Jean Dubuffet – Un artiste prolifique et méticuleux

L’artiste Jean Dubuffet est actuellement présenté au Musée de l’Elysée sous un angle particulier à travers l’exposition Jean Dubuffet. L’outil photographique. Cette exposition qui présente la première étude du fonds photographique conservé à la Fondation Dubuffet a été produite pour Les Rencontres d’Arles de 2017. Elle présente des peintures, sculptures et éléments du spectacle Coucou Bazar mais également des documents d’époque, des dessins, des lettres ou encore des cibachromes.

Cette exposition est pour nous  l’occasion de revenir sur le parcours de cet artiste aussi prolifique que méticuleux.

Jean Dubuffet est un peintre, sculpteur et plasticien français né au Havre en 1901. Négociant en vins, il va se dédier entièrement à sa carrière d’artiste à partir de 1942. Cet artiste autodidacte qui puise sa curiosité parmi des artistes “non culturels” et pour “l’art des fous” il va produire des dizaines de milliers d’oeuvres jusqu’à sa mort en 1985.

Elaboration d’une méthode d’archivage hors du commun pour l’époque

La première relation entre Jean Dubuffet et la photographie est de constituer ses propres archives. Dès les années 1940, il met en place un système de référencement photographique de son oeuvre. Il fait plusieurs clichés des différents états de ses oeuvres, des maquettes de costumes, des photos d’expositions. Ces photos seront complétées par les descriptifs, les noms des galeristes qui l’exposent et de ses collectionneurs

A partir de 1959, il organise un secrétariat chargé de rassembler tous ses travaux éparpillés à travers le monde, en vue de constituer un catalogue raisonné. Ce dernier sera publié sous forme de fascicules des années 1964 à 1991.

Quelques 13.000 photos d’oeuvres de l’artiste seront ainsi conservées à la Fondation Dubuffet. Aujourd’hui encore, la Fondation continue à compléter “le grand fichier” par respect pour le travail de l’artiste.

Kurt Wyss, Le Grand fichier, secrétariat de la rue de Verneuil, Paris, 2 octobre 1970 © Kurt Wyss_Bale.jpgKurt Wyss, « Le Grand Fichier », secrétariat de la rue de Verneuil, Paris, 2 octobre 1970, © Kurt Wyss, Bâle / Archives Fondation Dubuffet, Paris

La photographie comme source d’inspiration

En 1953, il découvre le Vérascope: un appareil photo binoculaire avec des plaques de verre de couleur qui permettent de prendre deux prises de vue côte à côte. Avec une visionneuse, les images peuvent être vues en 3D.

Ce qu’il voit dans la visionneuse 3D lui semble plus intéressant que sa propre vision.  Ce n’est pas la profondeur de champ qui l’intéresse mais la séparation des différents plans superposés et la façon de pouvoir les travailler en couches successives. A partir de cet outil, il va  donc peindre l’impression visuelle qu’il a à travers les lunettes du Vérascope et réaliser des tableaux très en matière.

IMG_2858.jpgJean Dubuffet, L’Herbe, 1964, présentée à l’occasion de l’exposition Jean Dubuffet. L’outil photographique, Musée de l’Elysée, Lausanne 2018 © Arteez

Il va aussi utiliser cet outil pour envoyer les photos les plus précises possibles de ses oeuvres à ses marchands. Ces derniers pourront percevoir le travail de matière et de relief qu’il y a dans ses tableaux.

A partir de 1955, il part vivre à Vence dans le sud de la France où il installe un atelier de lithographies et un atelier de peintures. Il entreprend sa série des Matériologies, qui fait suite à ses séries précédentes sur les Texturologies et les Topographies. Dubuffet mixe différents matériaux pour constituer ses oeuvres. Il inscrit méticuleusement dans un carnet les procédés et matériaux utilisés comme le papier mâché ou le papier d’aluminium pour créer du relief.

IMG_2860.JPGJean Dubuffet, Texte aux pustules (Matériologies), décembre 1960, pour l’exposition Jean Dubuffet. L’outil photographique, Musée de l’Elysée, Lausanne 2018 © Arteez

Dubuffet et l’art brut

Jean Dubuffet est le premier théoricien de ce qu’il appelle “l’art brut”. Ce sont des oeuvres de marginaux et de malades mentaux dont il reconnait s’être largement inspiré.  Il rédige en 1949 un traité intitulé: L’art brut préféré aux arts culturels.

Grand collectionneur de l’art brut depuis 1945,  il cherche un lieu pour exposer sa collection. Il fait un voyage en Suisse pour rendre visite à des artistes et des collectionneurs en rapport avec l’art brut. Il va proposer sa collection à l’état français qui va refuser de l’exposer. Il retourne donc à Lausanne où sa collection a été installée au chateau de Beaulieu.

Dubuffet inspirera de nombreux artistes, adeptes de cet “art autre” (aussi appelé “outsider art”) comme Antoni Tàpies ou encore le groupe espagnol Equipo Cronica.

L’Hourloupe, les sculptures et les architectures

L’oeuvre de Dubuffet se caractérise par un perpétuel renouvellement. Un des grands cycles de sa carrière artistique s’intitule l’Hourloupe. Toutes les oeuvres de ce cycle sont dessinées avec des feutres: un rouge, un bleu, un noir sur un fond blanc. De la peinture à la sculpture, ces oeuvres sont réalisées avec le même langage. Il réalise ainsi des dessins dansants et des sculptures peintes. Il va décliner ses dessins hachurés en tableaux d’assemblages.

Pour son travail de sculptures, il découvre le polystyrène expansé qu’il peut découper à la scie ou au fil chaud. Dubuffet avait déjà fait des sculptures par le passé avec des objets trouvés: de la paille, des pierres etc. Avec l’utilisation de matériaux contemporains, comme du tampon Jex, il réalise des sculptures abstraites qui peuvent être agrandies à n’importe quelle dimension. Il collabore avec un artisan qui travaille la résine et qui a  notamment réalisé des oeuvres pour Niki de Saint Phalle.

IMG_2863.JPGVue de l’exposition Jean Dubuffet. L’outil photographique, Musée de l’Elysée, Lausanne 2018 © Arteez

Pour son exposition Édifices, en 1968, il présente des photomontages intégrant ses créations architecturales dans l’espace public. Il prend des photos de ses sculptures et  demande, en parallèle, à un photographe de prendre des clichés dans Paris ou sa banlieue. A partir de ces clichés, il réalise des photomontages pour démontrer l’impact que pourrait avoir ses sculptures dans le milieu urbain. Parmi tous ces projets réalisés, seule La Tour aux Figures verra le jour à Issy-les-Moulineaux et sera inaugurée après sa mort.

Jean Dubuffet – Wolf Slawny (photographe), Tour aux figures, novembre 1967 © Fondation Dubuffet_ProLitteris.jpgJean Dubuffet – Wolf Slawny (photographe), Tour aux figures, novembre 1967
© Fondation Dubuffet / ProLiterris, 2018

Dans les années 1970, Dubuffet va entreprendre la construction de la Closerie Falbala et de la Villa Falbala. Au même moment, il va travailler à la réalisation du Groupe des arbres. Cette commande importante de David Rockefeller sera installée devant la Chase Manhattan Bank de New York. Afin de créer la sculpture la plus juste et la plus pertinente, Dubuffet prend des Polaroïds en noir et blanc du building et colle le projet de sculpture sur la photographie. L’ensemble de ces sculptures réalisées en époxy sera inauguré en 1972.

IMG_2869.JPGVue de l’oeuvre intitulée Groupe des quatre arbres, maquette de 1970, pour l’exposition Jean Dubuffet. L’outil photographique,  Musée de l’Elysée, Lausanne 2018 © Arteez

Le Coucou Bazar 

Dans les années 1970, Dubuffet va réaliser un spectacle: le Coucou Bazar. Pour ce “tableau animé”, il conçoit la maquette, les “praticables”, les costumes, les sculptures et autres peintures. Il va utiliser la projection photographique comme procédé d’agrandissement pour la création d’éléments du spectacle. Ce dernier sera donné 3 fois, à New York, Paris et Turin chez Fiat.

L’exposition Jean Dubuffet. L’outil photographique présente l’audace et l’innovation de langage d’un des artistes les plus productifs de son temps. Attentif et utilisateur des nouveaux médiums, ce qui importe pour Dubuffet est sans conteste le bouleversement.

L’exposition est à voir jusqu’au 23 septembre 2018.

Kurt Wyss, Jean Dubuffet sur la Closerie Falbala, Périgny-sur-Yerres, 3 août 1973 © Kurt Wyss_Bale.jpgKurt Wyss, Jean Dubuffet sur la Closerie Falbala, Périgny-sur- Yerres, 3 août 1973, © Kurt Wyss, Bâle / Archives Fondation Dubuffet, Paris

 

Jean Dubuffet. L’outil photographique
Musée de l’Elysée
Du 30 mai au 23 septembre 2018
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