Les résidences artistiques au Musée Jenisch

La Musée Jenisch de Vevey a suivi l’idée originale de David Lemaire, directeur du Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds, d’accueillir des artistes en résidence en ses murs pendant la fermeture du musée.

Delphine Costier est une des artistes qui a passé une semaine de résidence durant le mois de février 2021. Elle nous raconte son expérience.

Delphine Costier. Résidence artistique, Musée Jenisch, février 2021. Jour 1 – Photo ©delfilm.photos

Vous venez d’effectuer une semaine de résidence artistique au Musée Jenisch. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette semaine particulière?

Delphine Costier (« DC ») : La situation actuelle nous oblige à nous questionner, nous positionner et à trouver des solutions pour maintenir un lien entre les artistes, les institutions et le public. Le principe de la résidence artistique dans un musée d’art est un bel exemple des solutions mises en place ces derniers mois par les divers acteurs culturels.

La sélection a été relativement rapide, un appel à projet posté sur le site du musée m’a motivé à envoyer une proposition. J’ai opté pour un projet qui soit une extension de mon travail artistique, qui s’intègre pleinement dans l’architecture du lieu et qui fasse référence à la situation actuelle.

Depuis quelque temps, mes actions et recherches artistiques s’orientent sur l’utilisation de l’espace et la mise en volume de mes travaux, qui eux traitent de la relation qu’entretient l’homme avec son environnement. Dessin/objet, objet/sculpture et interventions dans l’espace public font partie de mes recherches actuelles. Il a donc rapidement été évident que le musée lui-même pouvait devenir mon support de travail. Sortir de l’atelier, mais surtout de ma zone de confort, pour créer directement dans un musée d’art fut une expérience intense et enrichissante. L’équipe du musée nous a laissé carte blanche pour cette semaine de résidence. Ce fut également l’occasion de découvrir, sous surveillance bien gardée, les zones non accessibles au public de cette institution.

Votre installation éphémère évoquait l’absence de visiteurs que vous avez symbolisé par des points de papier posés au sol. Comment avez-vous abordé l’expérience singulière de salles d’expositions vides et de manière plus générale, comment vivez-vous cette mise entre parenthèses de la vie artistique, sachant que de nombreux lieux culturels sont toujours fermés?

DC : Se retrouver seule dans les salles d’expositions vides fut plutôt agréable, le silence est probablement le premier élément qui m’a marqué. Ensuite, j’ai apprivoisé le volume et l’architecture. L’ambiance des divers accrochages ainsi que des œuvres elles-mêmes ont clairement eu une influence sur mes interventions.

J’ai investi chaque jour un autre espace en commençant par les salles d’expositions temporaires au rez, puis j’ai abordé cette singulière cage d’escalier, pour finir ma semaine de résidence à l’étage, dans la salle d’exposition permanente. Les ambiances relativement différentes de chaque salle m’ont guidées dans mon processus créatif, j’avais réalisé quelques croquis préparatoires pour essayer de me projeter, mais finalement, je me suis laissée guider par le lieu en réalisant des installations qui résonnent avec leur environnement au moment où je m’y trouvais.

Depuis le semi-confinement de mars dernier, je suis passée par plusieurs phases. Mais globalement après une phase d’adaptation est venue une période de questionnement. L’annulation de projets artistique et d’expositions, m’a laissée avec quelque chose de précieux … du temps. J’ai donc essayé d’en tirer parti pour explorer de nouvelles dimensions dans mon travail. Je suis une éternelle optimiste, j’essaie donc toujours de trouver du positif dans chaque situation. Néanmoins, cette fermeture prolongée commence sincèrement à peser sur le moral et j’ai hâte de pouvoir à nouveau nourrir mon âme avec des expériences culturelles.

Comment s’est fait le dialogue entre votre installation, l’exposition actuelle sur l’œuvre de Marguerite Burnat-Provins (dont l’exposition est prolongée jusqu’au 11 avril 2021) et l’architecture du musée?

DC : Le projet que j’ai proposé au musée est une extension de mon travail artistique « Nature Humaine ». Dans mon travail, chaque point représente un être humain à un moment clé de son existence. Pour ce projet, le sol du musée est devenu mon support de travail et les points, quant à eux, symbolisent effectivement l’absence de visiteur dans les lieux culturels. J’ai choisi de réaliser une installation en papier pour faire écho avec la grande collection d’œuvres sur papier qu’abrite le Musée Jenisch. 

Le premier jour de résidence, je me suis installée dans la salle de l’exposition temporaire dédiée à l’exposition de Marguerite Burnat-Provin, où on retrouve également les œuvres de Sandrine Pelletier et Christine Sefolosha. Je dois dire que cela m’a fait du bien de me sentir entourée des œuvres de ces trois femmes artistes pour ma première journée de résidence.

Au fil des heures j’ai commencé à m’imprégner des œuvres et de l’ambiance intense que cet accrochage communique. Je me suis déplacée en créant des circulations dans la salle, passant d’une œuvre à une autre, tout en déposant mes points au sol. 

Delphine Costier. Résidence artistique, Musée Jenisch, février 2021. Jour 1 – Photo ©delfilm.photos

Les deux jours suivants, je me suis installée dans l’autre salle d’exposition dédiée aux œuvres de Marguerite Burnat-Provin. Son parcours de vie et ses convictions m’ont touchés en tant que femme artiste, et ses œuvres de par ce qu’elles dégagent m’ont clairement influencées dans mon action dans cette salle. L’atmosphère douce, légère mais engagée que j’ai ressentie m’a orientée sur la réalisation d’un Sit-in, une manifestation pacifique et silencieuse. Cette installation est une prise de position: 3125 points ont manifesté face à une situation qui doit évoluer. 

Delphine Costier. Résidence artistique, Musée Jenisch, février 2021. Jour 2 – Photo ©delfilm.photos

La cage d’escalier m’a éblouie de part son architecture, mais surtout par sa luminosité. C’est avec une approche intuitive que j’ai investi les marches, une à une pour me diriger dans la salle d’exposition permanente du 1er étage. 

Delphine Costier. Résidence artistique, Musée Jenisch, février 2021. Jour 4 – Photo ©delfilm.photos

Quels sont vos prochains projets?

DC : J’aime travailler sur plusieurs projets en même temps, cela me donne une certaine dynamique et un bon rythme de travail. En ce moment, à l’atelier, je réalise des dessins rectos versos, qui deviennent des objets. 

Delphine Costier. Positionnement 2020 – Technique mixte sur papier aquarelle fait main. Encadré entre deux verres transparents, 32x32cm ©delphine costier

Je planche également sur un concept de projet participatif, qui prendra la forme d’un objet/sculpture et qui devrait voir le jour à Yverdon d’ici la fin de l’été. 

Je viens de recevoir une bourse de recherche et développement artistique de l’État de Vaud qui va me permettre d’avancer sur mon projet d’objet/sculpture. Au travers de l’utilisation de divers matériaux j’explore la faisabilité de matérialiser les expériences de vie. À partir d’une forme organique prédéfinie et identique pour chaque pièce, je réalise des œuvres uniques qui tirent leur inspiration du parcours de vie d’êtres humains. A travers ces recherches, je souhaite amener le spectateur à se questionner sur son évolution, son parcours de vie et son propre épanouissement. Ce projet devrait être visible dans une exposition personnelle d’ici la fin de l’année ou au début de l’année 2022.

En parallèle, je finalise la réalisation d’un coffret/objet en édition limitée qui regroupe les reproductions des 65 dessins de la série « Soixante-cinq pulsations/minute » 2018 et les chroniques alpines de Matias Jolliet, auteur Lausannois. 

Cette série de dessins est issue d’un projet qui prend également une place importante dans mon quotidien. «L’Instant Présent » tisse un lien entre l’espérance de vie humaine et celle des glaciers suisses. Ce projet se décline en série de dessin/aquarelle qui suit un protocole : chaque année, je choisis un glacier, je définis une couleur et je prends mon pouls au début du projet de façon à définir le nombre de dessins à réaliser. Ces trois éléments définis, je crée une série de dessin/aquarelle monochrome en m’inspirant d’une vue satellite du glacier. Chaque dessin est une déclinaison du glacier en mouvement tout en faisant référence à la fragilité de la vie et à la nécessité de vivre pleinement l’instant présent. 

Delphine Costier. Dessin extrait de la série – Septante-neuf pulsations/minute 2019 ©delphine costier

Pour plus d’informations sur Delphine Costier: www.delphinecostier.ch

Delphine Costier. Résidence artistique, Musée Jenisch, février 2021. Jour 2 – Photo ©delfilm.photos

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Musée Jenisch
Résidences d’artistes*
Vevey
www.museejenisch.ch

* Parmi les autres artistes qui ont passé une semaine de résidence artistique au Musée Jenisch depuis le mois de février 2021, on peut citer : Amina Jendly, Julie Trolliet-Gonzalez, Cécile Giovannini, Maud Soudain, l’illustratrice Margot Tissot ou encore l’auteur Joanne Chassot.

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