Louise Bourgeois ou l’art comme condition de santé mentale

Retour sur l’oeuvre d’une artiste inclassable qui a eu un rôle de pionnière en tant que femme dans le monde de l’art contemporain

Installation view : « Louise Bourgeois. The Heart has its Reasons » © The Easton Foundation / 2020. ProLitteris, Zurich. Courtesy the Easton Foundation and Hauser & Wirth. Photo: Christopher Burke

« Si vous ne pouvez vous résoudre à abandonner le passé, alors vous devez le recréer. C’est ce que j’ai toujours fait. »

Louise Bourgeois

L’oeuvre de Louise Bourgeois est complexe et multiforme. L’artiste a été pendant près de sept décennies en constante évolution, traversant différents mouvements artistiques comme le Surréalisme, l’Expressionnisme abstrait ou encore le Minimalisme. Elle a expérimenté sur de nombreux supports (dessin, peinture, sculpture, installation, gravure…) et travaillé divers matériaux (latex, marbre, ciment, bois, plâtre…).

Son langage artistique est autobiographique. Pour réaliser ses oeuvres, Louise Bourgeois a su puiser dans sa mémoire, et plus particulièrement dans ses souvenirs d’enfance qu’ils soient magiques, mystérieux ou dramatiques.

La galerie Hauser & Wirth lui consacre une exposition intitulée « Louise Bourgeois. The Heart has its Reasons » à l’espace d’exposition Tarmak22 (Gstaad). Elle regroupe une sélection de sculptures et de dessins réalisés par l’artiste entre 1949 et 2009. Retour sur une carrière hors du commun.

Une enfance en France

Louise Bourgeois est née à Paris en 1911. Ses parents sont restaurateurs de tapisseries anciennes. Dans l’atelier de la maison familiale de Choisy, la jeune fille aide ses parents. Dès l’âge de 10 ans, elle remplace le dessinateur Richard Guino pendant ses absences. Comme elle l’indiquera : « Quand mes parents m’ont demandé de remplacer M. Richard Guino, cela a donné de la dignité à mon art. C’est tout ce que je demandais. »

Au lycée, Louise est douée pour les mathématiques et la géométrie mais également la peinture et la musique. Après des études supérieures de mathématiques et de philosophie à La Sorbonne, elle s’inscrit à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. C’est son professeur, Fernand Léger qui lui donne le goût de la sculpture.

Les fissures de la cellule familiale

La domination et les infidélités de son père qui s’affichait avec ses maîtresses dans leur maison familiale ont traumatisé la jeune Louise. Elle déclara à ce propos : « Au sein de la famille, il y avait comme un virus, qui était traumatique pour nous. Nous souffrions d’une fissure dans la cellule familiale. » De nombreuses oeuvres de l’artiste ont, par la suite, représenté la destruction du père.

Le décès de sa mère en 1932 la marque également profondément. « Je l’ai perdue quand j’avais 18 ans et là, je suis devenue totalement perdue. » L’art va devenir son refuge et lui permettre d’exorciser ses souffrances.

Si les sculptures de phallus représentent son père, Louise a choisi l’araignée pour représenter sa mère. Pour l’artiste, l’araignée est un animal bénéfique et protecteur « parce que ma meilleure amie était ma mère, et qu’elle était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable, indispensable qu’une araignée ».

Ses débuts new-yorkais

En 1938, Louise Bourgeois part s’installer à New-York où elle effectuera l’essentiel de sa carrière.

Dans les années 1950, elle commence à sculpter des formes qui ressemblent à des personnages groupés. Ces totems symbolisent son mal du pays, sa famille et ses amis lui manquent depuis son déménagement. L’artiste se met à fabriquer des présences : « J’ai recrée tous les gens que j’avais laissé en France. »

Louise Bourgeois, Brother & Sister, 1949, bronze and stainless steel © The Easton Foundation / 2020. ProLitteris, Zurich. Courtesy the Easton Foundation and Hauser & Wirth. Photo: Christopher Burke

Le corps et la maison

Si différentes parties du corps de la femme et de l’homme ont été observées et expérimentées par Louise Bourgeois, celle-ci hybride ces corps. Parmi les thèmes récurrents dans son oeuvre, on retrouve la maison. Elle représente un lieu idéal de repos, de sécurité, pour autant qu’elle ne soit pas le théâtre de disputes. L’artiste a même crée la « femme maison », un mélange d’humain et d’architecture. Pour elle, la maison est quelque chose de féminin qui n’appartient pas à l’homme. Ses travaux sur les maisons aboutieront aux cellules : des cages qui reconstituent les pièces d’un foyer et des moments de vie. 

Louise Bourgeois, Untitled (No.7), Bronze, 1993, bronze silver nitrate patina © The Easton Foundation / 2020. ProLitteris, Zurich. Courtesy the Easton Foundation and Hauser & Wirth. Photo: Christopher Burke

Une reconnaissance tardive

C’est à partir des années 1970 que le travail de Louise Bourgeois se fait connaître à plus grande échelle. En 1982-1983, le MoMA de New-York lui consacre une première exposition rétrospective. Elle est enfin reconnue par ses pairs et devient une référence pour les jeunes générations d’artistes.

En 1993, Louise Bourgeois représente les Etats-Unis à la Biennale de Venise où elle y expose 4 cellules. C’est en 1999 qu’elle sera récompensée par le Lion d’or de la Biennale de Venise pour l’ensemble de son œuvre.

L’exposition : « Le coeur a ses raisons »

Le titre de l’exposition actuellement présentée à Tarmak22 fait référence à la célèbre citation de Blaise Pascal: «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point». Pour la petite histoire, l’artiste a écrit une thèse sur Pascal durant ses études à La Sorbonne. Pour Louise Bourgeois, il y a quelque chose dans notre expérience émotionnelle et psychologique de l’Autre qui échappe, ou transcende, l’explication rationnelle. Ce rapport à l’Autre est un arrangement complexe et un monde en soi. L’exposition parle du besoin d’amour de l’artiste et de la complexité des rapports humains.

Installation view : « Louise Bourgeois. The Heart has its Reasons » © The Easton Foundation / 2020. ProLitteris, Zurich. Courtesy the Easton Foundation and Hauser & Wirth. Photo: Christopher Burke

Louise Bourgeois est animée par la dynamique des contraires : le corps et le psychique, le féminin et le masculin, le conscient et l’inconscient. Dans cette exposition, on retrouve les thèmes centraux de son travail : le couple, la forme jumelée, la maison, le lit, le paysage et l’anatomie humaine.

A travers ses oeuvres, l’artiste cherche à exorciser son passé, ses souffrances ou concrétiser ses pensées et ses émotions. Elle déclarera : « L’art nous permet de rester sains d’esprit ».

Installation view : « Louise Bourgeois. The Heart has its Reasons » © The Easton Foundation / 2020. ProLitteris, Zurich. Courtesy the Easton Foundation and Hauser & Wirth. Photo: Christopher Burke

Louise Bourgeois décède à New-York en 2010, à l’âge de 98 ans. Elle laisse derrière elle une oeuvre prolifique, inclassable qui a choqué et inspiré. Un art thérapeutique qui l’aidera à surmonter ses traumatismes.

A noter enfin que l’artiste est actuellement exposée au Serralves Museum de Porto au Portugal jusqu’au 21 juin 2021.

Louise Bourgeois. The Heart Has Its Reasons 
Tarmak22, Gstaad and hauserwirth.com
Du 19 décembre 2020 au 3 février 2021 (sur rendez-vous)

L’exposition « Louise Bourgeois. Le Coeur a ses Raisons » peut être visitée en ligne en cliquant ici.

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