Art & Covid-19 : Le monde d’après

En cette période de crise sanitaire, nous avons posé des questions à Laurence Dreyfus. Spécialiste du marché de l’art moderne et contemporain, elle nous livre son sentiment et ses conseils sur les changements à venir dans le monde de l’art post-Covid-19

Aujourd’hui, le marché de l’art vit un temps d’arrêt sans précédent, comment vous êtes-vous adaptée à la situation ?

Le monde entier est à l’arrêt et vit une crise inattendue depuis la seconde guerre mondiale. Après un temps d’adaptation, j’ai trouvé ma routine, à savoir, prendre des nouvelles de mes clients, m’assurer que leur santé est épargnée. Puis, je me suis mise à réfléchir à ce qui adviendrait des nouvelles voies de diffusion et de distribution de l’art. Ma nouvelle orientation se construit sur une connaissance de l’histoire de l’art et l’observation des phénomènes en cours afin de m’adapter aux formes d’art de ce nouveau monde qui s’ouvre à nous.

En tant qu’Art Advisor, quels conseils donnez-vous à vos collectionneurs  pour faire face à la crise? Pensez-vous qu’il va y avoir une explosion de l’offre d’œuvres d’art à la fin du confinement ?

Je distingue deux types de collectionneurs :

  • « le collectionneur prédateur » qui est et sera à l’affût de toutes les offres possibles et inimaginables à prix cassés. Ces acheteurs s’attendent à des remises de 35 à 40%, mais cela reste dans le domaine du fantasme et les remises ne seront certainement pas aussi importantes. Ces chasseurs d’art ont des alertes et chassent sur toutes les plateformes et tous les réseaux.
  • «  le collectionneur d’expérience » qui a déjà traversé différentes crises économiques et sait que le marché de l’art sera toujours un marché de valeurs refuges.

Pour les collectionneurs, chaque crise est l’occasion de renforcer une collection et d’accéder à des oeuvres auxquelles, en temps de boom économique, ils auraient eu plus de mal à acquérir. 

Le premier marché des artistes vivants est impacté mais il en vient de la responsabilité des galeries de les soutenir. Quand au second marché (l’art moderne et l’art contemporain confirmé), la responsabilité des maisons de vente, des galeries et des courtiers est de ne pas inonder le marché d’oeuvres dévaluées mais d’avoir de la retenue et de la noblesse. 

A partir du mois de septembre, les collectionneurs vont revenir forcément sur le marché car ils auront été privés d’un certain nombre de possibilités. 

L’offre est peut-être en baisse mais une partie de la demande est toujours là. Les collectionneurs n’ont pas encore déserté et à la fin du confinement, il risque d’y avoir une explosion de l’offre. Les oeuvres de qualité perdront peut-être 10 à 15% mais momentanément. Certes, des corrections seront infligées mais sur le long terme, tout sera rattrapé et à plus forte raison : les grands noms du marché de l’art reprendront de leur force.

Beaucoup de petites et de moyennes galeries se trouvaient déjà dans une situation difficile avant la crise. Il en est de même pour les artistes qu’ils représentent. Quels conseils pourriez-vous leur donner pour survivre pendant et après la crise ?

Depuis plusieurs années, la fréquentation dans les galeries avait faibli face à l’expansion des foires qui devenaient le système principal de distribution. Annulées, reportées , les foires sont aujourd’hui à l’arrêt (et certaines disparaîtront). Le système de distribution est donc à repenser.

Je conseillerais aux petites et moyennes galeries de poursuivre leur rôle indispensable d’opérateur dans le management de carrière. Ces galeries vont devoir réduire leurs coûts, réduire la fréquence des expositions et développer la diffusion du contenu des artistes avec les simulations 3D et l’utilisation de la réalité augmentée.

Quant aux artistes sans galerie qui sont déjà présents sur les réseaux sociaux (instagram, youtube), il faut évidement poursuivre. Les vidéos et story d’artistes nous font découvrir leur espace de travail. Ce partage avec les amateurs de la magie de l’atelier est un format de promotion très appréciable.

Le talent sera toujours le gagnant d’une situation, qu’elle soit numérique ou pas. Le talent, ce n’est pas que le marketing. Le talent restera toujours la valeur sûre.

Les acteurs du monde de l’art utilisent justement de plus en plus les nouvelles technologies et multiplient les contenus digitaux. Certains misent aussi sur la vente en ligne sur leur propre site ou avec des partenaires comme Artnet ou Artsy. Pensez-vous que cette tendance va durer ?

Dans la mesure où le système de distribution est remis en question, on peut présager deux vitesses : un marché national qui tendra à se développer avec des artistes nationaux et les plateformes de vente en ligne qui continueront à se développer.

Les plateformes de diffusion comme Artnet et Artsy mais aussi les réseaux sociaux sont des vitrines et des offres visuelles qui permettent de répondre aux demandes d’acheteurs d’une génération plus jeune. Mais la faiblesse de ces plateformes réside dans l’aspect essentiellement « vitrine ». Il n’y a pas l’échange nécessaire entre l’amateur et le galeriste et rien ne remplacera l’émotion que l’on peut ressentir face à une oeuvre « dans le réel. »

Art Basel Hong Kong qui devait se tenir fin mars a été annulé. Qu’avez-vous pensé des online viewing rooms? Pensez-vous que dans le futur, l’expérience digitale pourra remplacer la visite physique ? Est-ce que ArtBasel risque de connaître la même situation ?

Les viewing rooms de Art Basel Hong Kong étaient finalement très similaires aux PDF et aux offres que l’on reçoit quotidiennement. Sur cette foire virtuelle, David Zwirner a vendu un tableau de Marlène Dumas pour 2,6 millions de dollars et un tableau de Luc Tuymans pour 2 millions de dollars, tandis que Gagosian a vendu un Georg Baselitz pour près de 1,3 million de dollars. Mais chaque vente était un exploit, un trophée que les galeries se sont empressées de communiquer. 

Marlene Dumas, Like Don Quixote, 2002|© Marlene Dumas

Hong Kong c’était peut-être un peu tôt mais maintenant que le vent de panique est passé et avec l’ouverture de la Frieze New York, le signal est repassé au vert. Les collectionneurs seront virtuellement au rendez-vous. Mais la situation se débloquera complètement lorsque le vaccin sera trouvé et c’est seulement à ce moment précis que la vie économique du marché de l’art retrouvera de sa splendeur. 

Quand à Art Basel à Bâle en septembre, si c’est maintenu, je crains que cela soit moins international. Il est difficilement imaginable que dès le 15 septembre prochain, la planète des « happy few » du monde de l’art se donnent rendez-vous en grand nombre à Bâle. C’est trop tôt. Mais Bâle est à proximité de plusieurs pays. L’Allemagne, la France et l’Italie. Et la Suisse regorge de passionné d’art qui pourraient être la principale audience de cette édition qui marquera le cinquantième anniversaire. Cette édition sera certes très différente mais elle peut être aussi vertueuse. Les collectionneurs suisses pourront accéder plus facilement à certaines oeuvres si la concurrence internationale est moindre. Une quantité de collectionneurs avaient depuis quelques années été découragés par des prix exorbitants et par le mépris qu’avaient certaines galeries pour des collectionneurs moins glamours que ceux issus la scène internationale.

L’expérience digitale de la foire ne remplacera jamais la visite physique, le plaisir de se retrouver tous en tant qu’amateur, ni de retrouver la tension palpable des premières heures de vernissage – cette dose d’adrénaline que l’on ressent.

La plupart des ventes aux enchères de printemps ont été annulées. Certaines ont été remplacées par des ventes en ligne, pensez-vous que la tendance va se poursuivre ?

Le danger des ventes en ligne, c’est aussi le risque que tout un pan de la création contemporaine échappe au succès possible : toutes les oeuvres n’ont pas le même rendu à l’écran. Je crains que certaines oeuvres soient plus télévisuelle, ordinateurvisuelle et instagramavisuelle et que le contenu passe au second plan. La dernière Biennale de Venise reflétait déjà cette tendance. Le risque c’est une sélection simplement décorative et visuelle. Le contenu, la pensée et le concept de l’artiste ne doivent pas être détrônés par l’imagerie immédiate imposée par l’ensemble des réseaux sociaux.

Si nous avons une création formatée par cette imagerie immédiate, la pensée risque d’être éphémère. L’intelligence artificielle, les algorithmes et l’imagerie immédiate font désormais partie de notre époque. Subitement, un grand nombre d’artiste prennent donc un coup de vieux. Des artistes comme Kaws, qui composent avec la réalité augmentée connaissent un succès depuis ces cinq dernières années. Mais il faut bien être conscient que c’est dangereux de ne donner dans les ventes en ligne qu’une culture post-pop.

Vous mentionnez Kaws qui a lancé sa première édition limitée d’œuvres en réalité augmentée. Pensez-vous que le moment est favorable pour les artistes de créer et les acheteurs de se tourner vers l’acquisition d’œuvres virtuelles ?

Le cas de Kaws est intéressant car il a anticipé l’essor du virtuel comme format de contemplation, de communication et de marketing de ses oeuvres. Sa petite souris iconique est déclinée aujourd’hui dans le monde virtuel. Pour apprécier l’oeuvre, l’amateur doit télécharger une application partenaire de l’artiste, Acute Art. L’artiste et l’application ont bénéficié d’une grande visibilité grâce à des influenceurs puissants sur les réseaux sociaux, comme le styliste et D.J. Virgil Abloh – 5 millions de followers et Victoria Beckham – 28 millions de followers qui ont relayé la dernière oeuvre de l’artiste. Cet effet boule de neige permet à l’application de réalité augmentée sur mobile, Acute Art, de générer un très grand nombre de téléchargement de l’application et à Kaws une audience grand public.

Présentation par Acute Art de Expanded Holiday de Kaws © Acute Art © Kaws

Dès la Biennale de Lyon de 2000 et celle de 2001, j’avais commencé à travailler, en tant que commissaire d’exposition, sur les réalités augmentées et les jeux vidéos auxquels j’avais consacrée toute ma direction artistique. Nous étions dans le fantasme de l’an 2000. Mais était-ce trop tôt ? Le numérique trop avant-gardiste était-il mal compris par ses pairs? Les artistes exposés dans cette section à Lyon n’ont pas été reconnus. Certains phénomènes à l’instant T échappent au marché mais le marché peut revenir en arrière et reconsidérer plus tardivement une création, une esthétique. 

La dernière Biennale de Venise en 2019 avait justement de très bons artistes comme Neil Beloufa, Hito Steyerl, Dominique Gonzalez-Foerster et Joi Bittle ou encore Ian Cheng qui avaient intégré les nouvelles technologies dans leurs oeuvres. Cette édition était très intéressante car elle avait un côté visuel proche de l’esthétique d’Instagram. Un de mes souhaits, mais trop tôt pour l’heure, serait de voir une biennale ou une grande exposition consacrée à cette nouvelle ère créative qui se présage.

Neil Beloufa, Pre-Post 1 and Pre-Post 2. 2019, Concrete resin, glass, steel, MDF, Raspberry Pi, LCD screen, speaker, Electric plug, neon © Haupt & Binder
Ian Cheng – BOB (Bag of Beliefs) Venice Biennale 2019 © Venice Biennale © Ian Cheng

Il y a aura toujours des collectionneurs qui voudront avoir une part de leur collection qui marque le temps présent, qui soit représentatif de notre monde contemporain, dont les œuvres de Kaws font par exemple partie. Parmi les collectionneurs d’art contemporain, certains consacrent une partie de leur collection à l’art numérique. Depuis plus de 20 ans, ils ont collectionné des vidéos, des oeuvres expérimentales, des oeuvres conceptuelles et des oeuvres immatérielles. Ces collections vont probablement prendre une nouvelle valeur et seront davantage regardées et considérées.

Le numérique a su aussi conquérir les artistes qui ne sont pas nés avec cette technologie. David Hockney, dès 2009, expérimentait l’Iphone comme support de séries de dessin.  Loin de considérer cet outil comme un gadget, l’artiste s’est entouré de développeurs pour améliorer l’application de création. Et aujourd’hui, l’artiste de 83 ans dessine essentiellement sur son Ipad « plus pratique et grâce auquel j’arrive à peindre assez rapidement. » Et l’artiste d’ajouter: « Pour un dessinateur, la rapidité est clé, même si certains dessins peuvent me prendre quatre à cinq heures de travail. »(David Hockney)

David Hockney, n° 133 © David Hockney

Le numérique est plus qu’une technique ou un support de création mais un net champ d’expérimentation et de réflexion comme l’illustre Jon Rafman. Les jeux vidéo, Google Street View et les abysses d’internet constituent sa palette de création. Son esthétique se nourrit de ces technologies qu’il détourne, transforme et mute en oeuvres qui questionnent le rapport de notre société avec l’outil numérique. L’artiste montréalais a capté l’attention du milieu artistique international avec son projet photographique, The Nine Eyes of Google Street View.

Jon Rafman, Nine Eyes of Google Street View, 2008 – Ongoing. Photo dated 9 may 2020 © 9-eyes.com

Une transition est en train de s’opérer. Les oeuvres virtuelles relèguent le palpable, l’objet physique derrière la réflexion et le concept. Un changement radical de pensée et de manière de collectionner s’opère. Acute Art est un vecteur de ce nouveau paradigme. Collectionner dans le XXIe siècle se fera peut-être par le prisme de la réalité augmentée et de logiciels spécialisés. C’est ainsi qu’il est pertinent d’observer les nouveaux phénomènes artistiques et d’identifier les nouvelles tendances qui vont se mettre en place. Les jeunes générations d’artistes sont très au fait de ces avancées numériques et joueront certainement un grand rôle.

De nouvelles expériences de création et de collections émergent, cette situation est propice à de nouveaux débats.

Pour augmenter leur visibilité en ligne, artistes et galeristes sont actuellement très présents sur les réseaux sociaux. Lesquels utilisez-vous ? Est-ce que les followers d’aujourd’hui seront les acheteurs de demain ?

C’est difficile d’anticiper. Ce que je constate c’est que l’Asie est très friande du format virtuel et ils ont développé des réflexes très numériques avant le reste du monde, allant parfois jusqu’à une addiction de la consommation.

Les gens sont très piégés par les algorithmes qui nous sont donnés au sein des réseaux. On reçoit toujours le même type d’information. Or, je regarde beaucoup les interviews d’artistes dans leurs ateliers ; je reçois quotidiennement des entretiens d’artistes passionnants. C’est capital d’écouter le discours des artistes pour prendre le temps de mieux les découvrir et de les comprendre. 

Début 2000, nous avions tous des fantasmes sur ce que serait le XXI siècle, comment le futur se dessinerait. Je dirais qu’il y a eu vingt ans de tentatives et de transitions. Aujourd’hui avec la période de l’après-coronavirus, nous rentrons de plein pied dans le XXIe siècle.

Nous assistons à de nombreux élans de générosité dans le monde de l’art pour soutenir les hôpitaux, la communauté ou les plus vulnérables à l’instar de la vente caritative organisée par PIASA au profit de #protegetonsoignant (début avril 2020). Pouvez-vous nous citer des exemples d’initiatives qui mériteraient d’être soutenues ?

L’initiative qui m’a semblée absolument remarquable est celle de la Fondation d’Antoine de Galbert à laquelle j’ai immédiatement pris part avec un don. La fondation a dévié temporairement ses missions originelles pour se consacrer à un fonds de soutien pour aider plus directement les artistes durant cette crise. Je suis en contact aussi avec la personne derrière le collectif « Protège ton soignant », une formidable initiative qui a récolté plus de 5 millions d’euros grâce, entre autres, à la participation d’entrepreneurs et d’acteurs du marché de l’art. La maison de vente Phillips a participé à une initiative en Chine pour aider les écoles à obtenir le matériel de protection nécessaire face au virus en étant le sponsor d’une série de ventes de charité. Ces ventes se sont déroulées sur trois jours avec 280 lots de grands noms d’artistes chinois contemporains. 

Laurence Dreyfus © Stéphane de Bourgies

*Avec l’aide de mon précieux assistant Pierre Allizan

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