Rencontre avec Nadine de Koenigswarter

Nadine de Koenigswarter nous a reçu dans son atelier qu’elle a installé dans sa maison proche de Paris, entourée de ses chiens sauvés de l’abandon, ses œuvres, des livres et d’une impressionnante collection de vinyles. L’artiste participe à l’exposition collective Portrait, autoportrait, à voir au Musée Jenisch à Vevey jusqu’au 5 septembre 2021. Nadine de Koenigswarter nous a parlé de son travail artistique, du jazz, de l’Afrique de l’Ouest et de sa passion pour le vivant. 

Hannah Starman pour Arteez : Vous présentez deux grands dessins de la série des Songes à l’exposition « Portrait, autoportrait » à Vevey. D’où vient l’inspiration pour dessiner ces femmes « puissantes, fragiles et hiératiques » comme vous les décrivez ? S’agit-il d’un portrait ou d’un autoportrait ?

Nadine de Koenigswarter (NDK) : Je souscris tout à fait à la vision de Frédéric Pajak selon laquelle il y a dans chaque portrait une part d’autoportrait. Il y a une projection, mais c’est aussi complètement mêlé. Ce n’est pas moi, mais c’est moi certainement. J’ai toujours été attentive aux rêves et à cet univers intérieur qui nous habite. Cette figure de femme puissante m’est apparue dans des songes, des rêves éveillés, des visions intérieures avec des images très fortes dont parle Georges Bataille. Cela m’est arrivé deux, trois fois dans ma vie, par exemple, suite à la disparition de mon cousin dont j’étais très proche.

J’ai commencé cette série de Songes un soir après un blocage de plusieurs semaines. A l’époque, je faisais beaucoup de travail abstrait et dans l’abstraction, les choses ne sont pas dites de la même manière. Le premier dessin de cette femme forte mais incapable de s’exprimer, m’est apparu comme une évidence. Les deux Songes qui sont à Vevey ont aussi jailli assez spontanément. En plus, il n’y a pas de possibilité de repentir dans ces pièces car c’est de l’encre. Ce sont des dessins d’une certaine naïveté, expression à la croisée du rêve et de la réalité. Mais c’est vrai qu’au cours du travail, je ne me soucie pas de « beau ou pas beau », mais plutôt de ressentir si ce que je fais est « vivant ou mort. » Ce sont toujours ces deux éléments qui font que pour moi une œuvre tient le coup ou pas. 

Nadine de Koenigswarter, Songe. Encre sur toile. 195×130 cm. © ADAGP

Vous êtes autodidacte avec un parcours atypique. Comment êtes-vous devenue l’artiste que vous êtes aujourd’hui ? 

NDK : Comme jeune autodidacte je n’avais pas d’amis de ma génération qui étaient artistes. Je sortais en plus d’une adolescence difficile. J’ai commencé à peindre et dessiner pour créer une brèche et tenter de m’exprimer par un langage qui n’était pas celui des mots qui me faisaient peur. J’étais renfermée, mutique, et j’appréhendais toute forme d’extérieur. Je n’avais aucune confiance en moi et aucun repère. La confiance s’est construite petit à petit, la peinture m’y a beaucoup aidée, mais c’est difficile d’avancer sans école et sans référence. J’avais fait une année à l’atelier Penningen mais l’école formait à l’illustration et ce n’était pas ce que je voulais. Je me suis faite virer (rires).

Puis j’ai rencontré un artiste plus âgé d’origine roumaine, Julian Mereuta, réfugié politique en France, qui m’a proposé de m’installer quelques temps dans un coin de son atelier, une simple pièce à Bagnolet. J’ai aussi rencontré Wolf Vostell, un artiste extraordinaire, de la génération Fluxus, qui est mort à 60 ans, trop jeune pour partir. Il était proche de Nam June Paik, de John Cage et de tous ces artistes-là. Il m’a dit : « prend tout ce qui vient. Prend la profusion, prend l’excès, prend tout. » A partir de ce moment-là, je me suis dit que je ferais ce que j’ai envie de faire. Un jour, j’ai fait une tâche sur un dessin et je me suis dit : « C’est là qu’il y a la vie. C’est ça qui est vivant. » Je pense que c’est ça qui a déclenché ce besoin de travail plus abstrait pendant longtemps. 

Nadine de Koenigswarter, Night sound. Papier noir perçé. 2 x (2 m x 2 m). 2002. © ADAGP

Votre œuvre est très variée. On y trouve de l’abstrait, du dessin, de la photographie, des multiples, des caissons lumineux, de l’écrit aussi. Comment travaillez-vous ? Y a-t-il des périodes pendant lesquelles vous avez opté pour une forme d’expression plutôt qu’une autre ?

NDK : Non, il n’y a pas de chronologie dans mon travail. Je peux commencer quelque chose à telle période et reprendre ce travail, 20, 25 et plus tard. C’est vrai que j’étais dans l’abstraction pendant longtemps mais je fais des va-et-vient tout le temps, sans que cela ne me pose de problème. Par exemple, le Songe avec une double tête m’est apparu quand j’habitais à New York et à ce moment-là, j’en avais fait une petite gravure. Je l’ai repris beaucoup plus tard pour faire le dessin grand format qui est présenté à Vevey.  J’adore la gravure même si je n’en ai pratiquement pas fait, mais dans tout le travail que je fais maintenant, je tourne autour de la gravure. Pour la série de chiens [Chiens fabuleux, chiens fabulateurs], je racle, j’enlève, je travaille « en réserve. » Même quand je faisais un travail abstrait, je voulais toujours retrouver la couche d’avant, celle d’en dessous, jusqu’à retrouver le fond, la toile. Je n’aime pas les effets de style, il faut que ce soit très simple. 

Nadine de Koenigswarter, Lévrier/Chien fabuleux, chien fabulateur. 
Dessin à la craie grasse sur papier. 23 x 30 cm. 2017. © ADAGP 

Parfois aussi je fais des choses pour rire, autour de la famille, comme cet autoportrait habillé en rabbin. Je revenais de Prague parce que ma famille est plus ou moins originaire de là-bas et j’ai dit à mon père, « Papa, je t’apprends qu’on a un cousin orthodoxe que j’ai rencontré à Prague et qu’il m’a autorisé à faire des photos de lui que voici. » Mon père ne m’a jamais reconnue (rires). Je ne me sens pas bien dans un travail trop monolithique ou qui va dans une même direction. J’ai besoin de variations qui stimulent mon désir de poursuivre et de faire. C’est tellement jubilatoire !   

Nadine de Koenigswarter, Shem. Tirages photographiques argentiques. 4 x (30 x 40 cm). 1990. © ADAGP

La musique a joué un rôle important dans votre vie, votre travail et votre famille. Pannonica (Nica) de Koenigswarter a consacré sa vie au jazz et aux musiciens de jazz newyorkais. Vous-même avez longtemps vécu à New York avec Charles Gayle, figure majeure du free jazz. Qui était Pannonica pour vous et dans quelle mesure son amour de jazz vous a-t-il influencé ?

NDK : Ma grand-mère est morte à 20 ans en mettant mon père au monde. Mon grand-père, Jules de Koenigswarter, devenu veuf, a très vite épousé une lointaine cousine, Pannonica de Rothschild, et ils ont eu cinq enfants ensemble. Elle n’est donc pas ma grand-mère directe. Elle vivait à New York et nous n’avions pas beaucoup de contact avec elle. Par contre, ses enfants ont vécu chez nous à Paris. Mon grand-père, diplomate, donc très souvent en voyage, avait décidé que les enfants seraient mieux scolarisés en France et mon père a accueilli la fratrie dans son hôtel particulier. Pannonica a laissé des traces parce que j’étais très attirée par le jazz. Ensuite, je suis partie pendant une dizaine d’années en Afrique et c’était une envie d’Afrique et rien d’autre. Il y avait vraiment une attirance pour ça. Je ne sais pas si c’est lié, mais peut-être. Nica aimait le bebop jazz alors que j’adore le free jazz : Charles Gayle, Coltrane de l’époque Interstellar space, Rashied Ali, ou encore Steve Lacy, un musicien charmant décédé prématurément. Son jeu était assez mental, intellectuel, mais magnifique. Quand je travaille, j’aime écouter une musique qui me déporte, qui ne soit pas trop mélodique ou romantique, qui ne me mette pas dans un état d’âme particulier. Le free jazz, justement. 

Le deuxième visage sur le grand dessin Songes ressemble à Pannonica. 

NDK : Vous n’êtes pas la première personne à me le dire. Ce n’était pas intentionnel, mais on me l’a fait remarquer. C’est vrai que quand je fais un travail comme ça, je me laisse guider par ce que je ressens. Ce n’est pas toujours conscient. Ce n’était pas elle que je voulais faire en particulier. 

Nadine de Koenigswarter, Songe. Encre sur toile. 184×128 cm. 2010. © ADAGP

Vous avez édité, avec Frédéric Pajak, les photos de musiciens et leur trois vœux recueillis par Pannonica, Les musiciens de jazz et leurs trois vœux. Comment est né ce projet ?

NDK : J’ai habité lors de mes séjours là-bas dans la maison de Pannonica dans le New Jersey après son décès. Je dormais et travaillais dans sa chambre. Un jour, je suis tombée sur une grande malle pleine de polaroids qui étaient en train de disparaître, le polaroid étant un procédé fragile s’il n’est pas fixé. Il y avait des photos de John Coltrane, de Miles Davis et de gens moins connus. Je savais que la seule façon de sauver ces photos était de les scanner et publier. J’ai amené le tout à Paris et j’ai montré les photos à Frédéric Pajak. Nous étions d’accord sur le fait qu’il fallait faire un ouvrage le plus facsimilé possible et non pas un beau-livre.

Les vœux des musiciens, tapés à la machine, et les photos étaient collés dans les carnets Hermès en cuir de Pannonica. Ces carnets ont, à la suite de la publication, été exposés à la Maison Hermès à New York et Berne et au Festival de Jazz à Montreux. C’était beau parce qu’elle avait collé ces photos avec du vieux scotch qui avait déteint de l’autre côté. La maison de Pannonica reste à disposition des musiciens qui y vivent toujours, les uns plus vieux que les autres. A l’époque, il y avait Richard Wilkinson, le mari de June Tyson, qui était la chanteuse fétiche de Sun Ra. Il connaissait tous les gens de cette génération. Nous avons passé une dizaine de jours ensemble à identifier les musiciens sur les photos et un mois plus tard, il est décédé. Ce livre est particulier parce que c’est une sociologie du jazz de l’époque. Même si quelques fois les vœux ne sont pas très originaux, cela reflète les espérances des musiciens, dont on connaissait surtout la musique. Pannonica leur a donné la parole et elle voulait que le livre soit publié. 

Carnet de Pannonica de Koenigswarter (détail). Famille De Koenigswarter. Tous droits réservés. 

Vous avez vécu et voyagé en Afrique de l’Ouest avec un groupe de musiciens pendant plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a attiré là-bas ?

NDK : J’en avais marre du parisianisme, mais c’était vraiment aussi un besoin d’Afrique. Il n’y avait pas d’autre continent qui me donnait envie et il est vrai que ça a été assez brutal. J’étais enseignante vacataire en arts plastiques dans une école à Paris. J’avais déjà visité Dakar et initialement, je voulais y retourner pour travailler avec les enfants de la rue. Certains artistes connus, par exemple Ousmane Sow, et moins connus, le faisaient déjà. Finalement, ça ne s’est pas fait. En 2000, j’ai été invitée par le sculpteur Alain Kirili à assister pendant une vingtaine de jours à une rencontre en pays dogon au Mali entre la troupe de la communauté des masques dogon Awa et des musiciens Afro-américains comme Joseph Jarman ou Leroy Jenkins. Une expérience fabuleuse. Deux ans plus tard, je suis retournée en Afrique et suis allée au Festival de jazz de Saint Louis du Sénégal. J’y ai rencontré des musiciens traditionnels et j’ai vécu pendant près de huit ans auprès d’eux. C’étaient des Guinéens, une quarantaine d’hommes qui vivaient plus ou moins en communauté, un peu nomades, « en aventure » comme ils disent. Ils étaient « réfugiés économiques » au Sénégal et extrêmement démunis. Ils faisaient eux-mêmes leurs magnifiques instruments traditionnels et ils jouaient la plupart du temps pour les cérémonies locales. 

Nadine de Koenigswarter, Skin song (Africa). Photo argent percée montée sur alu. 76 x 118 cm. 2008. © ADAGP

Comment cette expérience africaine a influencé votre travail ? 

NDK : Toutes ces pièces noires [Pièces noires & Cosmogonies] que j’ai faites sont très liées à l’Afrique.  En pays Dogon, je dormais au bord de la falaise de Bandiagara, sur une natte au sol, avec toute la voûte étoilée au-dessus, d’autant plus présente qu’il n’y a pas l’électricité. J’utilise un papier noir brillant en surface et blanc au dos. Je travaille à l’aveugle et je repousse le papier vers l’avant par le dos. Ce qui fait que le blanc est éclaté et revient vers l’avant. Cela donne des grands papiers qui flottent librement au mur. Je rentre dans la musique qui m’accompagne souvent lorsque je travaille, comme dans une transe, et je me laisse guider par le rythme, plus que par le visuel. C’est une pulsation, c’est une pulsion. C’est le rythme de la kora, la harpe africaine, qui fait que je perce en cadence. Je travaille au sol et c’est un travail à l’aveugle et sans intention préalable. J’aime bien quand un travail en amène un autre. Comme quelque chose sans fin mais avec une finalité qui est de trouver un état d’équilibre / déséquilibre qui me convient et qui fait que je peux arrêter le travail à cette étape, mais il faut parfois plus de temps pour savoir si ça tient la route. J’ai fait beaucoup de photos en Afrique, des films aussi, sur mes amis guinéens, sur cette communauté. J’ai aussi beaucoup dessiné ces musiciens sur le vif. J’ai rempli une trentaine de carnets là-bas. Je les dessinais tout le temps. C’était aussi pour moi une façon d’échanger avec des gens. Je dessinais des enfants, des familles et je leur donnais des dessins. 

Nadine de Koenigswarter, Sans titre, photographie argentique montée sur aluminium. 50 x 60 cm.1997
© ADAGP

Quels sont les projets ou les formes artistiques que vous aimeriez explorer ?

NDK : Cela fait quinze ans que je travaille sur un livre sur un de mes cousins, Philippe Lunel, décédé en 1994 du SIDA qui m’était très proche. J’ai toujours peint et dessiné mais quand j’ai écrit le livre autour de mon cousin, ça a été une immersion difficile, régressive, douloureuse mais par contre, écrire et trouver les mots a été jubilatoire. Les mots, la précision des mots, c’était un autre plaisir que j’ai découvert. Ce sera un livre plein d’images parce qu’on a eu un échange quasi quotidien pendant une dizaine d’années avant sa mort.

De l’insomnie. Livre 1 (détail).15 x 19 cm. 1992. © ADAGP

On échangeait des objets, des dessins, des lettres et j’ai fait une somme de tout ça. Par ailleurs, j’ai fait quelques multiples dérivés d’un de mes échanges avec lui. J’en ai fait une dizaine à la main et je les ai appelés « De l’insomnie. » Mon cousin était insomniaque et il m’avait envoyé un dessin d’un homme qu’il avait appelé « Le Surhomme », entouré des noms des médicaments contre l’anxiété ou pour dormir avec des noms épouvantables, Urbanil, Palfium, Temgesic, et en réponse, je lui avais envoyé un bonhomme qui compte des moutons. Ce projet me tient terriblement à cœur et le livre sortira un jour, j’espère. 

Nadine de Koenigswarter avec Rosie, Galan et Mia. Photo: Hannah Starman

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