1919. Il réalisera, en collaboration avec Josef Hoffmann, l’aménagement intérieur du magasin zurichois, laissant libre cours à son imagination. Une salle de l’exposition est dédiée à l’œuvre prolifique et variée – mobilier, bijoux et textiles – de Dagobert Peche, illustrée par de nombreuses pièces, esquisses, dessins, échantillons et objets finis. Les visiteurs pourront admirer les souliers du soir en soie de l’épouse d’Egon Schiele, réalisées par la Wiener Werkstätte, mais aussi les maquettes de deux œuvres majeures de Josef Hoffmann : le sanatorium Purkersdorf à Vienne et le Palais Stoclet à Bruxelles.

Wiener Werkstätte, Souliers du soir d’Edith Schiele, 1912
Reps de laine et de soie imprimé, fermeture à lacets de soie noire, œillets en métal noir, Doublure: cuir noir, semelle intérieure; satin de soie noire, talons moyens, semelle Wiener Werkstätte, motif créé par Franz von Zülow: «Osterglocken»
Albertina, Wien, photo © Albertina, Wien

L’incarnation de l’exigence esthétique de la Sécession viennoise, le Palais Stoclet est considéré comme la résidence la plus luxueuse et raffinée du 20ème siècle. Réalisant ce Gesamtkunstwerk jusqu’au moindre détail, Hoffmann a même dessiné la cravate du Baron Stoclet et la robe de son épouse, pour assurer leur parfait accord avec les somptueuses frises en marbre de Gustav Klimt dans la grande salle à manger. 

Franz von Zülow, Motif pour le tissu «Dorf- rose», projet de 1910/11. Commande de la Wiener Werkstätte, 1910 à 1928; réalisation: Gustav Ziegler, Vienne; réalisation: anonyme, Zurich
Soie imprimée, armure toile
MAK – Museum für angewandte Kunst, Wien, photo © MAK/Kristina Wissik

Hodler, Klimt et la Wiener Werkstätte
Kunsthaus Zurich 
Heimplatz 1, 8001 Zurich
Du 21 mai 2021 au 29 août 2021
www.kunsthaus.ch

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