Le phénomène Vivian Maier

Anne Morin, directrice de diChroma Photography, et commissaire de l’exposition Vivian Maier, présentée au Musée du Luxembourg à Paris jusqu’au 16 janvier 2022, nous a parlé de cette rétrospective inédite, réunissant pour la première fois les différents aspects de l’œuvre de Vivian Maier, gouvernante anonyme et photographe amateur, devenue un phénomène mondial suite à la découverte en 2007 de ses étonnants clichés dans un garde-meuble abandonné. 

Vivian Maier. Bibliothèque publique de New York, vers 1954. tirage argentique, 2012
©Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Hannah Starman pour Arteez : Née en 1926 à New York d’un père d’origine Austro-Hongroise et d’une mère Française, Vivian Maier vit une enfance décousue entre les États-Unis et la France. A partir de 1951, elle travaille pendant presque quarante ans comme gouvernante, d’abord à New York et ensuite à Chicago. Après une vie d’anonymat on ne peut plus total, la découverte fortuite de plus de 120,000 clichés propulse Vivian Maier parmi les photographes les plus emblématiques du 20ème siècle. Quel rôle a joué cette histoire romanesque dans la réception de son œuvre ?

Anne Morin (AM) : Vivian Maier était une invisible. Sa vie est une vie par procuration : elle vit chez les autres, elle garde des enfants des autres, elle est au service des autres. Du moins en apparence, son existence a traversé son époque sans laisser de traces. Elle faisait partie de ces gens qui n’accédaient évidemment pas au rêve américain et qui n’étaient même pas dignes d’être regardés par la société américaine des années 1960. Mais c’est à travers sa photographie, qui est son petit périmètre de liberté, qu’elle résiste face à une société qui ne l’inclut pas. Il me semble que le phénomène Vivian Maier prend beaucoup de force aujourd’hui aussi à cause de toute cette partie extrêmement riche et complexe de son travail qui est la représentation de soi. Si son œuvre trouve un écho incroyable dans notre temps contemporain c’est probablement aussi parce que nous vivons une crise d’identité de premier ordre. Les identités n’ont jamais été aussi volatiles, versatiles et interchangeables. On peut être l’un et le multiple et finalement, toute la dimension de l’autoreprésentation se traduit par cette pratique, aujourd’hui abusive, du selfie et du self-portrait qui circulent sur tous les réseaux sociaux. Outre son rôle d’aimant de toute cette typologie du selfie et du self-portrait, Vivian Maier manifeste aussi ce que représente la photographie amateure : elle réactive des mécanismes de création auprès des photographes amateurs qui sont extrêmement nombreux aujourd’hui, puisque tout le monde a un téléphone portable. Je trouve cela fantastique parce qu’elle fait travailler tous ces photographes amateurs qui s’imaginent un peu être Vivian Maier.

Vivian Maier. Sans lieu, 1955, tirage argentique 2014 @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Vivian Maier a produit un nombre impressionnant d’autoportraits, très singuliers d’ailleurs, mais aussi beaucoup de portraits. Comment s’articule ce lien entre le portrait et l’autoportrait chez elle ?

AM : Dans la rue, elle photographie des gens qui appartiennent à la même classe sociale qu’elle. On observe une dimension très présente de mimesis entre eux et elle. Elle ressemble à ces personnages invisibles et anonymes qui vivent à la périphérie d’une société qui ne veut même pas les regarder. Ces gens ne sourient pas, ils n’ont pas la prétention de vouloir paraître quelque chose qu’ils ne sont pas. Ils sont tels quels. Et elle apparaît devant eux telle quelle aussi. Elle projette un peu son visage sur eux et ils sont un peu elle aussi. Ils se reconnaissent mutuellement et dans leur approche, en tout cas, dans la sienne vers eux, elle va à la rencontre de la rencontre comme dit [Francis] Ponge. Il y a une vraie empathie et quelque chose de presque animal dans sa manière d’approcher ces personnages-là qui ne sont même pas dignes d’être photographiés.

Vivian Maier. Chicago, IL, 1954. Tirage argentique, 2014. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Précurseur de la « street photography », Vivian Maier photographiait des gens dans les rues de New York et Chicago à partir des années 1950. Que nous révèlent les planches-contacts de sa façon d’approcher ses sujets ? 

AM : Quand vous regardez les planches-contacts de Vivian Maier et en particulier, celles des portraits, vous vous rendez compte que lorsqu’elle photographie des laissés-pour-compte, elle ne fait pas du tout des images à la sauvette. Elle photographie la personne, s’approche, prend une deuxième photographie, voire une troisième et à certains moments même, sur les petites enveloppes où elle garde ses négatifs, elle raconte le contenu de la conversation qu’elle a pu avoir avec ces gens. Par contre, lorsqu’elle photographie des personnes de la classe sociale supérieure, c’est tout le contraire. Là, elle ne se gêne pas de faire irruption dans les sphères de courtoisie pour violenter ces dames qui la regardent de mauvais œil. Les photographies de ces bourgeoises bardées de chapeaux improbables montrent, je pense, que Vivian Maier a une petite ironie mordante pour le mauvais goût et le kitch. Elle s’amuse du pouvoir qu’elle a en se plantant devant pour les photographier dans toute leur splendeur. Elle est très française dans ce sens. Elle est en permanence dans le jeu, dans toutes les zones thématiques de son travail.  C’est ce qui fait une de ses spécificités. 

Vivian Maier. Chicago, sans date. Tirage argentique, 2020. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

En 1959, Vivian Maier dépense tout son héritage, l’équivalent de 50,000 dollars actuels, pour faire le tour du monde. C’est un geste audacieux pour quelqu’un qui n’avait pas beaucoup de moyens. Pourtant, vous avez choisi de ne pas montrer de photos de ce voyage. Pourquoi ?

AM : J’ai délibérément choisi d’éclipser le voyage de 1959 parce que je n’ai rien trouvé de suffisamment fort en termes d’image. Le fait de ne trouver aucune bonne image de ce voyage, m’a permis de bien comprendre que Vivian Maier était un animal urbain. Elle avait cette capacité d’apprivoiser l’espace où elle vivait à tel point qu’elle arrivait, tout comme Garry Winogrand, à prévoir ce qui allait se passer. Elle perd complètement cette faculté de comprendre ces mouvements chorégraphiques de ce qui peut se passer devant elle lorsqu’elle se retrouve hors de sa sphère culturelle, au Yémen, au Tibet ou en Chine. Elle est capable d’être le témoin de ce soulèvement du réel dans sa ville, mais dans une autre culture elle tâtonne, elle cherche, elle insiste, mais cela ne fonctionne pas. Elle n’atteint pas ce même degré d’acuité, c’est une évidence. Ce qui est intéressant aussi c’est que je ne vois même pas d’évolution entre le début et la fin du voyage. Elle ne s’installe dans un chez-soi photographique que lorsqu’elle arrive en France. Il n’y a aucun doute là-dessus. Elle redevient Vivian Maier lorsqu’elle est chez elle. 

Vivian Maier. Notre-Dame de Paris, 6 septembre 1959. Tirage argentique, 2020. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Parmi les objets exposés on retrouve les caméras de Vivian Maier. Quel matériel utilisait-elle et comment travaillait-elle ?

AM : Elle fait ses premières photographies de 1948-49 avec l’appareil de sa mère, un Brownie Kodak. C’est un appareil tout simple, mais quand vous regardez les portraits qu’elle fait avec cet appareil précaire et que vous les comparez avec ceux qu’elle a fait dix, vingt, trente ans plus tard, vous voyez qu’elle les compose de la même manière. C’est fascinant car l’esthétique de son regard était vraiment assise dès le début. Entre 1956 et 1967, Vivian Maier travaillait dans la famille Gensburg dans le quartier huppé d’Island Park à Chicago. Les enfants l’adorent, elle adore les enfants et c’est probablement la période la plus heureuse de sa vie. Elle retrouve une stabilité, elle a son petit laboratoire dans sa salle de bains, la famille l’apprécie. Curieusement, c’est à cette époque-là que s’opère un changement dans son langage. Elle vit ce moment de l’enfance avec les enfants Gensburg, mais ce sont toutes les typologies du mouvement, d’apparition, de disparition, de voltiges, de rotation, de jeu qui projettent son langage dans une autre sphère. C’est le moment où elle passe de la photographie au cinéma et du noir et blanc à la couleur. Elle commence à réaliser des séquences filmiques avec les 12 vues de son Rolleiflex, c’est-à-dire, elle fait du cinéma avec son appareil photo. Plus tard, elle utilisera la camera de la famille Gensburg et se promènera, non seulement avec son appareil Rolleiflex mais aussi avec son appareil cinéma et son Leica. J’ai trouvé des correspondances incroyables entre les films, la couleur et le noir et blanc. 

Vivian Maier. Chicago, 1956. Tirage argentique, 2014. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

En 2007, deux ans avant sa mort en avril 2009, les contenus de son garde-meuble sont mis aux enchères pour défaut de payement du loyer. En quoi consistent ces archives et qui en est le détenteur aujourd’hui ?

AM : Il y avait deux garde-meubles. Le premier a été mis à la vente aux enchères et ses contenus ont été acquis par John Maloof qui est le détenteur à 90 pourcents de l’intégralité des archives de Vivian Maier. Il y a juste une petite part, environ 40,000 négatifs, qui circulent de main en main, mais les 120,000 appartiennent à John Maloof qui a acheté aux enchères ces cartons-là. Le deuxième garde-meuble contenait ses objets personnels. Les enfants Gensburg en avaient la clé et ils ont invité John Maloof à le vider. Vivian Maier était une conservatrice et en tant que commissaire, j’étais sa trieuse. Dans le magma invraisemblable d’objets, il y avait des fameuses photographies de studios du 19ème siècle allemand, mais aussi des colliers de perles, des bagues, des autocollants, des cartes postales en couleur, des classeurs entiers de coupures de presse, ses journaux, bien entendu, tout l’attirail de chapeaux qu’elle collectionnait mais qui faisaient partie de son identité, les clés, les tickets de bus, les tickets de métro, les tickets de supermarché, les almanachs, remplis à ras bord de notes « répondre à telle annonce » « appeler un tel » « aller chercher machin au pressing ». 

Coupures de presse collectées par Maier et organisées dans des classeurs. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Comment a-t-on retrouvé la trace de la parfaite inconnue prénommée Vivian Maier après la découverte des clichés ?

AM : Un jour, Ann Marks, une ancienne avocate à New York, devenue biographe de Vivian Maier, avait lu dans un journal que personne n’arriverait à retrouver la trace biographique de la mystérieuse gouvernante. Elle a décidé de relever le défi. Son enquête a duré plusieurs années et a révélé des choses assez fabuleuses. Par exemple, Marks a découvert que Vivian Maier, lorsqu’elle était à New York, habitait le même immeuble que Susan Sontag. Peut-être qu’elles ont dû se croiser. Elle a trouvé des choses sur sa famille, surtout sur la vie de sa mère et sa grand-mère, mais moins sur son père qui avait quitté la famille quand Vivian avait quatre ans. Malgré ces efforts, il reste dans la vie de Vivian Maier des zones d’ombre qu’aucun registre civil ne pourra éclairer. 

Vivian Maier. Chicago, 1962. Tirage argentique vintage, vers 1962. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Vivian Maier était quelqu’un de replié sur elle-même, mais sait-on quelque chose de sa vie privée et des personnes qui ont compté dans sa vie ?

AM : Visiblement, c’était le néant, la terre du milieu. On ne lui a connu absolument aucun ami ou amie, amant, fiancé, héritier, aucun tissu social, aucune relation, absolument rien du tout. Ses quelques relations étaient celles de ses patrons ou des dérivés. Dans le film documentaire [Finding Vivian Maier, 2013], les enfants Gensburg laissent entrevoir, surtout sur des réactions qu’elle avait pu avoir auprès des hommes qui l’approchaient peut-être de trop près, qu’il y ait eu un abus dans sa jeunesse qui l’a probablement fait se replier sur elle-même. Quand on regarde les dernières photographies qui datent de 1994, on voit qu’elle piétine, elle n’a plus rien à dire. A la fin, elle photographie, avec son Leica, des écrans de télévision. Ses dernières photographies étaient les planches de 12 vues de Rolleiflex, où elle mettait un journal par terre, ouvert, elle faisait une photo, elle tournait une page, elle faisait une autre photo, elle tournait une page, etc. Elle faisait des petits films d’actualité. Il n’y avait plus de visages. L’autre avait complètement disparu et probablement elle se trouvait dans un dénuement extrême. Les enfants Gensburg l’ont retrouvée par hasard dans un parc, complètement abandonnée, au seuil de la pauvreté et dans la solitude la plus complète. Ils lui ont loué un petit appartement et ils l’ont aidée jusqu’à la fin.

Vivian Maier. Région de Chicago, v. 1960. Tirage argentique, 2020. @Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Vu tout l’effort que Vivian Maier avait investi dans la préservation de son anonymat et de celui de ses clichés selon les témoignages des personnes qui l’ont connue, qu’aurait-elle fait, à votre avis, de cette notoriété posthume dont elle fait objet depuis des années ?

AM : Cette notoriété ne pouvait être que posthume. Nous faisons là un devoir de mémoire et surtout nous faisons vivre cette archive qui devient une référence très intéressante d’une part d’un point de vue documentaire parce qu’elle nous offre une vision en gros plan de ce qu’était la vie à cette époque dans la société américaine, et puis d’un point de vue du langage, elle ouvre sur une nouvelle dimension de la photographie amateur et pose la question de ce qui fait œuvre.

Portrait de Anne Morin. Photo : Laura Izuzquiza

Vivian Maier
Musée du Luxembourg, Paris
Jusqu’au 16 janvier 2022
www.museeduluxembourg.fr

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