Modernités suisses

L’exposition « Modernités suisses », présentée au Musée d’Orsay à Paris jusqu’au 25 juillet 2021 réunit 73 chefs-d’œuvre provenant principalement de collections helvètes. Les seize artistes suisses, présentés dans six salles, sont essentiellement méconnus hors des frontières de la Confédération.

Héritiers de Ferdinand Hodler et Giovanni Segantini, ces pionniers de la modernité suisse s’étaient formés en France, en Allemagne ou en Italie. S’inspirant de Vincent Van Gogh et Paul Cézanne, ils ont réinterprété avec audace et une énergie expressive singulière les motifs traditionnels suisses. Le commissaire de l’exposition, Paul Müller, nous raconte ces modernités suisses. 

Hannah Starman pour Arteez : Comment est né le projet d’exposition sur les modernités suisses ?  

Paul Müller (PM) : Notre collaboration avec le Musée d’Orsay remonte à la rétrospective de Hodler en 2007. Suite à cette exposition, j’ai suggéré à Sylvie Patry [Directrice de la conservation et des collections du Musée d’Orsay] de montrer également la génération qui suit Ferdinand Hodler et Giovanni Segantini, notamment Cuno Amiet et Giovanni Giacometti. Initialement, nous pensions montrer l’exposition consacrée aux Grisons et à la vallée de Bregaglia intitulée « La montagne fertile » que Corsin Vogel avait présentée à Évian-les-Bains au printemps 2021. Le Musée d’Orsay m’a proposé d’être le commissaire d’exposition. Nous nous sommes rapidement rendus compte que le thème de la montagne fertile était trop spécifique pour Paris, d’autant plus que le les peintres suisses et même la géographie suisse restent peu connus en France. Après délibération, nous avons décidé d’inclure la première génération des pionniers de la modernité en Suisse. Il s’agit des peintres nés autour de 1870 :  Giovanni Giacometti et son cousin Auguste, Cuno Amiet, Félix Valloton, Max Burri et tous ces peintres totalement inconnus en France qui précédaient la vraie avant-garde avec Paul Klee ou Hans Arp pour n’en citer que quelques-uns.  

Cuno Amiet (1868-1961), Taches de soleil, 1904
Huile sur toile, 95 × 61 cm. Soleure, Kunstmuseum Solothurn,
Prêt d’une collection particulière, 2003. Photo: © SIK-ISEA, Zürich (Philipp Hitz)
© Artists rights D. Thalmann, Aarau, Switzerland

Comment s’est opéré le choix de ces peintres et de leurs œuvres ? S’agit-il de peintres suffisamment connus en France ou qui avaient un lien avec la France ?

PM : Pas forcément. Si l’on pense à Giacometti, les Français connaissent seulement le fils, Alberto, mais pas du tout le père, Giovanni. Seul Félix Vallotton est connu en France, les autres pas du tout. Mon objectif était de faire connaître au public français des artistes méconnus mais tout à fait à la hauteur. Je voulais montrer l’importance de l’apprentissage parisien de ces artistes qui ont commencé à étudier en Allemagne, mais qui ont choisi de parfaire leur formation à Paris.

Giovanni Giacometti (1868-1933). Autoportrait, 1899
Huile sur toile, 40 x 60 cm, Suisse, Genève, Musée d’art et d’histoire
© Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève / Bettina Jacot-Descombes

De nombreux artistes suisses sont venus à Paris, même ceux qui n’étaient pas de langue maternelle française et qui, logiquement, aurait été plus attirés par Berlin, Düsseldorf ou Munich. C’était un vrai changement de paradigme, un basculement de l’approche allemande plutôt narrative et concentrée sur le contenu vers une approche française qui privilégie le style et la forme. A Paris, il y avait des ateliers, comme l’Académie Julian, où la formation proposée était beaucoup plus moderne et progressiste qu’en Allemagne. L’Académie Julian avait déjà des succursales pour les femmes à l’époque. 

Les Artistes suisses de l’Académie Julian, Paris, 1891 (non exposée)
Arrière-plan de gauche à droite : Victor Baumgartner, Andrea Robbi, Max Buri ;
1er plan : Hans Emmenegger, Emil Beurmann, Alois Balmer
Lucerne, Zentral und Hochschulbibliothek. Photo : © ZHB Luzern Sondersammlung

L’Académie Julian était une institution très ouverte qui accueillait beaucoup d’artistes dont de nombreux américains. Est-ce que le contexte international a offert aux artistes suisses l’accès au monde au-delà des frontières de la France ?

PM : Cela paraît étonnant, mais je pense que non. Quand Giovanni Giacometti et Cuno Amiet fréquentaient l’Académie Julien, les Nabis y étaient déjà aussi, mais ils ne se connaissaient pas. C’est seulement à Pont-Aven qu’Amiet a rencontré Émile Bernard. Les Suisses restaient entre eux, c’est typique. Les Allemands faisaient pareil. Chacun restait dans son coin même s’ils parlaient tous allemand. Ils n’avaient pas de liens avec Félix Vallotton qui était membre des Nabis. Les Suisses visitaient des expositions et c’est comme ça qu’ils ont découvert les courants nouveaux. Seule Alice Bailly, l’unique femme parmi eux, a noué des contacts directs avec l’avant-garde en France, comme avec Sonia et Robert Delaunay, par exemple. 

Alice Bailly (1872–1938). Nature morte au réveil – matin. 1913
Huile sur toile, 50 x 60,5cm. Genève, MAH musées d’Art et d’Histoire, Ville de Genève
Photo: © Musée d’art et d’histoire, Ville de Genève, photographe : Bettina Jacot-Descombes

Qu’est-ce qu’il y a de particulièrement suisse dans cette modernité suisse au-delà de certains motifs, la montagne, la vie rurale, etc. ? 

PM : C’est une question complexe. Certes, il y a des motifs et l’iconographie, mais du côté de la forme, c’est peut-être la capacité à faire fusionner différents styles pour créer quelque chose de nouveau. Par exemple, Cuno Amiet, a pratiqué des styles très variés. Giovanni Giacometti a copié une œuvre de Van Gogh sans jamais avoir vu l’original et sans connaître la façon de peindre de Van Gogh. Il était familier avec le dessin et il en avait imaginé les couleurs. Cela prouve que les artistes étaient très créatifs. Les membres du mouvement Die Brücke en Allemagne ont même invité Amiet à les rejoindre parce qu’ils pensaient qu’il représentait une internationalité et une nouvelle modernité. 

Giovanni Giacometti (1868-1933). Le Pont de Langlois, copie d’après Van Gogh. Vers 1906-1907
Huile sur fibrociment, 33 × 46 cm. Collection PCC · Müller/Radlach 1997

Quelles étaient selon vous les peintres qui ont influencé les artistes suisses modernes ? Vous avez mentionné Van Gogh.

PM : Effectivement, Van Gogh mais également Cézanne. Giacometti et Amiet sont allés à Paris à l’occasion de la rétrospective de Cézanne en 1907. On observe que par la suite, les deux artistes ont commencé à peindre beaucoup de natures mortes. Cela leur a permis d’explorer l’univers de la forme. Peut-être aussi le néo-impressionnisme. Le suisses ont intégré ces influences dans leur propre manière de peindre. Il ne s’agissait pas d’imitations mais d’inspirations. 

L’état helvète était très jeune à l’époque, la Suisse n’existe que depuis 1848. Est-ce que la Confédération ou les cantons soutenaient ces artistes ou étaient-ils amenés à chercher d’autres horizons pour s’épanouir dans leur art ?

PM : Officiellement, les artistes pouvaient participer aux concours, par exemple, au concours pour la décoration de la salle d’armes du Musée national suisse à Zurich, mais les commandes allaient le plus souvent aux artistes traditionnels. C’étaient plutôt certains commissaires et directeurs des sociétés des arts ou encore des collectioneurs qui étaient plus progressistes et plus ouverts à la modernité. Parmi les grands collectionneurs d’art moderne suisse, on trouve Josef Müller et sa soeur Gertrud Dübi-Müller, ainsi que le fabricant de papier Oskar Miller de Soleure (SO), ou encore Richard Bühler de Winterthur (ZH) qui soutenaient les artistes n’ayant pas reçu de bourse. Oskar Miller a acheté des œuvres de Giacometti et d’Amiet et les a données aux musées suisses pour les inciter à soutenir ces artistes. Les pionniers de la modernité en Suisse étaient indéniablement les collectionneurs. 

Augusto Giacometti (1877–1947). Plein été. 1912
Huile sur toile, 68 × 68 cm. Coire, Bündner
Kunstmuseum Chur. Photo : © Bündner Kunstmuseum Chur

L’iconographie nationale suisse repose généralement sur trois piliers : la peinture alpine, la vie paysanne et l’histoire. Pourtant, dans le choix des œuvres présentées au Musée d’Orsay, il n’y a pas de représentations d’histoire suisse. Pourquoi ?

PM : D’une part, cette génération de peintres ne s’y intéressait pas vraiment. D’autre part, la politique officielle voulait des représentations historiques dans le style ancien. C’est pourquoi Hodler avait autant de mal à exécuter ses fresques au Musée national. Il avait représenté la bataille de Marignan [La Retraite de Marignan] d’une façon jugée peu flatteuse pour la Suisse. Il a montré l’atrocité mais pas la gloire de la guerre. Les artistes comme Amiet et Giacometti, bien qu’ils aient participé à ces concours, n’avaient aucune chance de gagner des commandes. C’est intéressant de voir que par exemple au Palais fédéral à Berne, le grand tableau représentatif fut réalisé par Charles Giron dans le style des anciens maîtres allemands, comme Dürer. A cette époque, il était très difficile de faire de la peinture historique parce qu’il y avait trop d’histoires régionales. La Suisse n’avait pas de dynasties royales qui auraient pu centraliser les tendances dans son histoire. C’est peut-être la raison pour laquelle la Suisse n’a pas une peinture historique comparable à celle de la France où le centralisme a permis de faire émerger l’art napoléonien ou celui de l’Ancien régime, une iconographie presque inéluctable pour les peintres. 

Parmi les oeuvres exposées, on retrouve des représentations de scènes familiales presque comiques, notamment avec une oeuvre de Sigismund Righini où l’univers pictural est très différent de la bourgeoise française.

PM : Righini était très important dans la politique culturelle en Suisse. Il était ambassadeur de l’art suisse, y compris en France. Il connaissait bien la peinture française et suisse, il était peintre de la modernité et il a soutenu des peintres suisses. Sylvie Patry a imaginé une juxtaposition de la famille de Righini avec celle de Vallotton. Je trouve l’idée excellente, d’autant plus que cela nous permet de montrer le côté suisse romand [Vallotton] et alémanique [Righini]. Il y a plus de méchanceté chez Vallotton, alors que chez Righini, on retrouve de l’humour et de l’ironie. Même si la fille de Righini racontait que les tableaux représentent très fidèlement l’ambiance familiale. Le peintre était vraiment le pater familias et les filles devaient obéir au doigt et à l’œil. Je pense qu’il y avait aussi une certaine influence d’Edvard Munch. Le directeur du Musée des Beaux-arts (Kunstmuseum) de Zurich, Wilhelm Wartmann, était un ami de Munch. Righini connaissait probablement les tableaux de famille paralysée de Munch. 

Sigismund Righini (1870–1937). La Famille I. 1904
Huile sur toile, 115,2 × 145 cm · S. D. m. g. : SR / 1904
Winterthour, Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte. Achat, 1989
Photo : © SIK-ISEA, Zürich (Philipp Hitz)

Le Musée d’Orsay achète des œuvres suisses, notamment Hodler, Giacometti et Vallotton depuis une trentaine d’années. Les maisons de ventes aux enchères commencent également à s’intéresser à l’art suisse. Diriez-vous que l’art suisse devient tendance ?

PM : Certainement. Henri Loyrette [directeur du Musée d’Orsay de 1994 à 2001] a commencé à acheter des artistes suisses dans les années 1990. Plusieurs toiles de Hodler, Giacometti, Vallotton et Amiet qui sont exposées appartiennent au Musée d’Orsay. Le Metropolitan Museum de New York a acheté un Hodler il y a dix ans. Il y avait déjà quelques Hodler aux États-Unis, acquis lors de la fameuse exposition Armory Show en 1912/13.  

Ferdinand Hodler (1853-1918). La Pointe d’Andey, vue depuis Bonneville, 1909
Huile sur toile, 67.5 cm × 90,5 cm
Paris, musée d’Orsay. Photo © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Quelle est votre œuvre préférée de l’exposition ? 

PM : Le reflet dans l’eau de Hans Emmenegger. Je suis lucernois comme Emmenegger, donc c’est normal que je prêche pour mon église (rires). Blague à part, c’est mon tableau préféré et pas juste parce que je suis lucernois. J’étais très heureux de le recevoir en prêt. Jusqu’à l’année dernière, il était chez un collectionneur à Athènes et ce n’était pas possible de le ramener pour l’exposition. Mais le tableau a depuis été acheté par un collectionneur suisse [Peter Suter] qui me l’a prêté. C’est une grande chance. Emmenegger force le spectateur à regarder, à apprendre, à voir autrement. Beaucoup de gens ne comprennent pas ce que le tableau représente. 

Hans Emmenegger (1866–1940). Reflet sur l’eau (Petit bateau à vapeur se reflétant dans l’eau). 1908-1909
Huile sur toile, 85,5 × 150,5 cm. Collection Peter Suter, courtesy of galerie Mueller
Photo : SIK-ISEA, Zürich (Philipp Hitz)

A l’époque d’Emmenegger, de nombreux artistes peignaient le lac de Lucerne mais ces vues réalisées par des peintres aujourd’hui oubliés, avaient vraiment un aspect carte postale. Emmenegger a changé la façon de voir le paysage. Je voulais montrer, dans la dernière salle de l’exposition, juste avant de basculer dans l’abstraction, les artistes qui avaient parfois choisi des sujets déjà un peu abstraits, comme Le coucher de soleil de Vallotton où la matière se dissout. Cette modernité n’est pas propre aux artistes suisses, tous les artistes européens y ont contribué. 

Félix Vallotton (1865-1925). Coucher du soleil, ciel orange. 1910
Huile sur toile, 54 x 73 cm. Suisse, Winterthur, Kunst Museum Winterthur
Photo : © SIK-ISEA, Zurich
Portrait de Paul Müller. Photo © Pep Shot Zürich

Modernités suisses (1890-1914)
Musée d’Orsay à Paris
Du 19 mai au 25 juillet 2021
https://m.musee-orsay.fr/

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