Les innovations de la modernité viennoise

Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne accueille affiches, dessins, huiles sur toile et mobiliers de Klimt, Schiele, Kokoschka et Moser pour n’en citer que quelqu’uns

A Vienne, vers 1900, des œuvres d’art et des objets d’art appliqué d’artistes dissidents s’inscrivent dans les registres du symbolisme, de l’expressionnisme et du Jugendstil. Ces trois courants internationaux présentent des particularismes nationaux, le Jugendstil étant la version autrichienne de l’Art nouveau. 

Jusqu’au 23 août 2020, deux étages du Musée cantonal des beaux-arts (MCBA) de Lausanne accueillent affiches, dessins, huiles sur toile et mobiliers de Gustav Klimt (1862-1918), d’Egon Schiele (1890-1918), d’Oskar Kokoschka (1886-1980), de Koloman Moser (1868-1918)…

Un thème, celui de la peau, décliné de six manières différentes, unifie l’exposition et sert de fil conducteur. Les productions des artistes et artisans sélectionnés s’inscrivent au sein d’une période historique initiée et achevée par deux dates célèbres : la première exposition de la Sécession viennoise de 1898 et la chute de l’Empire austro-hongrois en 1918. La Sécession viennoise est fondée en 1897 par Klimt pour fournir un lieu d’exposition aux artistes révolutionnaires nationaux et internationaux.

Les artistes modernes, pour innover, s’opposent, en peinture, à l’académisme. La section 2 « Peaux colorées » rassemble des nus qui réagissent à la tradition picturale. Schiele, dès 1908, ne reproduit pas le modelé du dessin d’académie. Pour obtenir des corps parfois tronqués, parfois à peine recouverts de vêtements, il trace une ligne de contour à la mine de plomb, au crayon noir ou au fusain, qu’il remplit de gouache opaque ou d’aquarelle transparente plus ou moins teintée. Il désigne ainsi les os saillants, les émotions, les fluides et les énergies qui les parcourent. Un rouge vif marque parfois certaines zones érogènes. Schiele tente ainsi de révéler les réalités profondes à l’origine de l’apparence[1]. Le corps équivaut à l’esprit, et ils ont tous deux subi des mutilations graves.  

Pour peindre les paysages de la section 5 « L’espace-peau », Klimt et Schiele abandonnent la perspective au profit d’un seul plan, de corps collés et de la saturation. La ligne d’horizon presque hors champ, le cadrage arbitraire et le format carré les autorisent à ne pas reproduire les règles du panorama. Alors qu’en peinture les artistes modernes s’opposent à l’académisme, en architecture et en artisanat, ils renoncent à l’historicisme.

Gustav Klimt, Paysage de jardin avec colline (Jardin paroissial), 1916 Huile sur toile, 110 × 110 cm
Zoug, Kunsthaus Zug, Stiftung Sammlung Kamm Photo : © Kunsthaus Zug, Alfred Frommenwiler

Pour alléger le mobilier de la section 6 « Etre bien dans sa peau » et obtenir plus d’élégance, les artisans ornent de cannelures les pieds des tables et des chaises, performent des parties, prolongent les pieds des chaises jusqu’au dossier. Pour renforcer ou protéger le mobilier, ils appliquent des pièces d’aluminium. Pour l’innover, ils rendent visible le châssis d’ordinaire caché sous la garniture, ou courbent le bois. Le style nouveau ainsi obtenu, confortable, simplifié et fonctionnel, répond aux besoins de l’homme moderne. 

Les artistes novateurs ne refusent toutefois pas toute la tradition. La section 1 « Peaux blanches » présente un vase grec à figures noires en tant que source pour les corps blancs cernés d’une ligne de contour noire de Minerve ou de Thésée reproduits sur des affiches. Alors qu’en l’occurrence les personnages issus de la mythologie illustrent le combat mené par les artistes dissidents pour imposer leurs idéaux, des images du Christ ou de saints visionnaires et incompris ont servi pour peindre les autoportraits de la section 3 « Sous la peau », sorte de « masques » portés pour satisfaire des attentes sociales[2]. Les ornements géométriques d’articles en cuir (reliures ou maroquinerie) proviennent des tatouages maoris. L’intérêt pour le peuple dit « primitif » s’accompagne d’une déception pour la civilisation. 

Le non-respect de la tradition attaque les valeurs du clergé catholique et de l’aristocratie, et favorise, partiellement, les bourgeois, les industriels ou les banquiers. En effet, les artistes dissidents dénoncent le capitalisme, le protestantisme et le matérialisme que ceux-ci soutiennent. Ils partagent un enthousiasme commun pour le spiritisme, l’occultisme et le mysticisme, dont les intuitions sont confortées par les découvertes scientifiques d’alors : l’électricité, le magnétisme ou la radioactivité. Dès lors, les artistes cernent les corps de la section 4 « Autour de la peau » d’une couleur pour restituer des enveloppes astrales, des auras et des ondes invisibles. 

Les artistes révolutionnaires innovent un répertoire iconographique varié et actualisent son sens, en rapport avec les récentes hypothèses intellectuelles émises dans le domaine scientifique. Ils ne négligent pas toutes les œuvres du passé, et ne limitent pas leurs emprunts à la tradition occidentale de l’art. L’exposition ne confronte pas l’art viennois avec celui d’artistes européens, bien que les innovations de l’art moderne émergent aussi de l’échange de savoirs et de savoir-faire entre nations pour aboutir à des créations qui se «démarque(nt) résolument des avant-gardes de l’époque»[3]. Difficile donc de confondre l’origine géographique et individuelle des pièces présentées, caractérisées par un style national, personnel et moderne. 

Pour en savoir plus :
Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet (sous la dir. de), A fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka, cat. exp. Paris, Hazan, 2020.

Et encore :
Le Nabi Café-Restaurant qui propose des spécialités culinaires viennoises (info@lenabi.ch).

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À fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka
Musée Cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
Jusqu’au 23 août 2020
www.mcba.ch


[1] Claude Cernuschi, « Physicalité et théâtralité dans les représentations du corps écorché chez Oskar Kokoschka et Egon Schiele », in A fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka, cat. exp. Paris, Hazan, 2020, p. 33-34, 37.

[2] Klaus Albrecht Schröder, « Not Blind to the World: Notes on Gustav Klimt and Egon Schiele », in Klaus Albrecht Schröder et Harald Szeemann (dir.), Egon Schiele and His Contemporaries: Austian Painting and Drawing from 1900 to 1930 from the Leopold Collection, Vienna, Munich, Prestel, 1989, recité par Claude Cernuschi (cf. note 1), p. 35.

[3] Catherine Lepdor, « Vienne fait peau neuve », (cf. note 1), p. 20-21.

Crédits photographiques:
Photo 1: Gustav Klimt (1862-1918)
Poissons rouges, 1901-1902
Huile sur toile, 181 × 67 cm
Soleure, Kunstmuseum Solothurn, Dübi-Müller-Stiftung Photo : © SIK-ISEA, Zürich

Photo 2: Egon Schiele (1890-1918)
Nu de dos, prenant appui sur ses bras, 1910
Mine de plomb, crayon noir et gouache sur papier, 45 × 30,7 cm
Vienne, Leopold Museum
Photo : © Leopold Museum, Wien/Manfred Thumberger

Galerie photos 1 : Vue de l’exposition: À fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka, Musée Cantonal des Beaux-Arts, Lausanne 2020 © ARTEEZ

Galerie photos 2 : *Koloman Moser (1868-1918). Exécution : Johann Lötz Witwe, Klostermühle, pour E. Bakalowits Söhne, Vienne.
Vase, décor « Rayures et taches », 1903
Verre doublé, intérieur opaline blanche, décor violet foncé, h. 12,5 cm, diam. 12,5 cm. Vienne, Ernst Ploil
Photo : © Courtesy Neue Galerie New York
**Josef Hoffmann (1870-1956)
Exécution : Wiener Werkstätte, Vienne Boîte à cigares, 1903
Laiton cuivré et argenté, 10 × 17 × 17 cm Vienne, Ernst Ploil
Photo : © Courtesy Ernst Ploil

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