L’âme d’une collectionneuse

Monique Barbier-Mueller était la fille du grand collectionneur suisse Josef Mueller et l’épouse de Jean Paul Barbier. Cette femme des arts vient de nous quitter. Retour sur une vie artistique bien remplie

Nous avions rencontré Monique Barbier-Mueller en décembre dernier à l’occasion d’une série de conférences organisées par Sotheby’s sur le thème « L’Art au Féminin ». Elle était invitée pour répondre aux questions de Me Alexander Jolles, Président de la Fondation Albert Giacometti.

La collection Barbier-Mueller

 Josef Mueller naît en 1887 à Soleure, en Suisse. Très jeune, il va commencer à collectionner des oeuvres des précurseurs de l’art moderne comme Cézanne, Matisse, Renoir, Picasso ou encore Braque. Il va aussi s’intéresser aux Fauves en achetant des oeuvres de Derain, Vlaminck et Matisse.

Dès les années 1920, de nombreux artistes et collectionneurs vont chercher à explorer l’inconnu. C’est le moment où Josef Mueller va découvrir les artistes non-occidentaux.

Jean Paul Barbier était, quant à lui, collectionneur d’éditions originales de livres de la Renaissance, d’objets antiques et des Steppes. Il épouse Monique Mueller en 1955. C’est son beau-père qui lui fera découvrir les arts non-occidentaux. Ainsi, sur plus de 100 ans, Josef Mueller et Jean Paul Barbier vont rassembler la plus importante collection en mains privées d’arts traditionnels d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, d’Amérique précolombienne et de diverses civilisations antiques.

Le couple va attendre 1977 pour fonder le Musée Barbier-Mueller à Genève et partager avec le public leur collection.

Pourquoi l’art?

Monique Barbier-Mueller était une femme passionnée qui a baigné dans l’art depuis sa naissance à Genève. Tout au long de sa vie, elle a cultivé une passion pour l’art, pour les artistes, les voyages, la littérature et l’Afrique. 

Pour la collectionneuse, les objets d’arts sont: « des choses qui sont réfléchies, belles, équilibrées, qui vous parlent et vous sollicitent. Ils vous obligent à la réflexion et vous donnent de la contradiction ». 

Elle ajoute: « pour qu’il y ait de l’art, il faut qu’il y ait un public, il faut des gens avec qui discuter. Il y a besoin de musées mais ils ne sont pas la base. C’est finalement chacun de nous qui crée ce petit cercle qui est important ». 

Monique Barbier-Mueller disait qu’elle achetait des oeuvres par « coup de tête, par coup de coeur ». « Je me suis aperçue que les œuvres nous parlent. Les gens qui ont une certaine sensibilité, un certain sens de l’analyse le comprennent. Elle aimait penser que: « c’est pas nous qui choisissons les œuvres mais ce sont les œuvres qui nous choisissent. 

Apprivoiser l’art primitif

Le rapport de Monique Barbier-Mueller aux « arts lointains » a su évoluer avec les années. Elle nous raconte: « j’ai toujours eu la chance d’être entourée d’objets d’art de toutes sortes, de tous les pays, de toutes les époques. J’appréciais les oeuvres ayant pour sujet des personnages, des fleurs, voir des constructions abstraites qui avaient un certain rythme. Mais je ne comprenais rien aux arts africains. Pour moi, c’étaient des morceaux de bois mal taillés, mal finis, pas bien polis. Quand j’étais invitée chez des gens, je voyais des meubles dorés, sculptés, cela me semblait être le comble de l’élégance. J’ai passé une enfance à écouter ces grandes personnes qui s’extasiaient et je ne comprenais pas. Puis, j’ai commencé à aimer l’art africain avec passion. Mon père a été un découvreur extraordinaire ». 

Les liens avec les artistes

Rencontrer les artistes permet de comprendre leurs oeuvres et leur approche à l’art. Alors que sa tante, Gertrud Dübi-Müller, a été proche de peintres comme Ferdinand Hodler, Monique a aussi eu l’opportunité de côtoyer des artistes majeurs durant sa vie. « A la fin de la guerre, j’ai eu la chance de rencontrer Alberto Giacometti. Il venait s’asseoir en face de moi à une terrasse de café du quartier St-Germain à Paris. On le distinguait entre tous. Il avait une tignasse incroyable et un imperméable très fatigué. Il n’était pas tres élégant mais il était fascinant. Il m’a dit: « Il faut arrêter de bouger vos mains. Si vous parlez avec les mains, je les regarde et je ne peux plus vous écouter ». Il était mobile et en éveil sur tout. Tout ce qu’il disait était dit avec une telle conviction, il fallait se rappeler de tout! »

Une autre amitié artistique s’est créée avec Jean Tinguely. Le couple avait d’ailleurs consacré une pièce entière à l’artiste avec une « machine énorme ». « Quand Tinguely entrait quelque part, on avait l’impression qu’il y avait un impact électrique. On savait qu’il était là. Il était extraordinaire. Il avait cette négligence élégante. Il aimait être reconnu. Nos rencontres étaient toujours pittoresques ».

La dernière exposition présentée au musée Barbier-Mueller est consacrée à Malick Sidibé. l’artiste sénégalais était aussi un ami personnel de la collectionneuse. Le photographe l’avait immortalisé en 2005 dans un cliché réalisé à Bamako.

Monique Barbier-Mueller photographiée par Malick Sidibé, à Bamako en 2005. 
© MBM

Les trois enfants du couple, Gabriel, Thierry et Stéphane, eux-mêmes collectionneurs, devraient continuer à s’occuper de cette collection inestimable et ainsi perdurer cette dynastie suisse de collectionneurs des arts.

Musée Barbier-Mueller
Genève, Suisse
www.barbier-mueller.ch

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