La dimension immersive selon Maya Rochat

Maya Rochat est devenue en quelques années une figure importante de la scène artistique suisse. Son travail multidisciplinaire lui a permis de gagner de nombreux prix et d’exposer dans des lieux prestigieux. Sa pratique est un mélange entre la photographie, la peinture, l’installation, la performance et la vidéo. Rencontre avec une artiste de son temps qui nous parle de sa démarche artistique, ses convictions et ses inspirations.

Évolution artistique

Maya Rochat vient du domaine de la photographie. Il y a une quinzaine d’années, son travail photographique traduisait l’expression du mal être intérieur d’une jeune femme. « Je travaillais sur des images dans lesquelles il y avait une certaine violence. Du coup, le public pouvait aussi ressentir cette douleur. » Aujourd’hui, la jeune femme a évolué vers quelque chose de plus positif pour arriver à une forme de poésie organique dans ses œuvres. « Nous avons tous tellement vu d’images d’horreur, de violence qu’on ne les regardent même plus. C’était une sorte de voyeurisme compulsif. Les médias nous épuisent émotionnellement. A mon sens, le travail des artistes aujourd’hui est de faire de l’art pour réouvrir le cœur des gens ».

Performances et expériences immersives

A travers ses performances, Maya Rochat crée des expériences visuelles et émotionnelles qui encouragent la perte de repères, l’imagination et la rêverie. Elle plonge le spectateur dans un univers imaginaire souvent multicolore et vaguement psychédélique qui peut faire penser à l’iconographie du big bang ou du monde aquatique. Pour matérialiser cette impression d’évasion, elle peint en live sur des calques et utilise des rétroprojecteurs pour projeter aux murs, sols ou plafonds ses formes organiques qui se transforment tout au long de la performance avec l’effet de l’eau.

« Venant de la photographie, j’adore ce moment magique où l’image noir/blanc monte dans le papier. La plupart des photographes d’aujourd’hui n’ont jamais touché de développeuse. Nous avons perdu cette expérience du monde analogique qui est une expérience unique et précieuse. J’avais envie d’ouvrir cette expérience au public et que mes performances soient un moment de partage ». 

Vue de l’exposition Shape of Light, Tate Modern, 2018 © Maya Rochat

Pour ses performances, l’artiste ne se prépare pas. « Je laisse faire l’intuition. Je peux « ramer » mais c’est aussi une manière de parler de la réalité de l’acte créatif. Ce n’est pas parce que je mets on et off que ça va marcher et que tout sera parfait. Il faut savoir faire des choix, prendre du recul, ressentir les choses, s’adapter. C’est un travail d’ouverture émotionnelle ».

Vidéo de Maya Rochat & Buvette, The live at Tate Modern, 14.10.18 © Maya Rochat

A la fin de la performance, l’artiste récupère ses calques. Elle les laisse sécher, les scanne en HD et peut les réutiliser une prochaine fois comme un négatif. « Je traite la peinture comme de la photo et la photo comme de la peinture ». 

Si les performances sont des expériences immersives pour le public, les expositions de Maya Rochat le sont aussi. Ses installations prennent d’ailleurs des noms évocateurs comme la dernière en date, LIVING IN A PAINTING. Sur le stand de artgenève 2019 consacré au Prix Mobilière, le visiteur devait faire le premier pas. « L’idée est d’inviter à entrer dans la peinture. Il faut marcher sur mon travail pour le découvrir et en faire l’expérience ». Passé cette étape, le visiteur se prend au jeu et se met en scène: « je souhaite que mes installations invitent à la créativité, aux idées et au plaisir ». 

Vue du stand de La Mobilière, artgenève 2019 © Arteez
Vue du stand de La Mobilière, artgenève 2019 © Arteez

Redonner l’envie de créer 

A travers ses œuvres, Maya Rochat se voit comme une sorte de traducteur : « Le public peut reprendre mon image parce que j’ai la conviction que ce n’est pas mon image à moi. Je préfère qu’un objet d’art soit un objet de partage, d’évolution collective ». 

L’artiste apprécie particulièrement quand le public prend part à ses performances et qu’elles leur donnent des envies créatives. « J’aime quand mes performances émoustillent. Une femme m’a confié qu’après avoir assisté à ma performance à la Tate Modern, elle a refait de la peinture en rentrant chez elle et ça, c’est un magnifique compliment. » 

La place de l’art dans la société


Maya Rochat s’intéresse aux problématiques actuelles et se questionne sur la place de l’art dans la société. « Dans ce contexte de changement éthique et social, on a un sentiment de prise de conscience. Ce que je trouve intéressant est de définir comment l’art peut soutenir ce mouvement de contestation au système capitaliste qui arrive à l’apogée de son horreur ». Pour l’artiste, l’art a une vraie fonction sociale. « Cela me parait étrange que tant de gens aujourd’hui ne prennent pas  encore ce débat en considération. Nous sommes dans une forme d’urgence où on ne peut pas regarder ailleurs. Il s’agit pour moi de développer un nouveau langage artistique visant à éveiller la curiosité et la critique, tout en évitant de concourir aux théories catastro-dramatiques qui nous étouffent. »

Une conscience écologique

Sa démarche est sincère tant dans sa pratique artistique que dans sa vie de tous les jours. 

Elle tend à travailler dans le respect de ses convictions tout en proposant un reflet sans compromis de la société : « Dans un monde en voie de plastification, je comprends bien que c’est paradoxal d’imprimer des km2 de plastiques. Mais recréer et exposer cet excès, en le mettant en couleur, est une manière ludique de mettre le problème en lumière. Je travaille avec les technologies actuelles, en m’intéressant aux produits les moins chimiques possibles, mais la réalité est que l’art écologique, on y est pas encore ».

Depuis une dizaine d’années, elle travaille en famille dans la confection et la commercialisation de vêtements éthiques et écologiques. « J’ai développé une conscience écologique par rapport à la consommation des vêtements. L’industrie textile compte parmi les plus grands pollueurs et il appartient à chacun de s’intéresser aux conditions de production de ce que nous achetons ». Leur marque (Breath of Fire) s’adresse aux personnes qui ont envie de s’habiller de manière consciente et propre avec des vêtements de qualité tout en restant à des prix accessibles. 

Maya Rochat commercialise également des plaids en coton qui reprennent ses motifs. « Le projet a été conçu pour que chacun puisse avoir une pièce d’art chez lui et commencer à réfléchir sur la façon dont on achète ». Pour la jeune femme : « il est temps de recommencer à avoir de belles choses et reprendre conscience de la valeur d’un achat. C’est un pas vers une consommation plus noble et plus positive pour soi-même et pour l’environnement ». 

Des artistes contemporains qui l’inspirent

Maya Rochat réalise un travail énergique et instinctif. Il n’est pas étonnant qu’elle partage avec nous trois artistes forts qui l’ont inspiré.

Korakrit Arunanondchai est un artiste Thaïlandais contemporain. Il conçoit des installations immersives et réalise des vidéos. Il a présenté son travail en 2015 au Palais de Tokyo dans une exposition personnelle intitulée « Painting with history in a room filled with people with funny names 3 ». « J’aime beaucoup son travail et me sens proche de son énergie. »

Katharina Grosse est une artiste allemande dont le travail fait appel à l’architecture, la peinture et la sculpture. « Elle fait un travail fort. Elle prend la peinture, sort du musée. Elle m’a beaucoup inspiré. Son travail pose la question de savoir à qui s’adresse l’art et comment il est montré ».

Yuval Noah Harari est un auteur israélien. Il a écrit « Sapiens », dans lequel il examinait le passé de l’humanité, puis « Homo Deus » qui explorait les pistes d’un avenir gouverné par l’intelligence artificielle et enfin « 21 leçons pour le XXIe siècle », un dernier ouvrage qui se penche sur les grandes questions contemporaines.  

Entre performances et expositions, Maya Rochat a une activité particulièrement chargée en 2019. Pour plonger dans le monde immersif de l’artiste, retrouvez toute son actualité en cliquant ici.

Vue de l’exposition LEAVING IN A PAINTING : The Heat is on,La Mobilière, Berne
Du 10 avril au 17 août 2019 © Maya Rochat
Vue de l’exposition LEAVING IN A PAINTING : The Heat is on, La Mobilière, Berne
Du 10 avril au 17 août 2019 © Maya Rochat

LEAVING IN A PAINTING : The Heat is on
La Mobilière, Berne
Du 10 avril au 17 août 2019

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