La galerie des glaces version Sandrine Pelletier

Nous avons rencontré Sandrine Pelletier, lauréate du Prix Gustave Buchet 2021, à l’occasion de son exposition à l’Espace Projet du MCBA de Lausanne. Observatrice du monde qui l’entoure, sensible et sincère, la plasticienne nous dévoile ce qui se cache derrière sa dernière oeuvre « The Crystal Jaw », une installation tout en jeux d’optiques, de perspectives et de symboles 

The Crystal Jaw, MCBA Lausanne, 2021 © Sandrine Pelletier. Photo © MCBA

Entre Orient et Occident 

Née en 1976 à Lausanne, Sandrine Pelletier est diplômée des Arts Appliqués de Vevey (1999) puis de l’ECAL (2002). Pour ses premières oeuvres, elle dessine et expérimente la broderie, donnant une version personnelle de cet art populaire. 

Dans les années 2010, son travail de diplôme de l’ECAL est découvert par un galeriste parisien qui l’incite à extraire du papier les oeuvres pour les faire en volume. L’artiste lâche ses crayons pour la matière et commence à penser sculptures et installations.

Juste après le début du Printemps arabe, elle est invitée à effectuer une résidence au Caire (Conférence des villes en matière culturelle (CVC)). Inspirée par l’atmosphère des lieux et enrichie par ses rencontres, elle y installe son autre atelier. Une vie entre l’Orient et l’Occident commence dès 2012. Pour l’artiste, il faut qu’il y ait du mouvement. Ses allers et retours vont également l’amener au Liban en 2019 où l’artiste a bénéficié de la Résidence du BAR à Beyrouth.  

La matière à toutes épreuves

Sandrine Pelletier s’intéresse rapidement à la matière et à son interaction avec l’espace. Elle aura tour à tour froissé le papier, malaxé la glaise, brisé le verre, gravé le laiton, brûlé le bois dans un travail souvent physique comme pour mieux appréhender et ressentir cette matière qu’elle « maltraite » et son potentiel d’altération. L’artiste aime aussi le côté performatif dans ses oeuvres.

A chaque nouvelle pièce, Sandrine Pelletier aime pousser les limites, pour ne pas refaire ce qui est déjà maîtrisé. Cela lui donne toute la liberté nécessaire pour s’exprimer librement. Pour l’artiste, la notion de plaisir doit prévaloir.

« Bois, céramique, verre, métal, miroir sont des terrains d’exploration physique et sensuelle. L’artiste engage, à travers leur manipulation et leur transformation, une réflexion sur le passage du temps, la ruine, la trace. »

Laurence Schmidlin, Commissaire de l’exposition, The Crystal Jaw,
Conservatrice Art Contemporain, MCBA Lausanne, 2021

L’artiste joue avec le feu, qu’il soit destructeur ou revitalisant. En 2011, elle présente un pentagramme en trois dimensions passé au chalumeau au Centre d’art contemporain de Genève. Ce symbole de connaissance, fréquemment utilisé lors de culte et/ou de cérémonie a souvent été repris dans l’art contemporain. Pour Sandrine Pelletier, « Aeg Yesoodth Ryobi Ele-emDrill ! » s’inscrit précisément dans ma démarche plastique qui est liée à des pôles d’intérêt différents qui cependant se complètent : la métamorphose, le détournement des matières, le trompe-l’œil, les rituels, le folklore, le cinéma britannique « folk horror » des années 1970, le black-metal, l’écrivain H.P Lovecraft, ou encore le génie visionnaire de William Blake ».

Vue de l’oeuvre Aeg Yesoodth Ryobi Ele-emDrill, Centre d’art contemporain, Genève, 2011 © Sandrine Pelletier

En 2015, elle investit le Musée des beaux-arts du Locle en proposant avec Only the Ocean is Pacific, une jetée rudoyée par l’océan et les flammes ainsi qu’une fresque monumentale au fusain. Il s’agira de la première exposition personnelle de l’artiste dans une institution. 

Sandrine Pelletier, Vue de l’exposition Only the Ocean is Pacific, Musée des beaux-arts du Locle, 2015
© Sandrine Pelletier

En 2017, Sandrine Pelletier a eu carte blanche pour travailler sur le thème des 500 ans de la Réforme de Luther. Elle a proposé 9.5 sur l’échelle de Luther, une installation monumentale composée de 95 échelles calcinées qu’elle a adossé aux murs de l’église réformée Saint-François à Lausanne. Dans cette oeuvre, les échelles qui sont inutilisables et ne mènent nulle part, font un parallèle avec la condition humaine. Son titre est un jeu de mots qui évoque « le séisme intérieur de la foi« .

Vue de l’installation 9.5 sur l’échelle de Luther, 2017 © Sandrine Pelletier

Pour l’installation Cascades (2020/2021) présentée à la Ferme-Asile, le centre artistique et culturel de Sion, l’artiste a souhaité « faire un seul geste avec des éclats. » Elle s’est inspirée de l’architecture du lieu et a reporté en négatif des éléments de la charpente de la grange. Pour ce faire, elle a utilisé le Shou Sugi Ban, une technique japonaise destinée à rendre le bois plus résistant. Une installation qui « envoie du lourd » car l’artiste aura eu besoin de 2.5 tonnes de poutres et autres planches issues des chutes de scieries locales.

« Du fusain aux poutres, Sandrine Pelletier bouscule les échelles de grandeur et semble animée par le désir d’arrêter le temps. »

Marion Zilio*
Sandrine Pelletier, Cascades, Ferme-Asile, Sion, 2020 / 2021 © Sandrine Pelletier

The Crystal Jaws

Sandrine Pelletier s’intéresse à l’éphémère, l’accidentel, l’aléatoire, ce qui n’est pas prévu. Pour l’artiste, le verre qu’elle a travaillé sous différentes formes et qualités « est le matériau le plus dangereux dans son esthétique et le plus indomptable dans sa production. »

The Crystal Jaws a été réalisée en collaboration avec le maître verrier Pascal Moret. L’installation est à l’équilibre entre solidité et fragilité. Les cinq modules de cette mâchoire de cristal ont été constitués de 300 plaques de verres de laboratoire extrêmement fines qui sont supportées par des structures en métal. L’installation est aussi un exercice de sculpture : « J’avais envie de me confronter à l’installation et au travail de sculpture. Je voulais faire fonctionner les modules comme cinq êtres très différents. »

The Crystal Jaw, MCBA Lausanne, 2021 © Sandrine Pelletier. Photo © ARTEEZ

L’oeuvre, qui tient compte de la verrière de l’Espace Projet, est un jeu de miroirs et de lumières. « J’ai eu envie de proposer une sorte de vitrail sans tain qui joue avec cette architecture. Quelques miroirs cachés permettent des éclats de lumière aveuglants tout au long de la journée. Cette ambiance de clair-obscur, de soleil qui nous aveugle, de signe du temps passé, de vestige, a une poésie que j’ai voulu reproduire avec mon vocabulaire. »

Toutes les plaques de verre qui constituent sa palette ont été traitées à l’acide ou à l’eau de javel, brûlées, irisées, miroitées ou encore cassées. L’artiste, nourrie de son expérience égyptienne, recrée ici les effets d’éblouissement ou de brume, de chaos et de patine qu’elle a connu dans les rues poussiéreuses du Caire. Comme le décrit Marion Zilio : « L’exotisme d’antan a cédé sa place à des paysages dévastés ou désertés, en proie au chaos ou à l’ingérence politique. » (Texte de Mario Zilio, … Nous arrivons toujours trop tard*).

« Ce travail est une impression de déjà-vu que j’ai beaucoup dans mes voyages. C’est assez mélancolique, comme la vision nostalgique d’un lieu abandonné. »

Sandrine Pelletier
The Crystal Jaw, MCBA Lausanne, 2021 © Sandrine Pelletier. Photo © ARTEEZ

Les visiteurs se promènent dans cette galerie des glaces des temps modernes désolés, leurs silhouettes se reflétant en partie dans les verres brisés.

L’installation n’est pas sans rappeler la sculpture Bonfire (2010) constituée d’un échafaudage de bois « sur lequel était disposé des miroirs et des morceaux de verre, et qui évoquait une rampe de skateboard renvoyant le reflet d’une jeunesse prise dans son image. » (Laurence Schmidlin, Commissaire de l’exposition, The Crystal Jaws, MCBA Lausanne, 2021).

L’installation dans cette configuration ne sera visible qu’une seule fois. Comme la plupart des sujets traités par l’artiste, l’oeuvre sera condamnée à disparaître étant donné que les verres ont été collés in situ pour le MCBA.

Sandrine Pelletier, The Crystal Jaw, MCBA Lausanne, 2021 © Sandrine Pelletier. Photo © MCBA

L’importance des mots

Si l’oeuvre de Sandrine Pelletier parle de la ruine, de la matière et de la mélancolie, elle trouve également son sens à travers les mots. Le lettrisme fait partie des élèments essentiels de son travail. L’artiste inscrit ainsi dans du bois brûlé, du MDF ou des plaques de laiton des phrases aussi courtes que percutantes à l’instar de Last Sun Set – qui rappelle l’inéluctable finitude de l’être humain mais aussi celle du monde. Sa vision n’est pas très optimiste des traces que l’on peut laisser sur terre.

« La notion du temps me fascine. Ce qu’il provoque, ce qu’il abîme. Je regarde avec stupeur le temps passé, ce que j’en ai fait. »

Sandrine Pelletier
Sandrine Pelletier, Last Sun Set, 2015 © Sandrine Pelletier

A côté des phrases philosophiques, inspirées de la poésie arabe comme Le monde est calme, Pauvre étoile, Ombre qui coule… l’artiste fait aussi preuve d’humour avec une phrase décalée conçue l’année dernière pour le MCBA : Ils m’ont fait comprendre qu’il leur fallait une carte de voeux.

Une actualité bien chargée

Sandrine Pelletier est actuellement exposée à la Mario Mauroner gallery de Salzburg en Autriche. Elle y présente des pièces iconiques de son répertoire comme des Black Sun (Black Venus Dark, 2020) ou encore des plaques gravées (God Mute God, 2015).

En Septembre, elle dévoilera en prévision d’Art d’Egypte (4ème édition – octobre 2021), une pièce engagée qui touche à la liberté d’expression sur laquelle sera inscrit: I can talk shit about the system and take a plane home. Pour l’artiste : « on peut dire des choses politiques et repartir avec un avion sans que l’on soit inquiété. »

A partir du mois d’octobre, l’artiste sera de retour en Suisse pour XXL Le Dessin en Grand, une exposition consacrée au dessin contemporain de grand format qui se tiendra au Musée Jenisch de Vevey (15 octobre 2021 – 27 février 2022).

Portrait de Sandrine Pelletier, 2018. Photo : © François Gailland

Sandrine Pelletier. The Crystal Jaw 
Prix Gustave Buchet 2021
Du 18 juin au  29 août 2021 
www.mcba.ch
www.sandrinepelletier.com

* Publication : Sandrine Pelletier. The Crystal Jaw. Laurence Schmidlin (éd.)
Avec des textes de Laurence Schmidlin et Marion Zilio.
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, 2021. Coll. Espace Projet, no 3.
FR/EN, 32 p., env. 45 ill.

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