La notion de « serendipity » selon Prune Nourry

Rencontre avec Prune Nourry qui nous parle de son premier film en tant que réalisatrice Serendipity

L’artiste plasticienne Prune Nourry a tourné sa maladie (un cancer du sein déclaré en 2016) en véritable œuvre artistique. Elle a répondu aux questions de son amie, Tatyana Franck, directrice du Musée de l’Elysée de Lausanne, à l’occasion de la sortie dans les salles suisses de son premier long métrage en tant que réalisatrice, Serendipity.

TF: Dans ce film, tu as sculpté ton propre corps. Tu as pris ta maladie comme production. Peux-tu nous parler de ce processus ?

PN: Le film n’était pas prévu, la maladie non plus. Je travaillais sur le film du projet que j’ai réalisé en Chine « Terracota daughters ». Je venais d’enfouir mon armée en Chine fin 2015 / début 2016. Je travaillais avec Alastair Siddons, un ami scénariste, à l’écriture de ce long métrage et j’apprends que je suis malade. Je le partage avec lui. Il me répond : « tu as une chance en tant qu’artiste de transformer ta maladie en matière. Prends une caméra et tu verras bien ». Sur son conseil, j’ai donc pris la décision de tourner la camera vers moi et ce n’était pas facile. Au fur et à mesure, j’ai vu tous ces liens étranges de ce que j’avais fait auparavant et ce que j’étais en train de vivre avec les traitements. La première opération, la mastectomie, n’est pas filmée car je ne savais pas que j’allais faire tout ça. J’apprends que je vais faire de la chimio. A mon âge, je dois congeler mes ovules dans un but de préservation. Là, je me souviens du dîner procréatif, des images que j’ai filmées de recherches dans un laboratoire, cela me rappelle toutes ces choses et je commence à documenter. En tirant le fil, le « Serendipity », cette idée de hasard et d’intuition est née. 

Prune Nourry, Terracotta Daughters, Lintong, China. Photo credit: Zachary Bako
Terracotta Daughers. Performance China Burial Site – Night. Photo credit: Prune Nourry Studio

TF: Le titre de ton film est Serendipity, est-ce que tu crois au destin ?

PN: Je ne suis pas certaine que tout est écrit. On a le choix, des choix. On a des chemins qui se séparent, on fait le choix d’aller à droite ou à gauche, il n’y a pas de retour en arrière. Parfois, on sait que l’on a fait le mauvais choix mais on continue d’avancer et on attend la prochaine intersection. Je crois beaucoup au fait que la vie amène des choses sur notre chemin – hasard ou destin, je ne sais pas. Mais qui on est, qui on construit, fait que l’on va attraper ou pas selon notre intuition, ce que le hasard met sur son chemin. C’est pour moi la définition de la Serendipity

TF: Tu es une artiste complète. Tu utilises beaucoup de médium. Tu as toujours documenté tes projets mais c’est la première fois que tu réalises un long métrage. Qu’est-ce que ce médium a apporté dans ton travail ?

PN: Ce film est composé de beaucoup d’images d’archives. D’une certaine manière, j’ai puisé dans des choses que j’avais déjà, comme dans un album de famille. La vidéo a toujours été centrale dans mes projets. Même si ma colonne vertébrale est la sculpture, je ne peux pas la penser sans la vidéo ou sans la photo car beaucoup de mes projets sont du domaine de l’éphémère. Quand on voit disparaître une armée (les Terracotta Daughters) pendant plusieurs dizaines d’années, quand Holy River retombe dans le Gange, quand les Holy Daughters sont abandonnées dans la rue et je ne sais pas où elles sont aujourd’hui, ce qui me reste, ce sont les images. J’aime l’imprévu de ces images. Je capte la réaction des gens comme une anthropologue, cet échange entre l’œuvre et le in situ. Les gens qui font l’œuvre et la regardent avec un regard différent du mien, c’est ce qui fait un documentaire. Au final, ce film est composé de tous ces moments que j’ai captés avec lesquels j’aime faire des œuvres vidéos avec beaucoup de liberté. Je les re-projette sur les sols de mon atelier, avec de la matière, de la terre, du lait, du papier, je mets le feu à l’écran. Ce sont des images sculptées. Pour ce film, l’idée était de faire un long métrage qui n’était pas seulement dans la liberté de l’artiste mais aussi dans le but de pouvoir devenir un outil ou un espoir pour les gens qui traversent la même chose que moi. Ils pourraient y puiser quelque chose. En tout cas, c’est mon plus grand souhait. 

Holly Daughters. Photo credit: Hans Fonk

TF: Quel a été le retour des gens par rapport à ce film ?

PN: Pour les premières projections, j’avais très peur. Je ne voulais pas revoir le film. Je l’ai fait pour Berlin (Berlin International Film Festival – Berlinale 69th edition, première mondiale, Section Panorama, 7 février 2019) et à New York au MoMa (MoMA Doc Fortnight 2019, Première US, 21 et 25 février 2019). J’ai aimé cette rencontre entre art et cinéma.

En ce qui concerne les retours du public, dès que j’ai eu l’occasion d’être présente à la fin d’une projection, j’ai eu ce bonheur de voir que les gens viennent vers moi en disant que le film leur a apporté quelque chose, qu’il soigne d’une manière ou d’une autre, qu’il leur apporte de l’espoir. Je ne pouvais pas rêver mieux ! J’ai réfléchi : est-ce que je me montre dans ma faiblesse, quand je suis en train de pleurer ? C’est difficile de se montrer à l’écran et encore plus dans ces moments-là. Mais avec le scénariste et le monteur, nous voulions montrer l’authenticité, que le chemin n’est pas facile. Il y a des moments de vrai doute, d’abandon, des moments de tristesse profonde et d’angoisse. Le gens ont pu ressentir que c’était une aventure humaine comme celle qui arrive malheureusement à tant de personnes. 

TF: Tu n’as jamais arrêté de créer pendant ta maladie. Il y a le film et il y a l’amazone que tu as sculpté pour fêter la fin de tes traitements. Peux-tu nous parler de cette œuvre que tu as allumé avec de l’encens dans une forme de rituel ?

PN: Quand on est malade, on se sent passif. On est patient et on nous demande d’être patient. Ce sentiment d’être passif peut peser. Le film était une forme de catharsis. Le fait de retourner la caméra vers moi et de dire Action à moi-même, m’a permis d’être dans la « pro action » de la maladie mais j’avais aussi besoin, en tant que sculpteur, de personnifier cette pro action dans une œuvre. Lors d’une visite au Metropolitan, je suis tombée sur une amazone. Elle était de taille humaine, en marbre et avait l’air tellement calme et apaisée, avec une cicatrice du même côté que la mienne. J’ai été appelée vers cette sculpture et j’ai décidé de faire ma propre amazone. Et c’est devenu ma catharsis. Je crois beaucoup dans l’idée de célébrer, de marquer les passages, les rituels sont importants. J’ai célébré la fin des traitements avec l’amazone qui a voyagé sur l’Hudson River de New York. Ce voyage symbolisait la maladie. J’ai organisé une performance avec ma famille et mes proches sur la barge et j’ai symboliquement cassé le sein de la sculpture pour marquer le passage de sculpture que j’étais devenue pendant la reconstruction mammaire à redevenir sculptrice. Avec mes proches, nous avons allumé de l’encens comme s’il s’agissait d’aiguilles d’acupuncture, dans une idée de purification.

The Amazon making of, Brooklyn Navy Yard, NY. Photo credit: Franklin Burger

TF: Après ce film, quels sont tes projets ? 

PN: En parallèle au film, j’ai sculpté. J’ai fait une série d’œuvres dont l’exposition s’est terminée à Paris cet automne (Galerie Templon, Prune Nourry – Catharsis, du 7 septembre au 19 octobre 2019). La série Catharsis n’est pas terminée, je continue d’y travailler. Elle est inspirée des ex-voto. J’ai travaillé avec des anthropologues et des archéologues sur la question de savoir comment l’être humain transfère son désir de guérir à travers des objets. Ces recherches à travers différentes cultures, périodes et matières me fascinent et je ne suis qu’au début.

Catharsis Exhibition View. In vitro. Galerie Templon, Paris. Credit: Courtesy Galerie Templon and Prune Nourry Studio

A noter que Prune Nourry est représentée en Suisse par Simon Studer.

Serendipity, un film sur le temps, la maladie, l’envie de vivre, l’art et la créativité, à voir absolument.

Affiche du film Serendipity

Serendipity
Un film de Prune Nourry
Produit et co-écrit par: Alastair Siddons
Montage: Paul Carlin
Producteurs exécutifs: Angelina Jolie, Sol Guy, Darren Aronofsky
www.prunenourry.com

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