L’expertise scientifique

Le Dr. Isabelle Santoro de Geneva Fine Art Analysis nous éclaire sur la profession d’expert scientifique d’oeuvres d’art

Vous êtes expert scientifique d’œuvres d’art ? Quel est votre parcours ?

Dr Kilian Anheuser et moi-même avons créée Geneva Fine Art Analysis (GFAA) en 2016. Nous sommes deux experts scientifiques d’œuvres d’art ayant un doctorat de chimiste. 

Pour ma part, j’ai obtenu mon doctorat en science à l’ETH Zurich et ensuite je me suis spécialisée par un post-doc au C2RMF à Paris, appelé aussi le laboratoire du Louvre, durant lequel j’ai travaillé sur la caractérisation de substances naturelles organiques en milieu archéologiques. Puis j’ai travaillé au SIK-ISEA à Zurich sur l’analyse de pigments de peinture de chevalet. Ensuite j’ai été responsable du laboratoire et de la conservation préventive du Musée d’art et d’histoire de Genève. 

A l’époque le doctorat en science du patrimoine n’était pas établi comme aujourd’hui. Maintenant de nombreuses institutions et aussi universités travaillent sur la caractérisation des matériaux du patrimoine mais aussi l’identification des facteurs de dégradation des œuvres à travers le temps.

Mon collègue, Dr. Kilian Anheuser, également chimiste de formation avec un doctorat de l’Université d’Oxford, a été chargé de cours en archéologie et conservation-restauration à l’Université de Cardiff (Pays de Galles), ensuite avant moi le responsable du laboratoire et des ateliers de restauration au Musée d’art et d’histoire de Genève, et responsable scientifique de l’entreprise Fine Arts Expert Institute à Genève. En parallèle à son activité pour GFAA, il est actuellement le conservateur responsable de la conservation préventive au Musée d’ethnographie de Genève. Il a été certifié en 2019 selon la norme ISO 17024 par Swiss Experts (Chambre suisse des experts judiciaires techniques et scientifiques).

Qui sont vos clients ?

Nos clients varient de collectionneurs privés, institution muséale ou fondation, assureurs… Nous travaillons également en tant qu’expert pour des avocats ou juges pour des affaires de litiges dans le cas d’une vente ou d’un héritage, par exemple. 

Quels types d’œuvres analysez-vous ?

Avant tout, rappelons que notre expertise se base sur l’étude des matériaux et des techniques de fabrication des œuvres d’art à l’aide d’examens physico-chimiques. Les résultats de nos analyses sont mis en rapport avec des œuvres pertinentes de référence. L’objectif de ces études étant de révéler des éléments décisifs qui permettraient de confirmer ou d’infirmer que l’œuvre étudiée a été réalisée selon les pratiques connues d’un artiste ou d’une époque. 

Nous procédons, chez GFAA, à l’analyse de tout type d’œuvres : peintures, sculptures en passant par des objets métalliques, de la céramique, du bois etc.

Mon collègue et moi-même avons travaillé dans différentes institutions muséales, ce qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble sur les différents types de matériaux utilisés dans la fabrication d’œuvres d’art. 

© GFAA

Est-ce que toutes les œuvres d’art peuvent être analysées ?

Certaines œuvres, difficiles à étudier en raison de leurs dimensions, fragilité ou l’accès difficile, sont plus complexes à étudier que d’habitude. Dans ce cas nous proposons au client une marche à suivre qui tient compte de la situation, par exemple une étude sur place sans déplacement de l’œuvre.

Comment se déroule une expertise scientifique ?

L’expertise scientifique se fait en plusieurs étapes. Dans un premier temps nous procédons à une étude visuelle et au stéréomicroscope. Les premiers examens sont des observations visuelles sur les matériaux et techniques ainsi que sur les interventions de conservation restaurations. Pour un tableau est-ce que le châssis et le montage de la toile sont d’origine ? Est-ce que la toile et la préparation correspondent aux matériaux habituellement utilisés par l’artiste en question ? Quel est l’état de la couche picturale ? Etc. Après, il y a les techniques d’imagerie scientifique et les analyses qui donnent des résultats inaccessibles à l’œil du restaurateur et de l’historien d’art. Les images scientifiques nécessitent également une interprétation, travail que nous fournissons dans notre étude.

Si la réflectographie infrarouge met en évidence des pentimenti, modifications du dessin d’origine, qu’est-ce que cela signifie pour l’authenticité ? Ou bien pour donner un autre exemple, si l’analyse identifie un pigment connu à l’époque mais qui n’a pas été utilisé dans d’autres tableaux de l’artiste, est-ce que cela signifie qu’il n’en était pas l’auteur ? Comme dans l’expertise de l’historien d’art la qualité de l’expertise se montre non seulement dans les observations mais aussi dans leur discussion pour arriver à une conclusion convaincante. 

De quel matériel disposez-vous et quelles sont les innovations récentes ?

Nous avons différents types d’appareils photos pour prendre des photographies sous lumière visible, UV et IR. Nous avons également un spectromètre de fluorescence X, ce qui permet d’identifier des pigments inorganiques (tels que blanc de plomb, vermillon…) mais aussi des métaux (laiton, or, cuivre…). Et pour observer l’œuvre de plus prêt nous utilisons un microscope optique avec lequel nous pouvons également réaliser des photographies. Cet instrument est très important et intéressant lorsqu’il s’agit de se prononcer si une signature est d’origine ou a été apposée ultérieurement.

Toutes ces méthodes sont non invasives, ce qui signifie qu’elles ne nécessitent pas de micro-prélèvement. 

Les techniques scientifiques évoluent mais aussi, plus important, notre savoir sur les matériaux et techniques utilisés par les différents artistes. Ce savoir nous sert de références. Par exemple, si nous savons qu’un artiste a toujours utilisé des préparations colorées, un tableau avec une préparation blanche provoque des questions. De même si la toile ne correspond pas au type habituellement utilisé. 

© GFAA

Travaillez-vous avec d’autres laboratoires ou d’autres experts ?

Avant de pouvoir proposer un plan d’analyse à nos clients, nous leur demandons de remplir un formulaire (que vous pouvez trouver sur notre site internet) et de joindre au moins 2 photos (recto-verso) de l’œuvre. En discussion avec le client nous définissons l’objectif précis de l’analyse afin de mieux cibler notre travail et de proposer les analyses les plus adaptées. Une datation, par exemple pour distinguer entre un tableau du XVe et une éventuelle copie du XVIIIe ou XIXe siècle ? Un tableau de vieux maître ou une copie d’atelier ? Une œuvre du début XIXe ou un faux de la deuxième moitié du XIXe ? Notre plan d’étude tiendra compte de la période et de l’artiste présumé, ainsi que de l’objectif précis.

Notre travail peut se faire dans nos locaux ou alors chez le client, c’est l’avantage de nos instruments mobiles. 

Puis nous commencerons par des observations visuelles comme décrit ci-dessus, en faisant des photographies sous différentes longueurs d’onde (visible, UV, IR). Puis, nous procéderons à des examens plus spécifiques de matériaux tel que les pigments, par exemple. 

© GFAA

Pouvez-vous nous donner un exemple pratique. Une personne vous apporte un tableau à analyser. Il ne dispose d’aucun document et voudrait connaître la période et idéalement son auteur. Comment procédez-vous ?

L’étude scientifique se réalise entièrement sous notre responsabilité. Si nécessaire, certaines analyses, p. ex. une éventuelle datation radiocarbone, seront effectuées par des laboratoires partenaires, avec des prélèvement anonymisés, similaire à une analyse de sang effectuée par un laboratoire externe pour le médecin traitant. Si besoin nous conseillons le client pour trouver un historien d’art, spécialiste pour l’artiste ou la période en question, et nous établissons le contact pour le client.

L’expertise scientifique et l’expertise traditionnelle d’un historien d’art sont complémentaires, chacune étant capable d’apporter des éléments inaccessibles à l’autre.

© GFAA

Geneva Fine Art Analysis Sàrl, Lancy
Route des Jeunes 4bis
1227 Les Acacias
Genève, Suisse
www.genevafineartanalysis.ch

Retrouvez également autour de ce sujet, notre article « L’oeil de l’expert« .

Toute reproduction interdite
© http://www.arteez.ch 2020