Jean Otth : Masquer pour dévoiler

Une rétrospective de l’artiste Jean Otth, pionnier de l’art vidéo en Suisse, est actuellement présentée au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

« Ayant toujours eu l’impression que toute image est obscène au sens étymologique du terme, et que le seul moyen de la sauver consiste à l’oblitérer et à la rendre obtuse, je l’ai niée non pas pour la détruire, mais pour la faire exister ».

Jean Otth

Cacher l’image pour la voir différemment

L’exposition Jean Otth. Les espaces de projection actuellement présentée au MCBA, est le premier regard rétrospectif sur 50 ans de création de l’artiste originaire de Lausanne.

Les enjeux contradictoires de la représentation et de la non-représentation, de la visibilité et de l’oblitération, de la présence et de l’absence, du mouvement et de l’immobilité sont au coeur des travaux artistiques de Jean Otth (1940 – 2013). Pendant plus de cinquante ans, l’artiste suisse aura élaboré une oeuvre peinte, dessinée, manipulée par vidéo ou par ordinateur mais aussi projetée. Pour Jean Otth: « l’image en tant que captation du réel tantôt se donne à voir, tantôt s’absente ».

Jean Otth a expérimenté différents médiums pour comprendre les questions de la représentation académique. Après des études à l’École des Beaux-Arts de Lausanne (1961–1963), il consacre ses premières années de création à l’exploration de la perception par le biais de la peinture, d’abord sur toile puis sur miroir.

Pour ses premiers travaux, Jean Otth s’est intéressé à la question du paysage. Pour le représenter, il modifie les supports, les matériaux et les techniques classiques. Il va, par exemple, mélanger des pigments avec du sable. Pour ses peintures sur miroir (dès 1966), il ne va jamais recouvrir totalement la surface pour que l’environnement immédiat de l’œuvre se reflète dans le support transformé en « machine lumineuse qu’activ[ent] toutes les variations du jour. »

Ce sont ces peintures sur miroir qui vont inspirer le titre de l’exposition. Ces oeuvres sur miroir ouvrent les espaces de projection, l’espace du tableau est enrichit par l’espace qui se reflète dedans. Le miroir va se retrouver de façon récurrente dans les oeuvres de Jean Otth.

Vue de l’exposition Jean Otth. Les espaces de projection au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, 2021
Photo © ARTEEZ

Parmi les références que l’on retrouve dans les travaux de Jean Otth, on peut citer l’histoire de l’art (Hommage à Mondrian de la série des TV-Perturbations en 1972), la littérature et les sciences humaines. Mais c’est le mythe platonicien de la caverne qui semble avoir, dès les peintures sur miroir, orienté sa démarche artistique.

Parmi les nombreuses vidéos qui sont diffusées sur les moniteurs de la premiere salle, celle intitulée Limite E (1973) aborde pleinement les enjeux de la représentation. C’est une oeuvre importante pour le musée cantonal car il s’agit de la première vidéo à être entrée dans ses collections. Cette vidéo est un concentré des intérêts de Jean Otth car on le voit en train de travailler contre un mur sur le cerne de son ombre avec, en superposition, les différents niveaux de réalité de l’image : on le voit dessiner puis on voit une diapositive de lui-même dessinant, qui est projetée au mur et, un film de lui-même dessinant, également projeté.

Jean Otth, Limite E (de la série des Limites), 1973, vidéo, n & b, avec son, 10’14 »
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Acquisition, 1973
Vidéo still © Atelier für Videokonservierung, Bern

Le résultat de toutes ces couches est matérialisé par le tableau qui est accroché à droite du moniteur. Pour Jean Otth, l’oeuvre n’était pas le tableau mais bien la vidéo.

Vue de l’exposition Jean Otth. Les espaces de projection au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, 2021
Photo © Étienne Malapert, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Jean Otth explique que la vidéo, « plus que tout autre medium, traite le réel. Tout y est artifice, tout y est art. » Comme pour ses peintures sur miroir, il va y introduire des « oblitérations ». Pour recouvrir une partie de l’écran, il va utiliser des adhésifs ou de la peinture au spray. Des zones sont ainsi cachées ou floutées. Pour l’artiste, cacher le sujet permet de mieux le voir, d’apprendre à le connaître. En le masquant partiellement, il va mettre en scène « les vertiges érogènes du manque et de l’absence. » 

Jean Otth, Oblitération II (de la série des Vidéo-miroir), 1975, vidéo, n & b, son, 7’19 »
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Acquisition, 2015
Vidéo still © Atelier für Videokonservierung, Bern

Otth joue également avec l’abstraction et la figuration en perturbant l’image grâce à une manipulation du signal électronique. TV-Perturbations est la première série vidéo développée par Jean Otth. Le flux photonique (la «neige» de la télévision) devient une matière de son art. Comme a pu le faire l’artiste sud-coréen Nam June Paik (1932 – 2006), autre pionnier de l’art vidéo, Otth manipule, expérimente et parasite l’image. Le réalisme devient abstraction.

Hommage à Mondrian (de la série des TV-Perturbations), 1972, vidéo, n & b, avec son, 8′
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.
Acquisition, 1973
Vidéo still © Atelier für Videokonservierung, Bern

Les années 1980 marquent le retour de Jean Otth à la peinture. L’artiste peint sur toile ou sur plastique en utilisant le spray noir à partir d’images vidéos projetées. Il va également produire une grande quantité de dessins aussi bien dans des carnets de taille modeste que sur des papiers de très grands formats. Là encore, l’artiste va alterner entre figuration et abstraction.

Jean Otth, Lol V.S. et Tatiana K., [1983], peinture et spray acrylique sur papier, 172,6 × 150,3 cm
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Acquisition, 1983
Photo © Étienne Malapert, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Parallèlement à son travail de peinture, Otth réalise dès 1985 ses premiers travaux assistés par ordinateur et, dès 1990, des images infographiques projetées, à l’aide de diapositives, sur des objets. 

A la fin des années 1990, il présente la série des Pudeurs. Le corps de ses modèles féminins devient le support de projections de zones d’ombre ou de lumière. Avec ces projections, Otth illumine, colorise ou oblitère le corps qu’il est en train de filmer et souligne ainsi le « processus de regard », ou encore le « stratagème de voyeurisme » selon ses propres termes. 

« L’oblitération, le masque ou la perturbation sont les outils de mes stratagèmes de voyeurisme. »

Jean Otth
Vue de l’exposition Jean Otth. Les espaces de projection au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, 2021
Photo © Étienne Malapert, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

De la Suisse à une reconnaissance internationale

Les travaux de Jean Otth ont été présentés dans de nombreuses expositions en Suisse et à l’étranger. La Biennale de São Paulo lui a consacré le prix Art et Communication en 1973. Il participe à l’exposition collective et itinérante en Suisse Tell 73 et à l’exposition Regarder ailleurs, présentée au Palais de la Bourse à Bordeaux. En 1974, il organise avec le groupe Impact au Musée des arts décoratifs de Lausanne l’exposition internationale Impact art vidéo 74. L’année suivante, il effectue un séjour au Centre international d’expérimentation artistique M.-L. Jeanneret à Boissano en Italie. Dès lors, sa participation à de nombreuses rencontres d’art vidéo en Europe et aux Etats-Unis, notamment à l’occasion de l’exposition Américains et Européens à Florence présentée en 1975 au Museum of Modern Art de New York, lui valent une reconnaissance internationale. En 1977, il expose à la Dokumenta 6 de Cassel et l’A.S.A.C., la section des archives historiques d’art contemporain de la Biennale de Venise.

Jean Otth, Signe de vent IV, 2012, projection vidéo couleur fixe, sans son, 3’48 »
Coll. MAMCO, don de l’artiste, inv. 2013-80
Photo: ARTEEZ

Tout au long de sa carrière, Jean Otth aura poursuivit un travail qui teste le regard et provoque le désir. Il aura remis en question les limites de l’œuvre, la frontière entre sa réalité concrète et sa dématérialisation, entre sa conception et sa perception.

« Si nulle peinture n’achève la peinture, si même nulle œuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres » dira Otth vers la fin de sa vie. « Si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que, comme toutes choses, elles passent, c’est aussi qu’elles ont presque toute leur vie devant elles ».

Vue de l’exposition Jean Otth. Les espaces de projection au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, 2021
Photo © ARTEEZ

Pour en savoir plus…

En 2012 , les éditions Anarchive ont publié un DVD-rom consacré à l’œuvre de Jean Otth intitulé Jean Otth … autour du Concile de Nicée. Son contenu peut être consulté à cette adresse www.jeanotth.net

Jean Otth. Les espaces de projection
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
Du 18 juin au 12 septembre 2021
www.mcba.ch

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