Oskar Kokoschka. L’appel de Dresde

Aglaja Kempf, conservatrice de la Fondation Kokoschka, nous a reçus à l’occasion de l’exposition « Oskar Kokoschka. L’appel de Dresde » , actuellement présentée au Musée Jenisch de Vevey. La conservatrice nous a raconté la vie de l’artiste, commenté les œuvres exposées et partagé avec nous des anecdotes dresdoises sur Kokoschka. 

Hannah Starman pour Arteez : Quel était pour Kokoschka l’appel de Dresde ? 

Aglaja Kempf (AK) : L’exposition braque le projecteur sur les années dresdoises de Kokoschka de 1916 à 1923. Engagé dans la première guerre mondiale, Kokoschka a été blessé plusieurs fois. Dès 1916, il essaie d’obtenir un poste d’enseignant en Allemagne. Il intègre École des beaux-arts de Dresde (Kunstakademie Dresden) en 1919.

Au-delà de la reconnaissance de l’école, des marchands et des collectionneurs, Dresde, avec ses collections royales et ses musées, lui offre un patrimoine pictural extraordinaire auquel il était très attaché. Dans ses écrits, Kokoschka raconte ces musées où il admirait les Rembrandt, les Van Eyck, les Vermeer, les Caspar Friedrich, ces œuvres qui l’ont beaucoup marqué. Cette ville a aussi beaucoup compté dans l’émergence de l’expressionisme.  Le mouvement Die Brücke y est né en 1905 ainsi que d’autres mouvements sécessionnistes. C’était un vivier d’hommes et de femmes qui s’inscrivaient dans une réflexion inédite dans le domaine de la peinture et du théâtre. 

Dresde a joué un rôle important pour Kokoschka, tant sur le plan personnel qu’artistique. Comment décririez-vous cette période ? 

AK : D’une part, Kokoschka était très soulagé d’être libéré de ses obligations militaires. Il avait été blessé à la tête et à la poitrine et souffrait de problèmes d’équilibre. Il avait besoin de se remettre physiquement de ses blessures. D’autre part, c’était galvanisant pour lui d’avoir été appelé à ce poste prestigieux qui, pour la première fois de sa vie, lui offrait une situation financière confortable. Le plus bel atelier dans l’enceinte de l’école lui avait été attribué, avec une grande verrière et la vue sur l’Elbe. Cela lui a permis de saisir la ville aux différents moments de la journée avec des jeux lumière très variés. Les paysages urbains de Dresde sont une série absolument fantastique. Les œuvres produites sont considérées comme l’un de ses sommets artistiques. 

A la même époque, la Gemäldegalerie lui a acheté plusieurs peintures. Sa cote était déjà importante et les prix de ses tableaux dépassaient ceux de Gustav Klimt et d’Egon Schiele. Même Vassily Kandinsky trouvait qu’il était cher. En 1922, Hans Posse, le directeur de la Gemäldegalerie choisit Kokoschka pour représenter l’Allemagne à la Biennale de Venise. Pendant son séjour à Dresde, Kokoschka est vraiment porté par un élan singulier. On le ressent aussi dans ses tableaux où tout d’un coup, il y a une couleur extrêmement marquée, juxtaposée avec beaucoup de vitalité.

En même temps, Kokoschka sortait d’une histoire d’amour dévastatrice avec Alma Mahler.

AK : C’est vrai que Kokoschka souffrait encore de son histoire d’amour avec Alma Mahler. Les avortements en 1912 et en 1914 étaient d’autant plus traumatisants pour lui qu’il avait vraiment désiré ces enfants avec elle. Il voulait se marier et fonder un foyer avec Alma. Il a eu beaucoup de peine à faire le deuil de tous ces projets. Alma Mahler avait dit à Oskar Kokoschka « si tu fais un chef d’œuvre, je t’épouse. » Il a peint la Fiancée du vent (1913) qui est, encore aujourd’hui, considérée comme son chef-d’œuvre, mais il n’a pas su la convaincre de l’épouser. 

Oskar Kokoschka (Pöchlarn 1886 – 1980 Montreux)
Alma Mahler, das reine Gesicht, 1913
Pierre noire et encre sur papier transparent, 28,3 x 44,3 cm
Musée Jenisch Vevey – Fondation Oskar Kokoschka
© Fondation Oskar Kokoschka 2021, ProLitteris, Zurich
Oskar Kokoschka, Die Windsbraut (« La fiancée du vent »), 1913. HxB: 180.4 x 220.2 cm; Öl auf Leinwand; Inv. 1745.
Kunstmuseum Basel- mit einem Sonderkredit der Basler Regierung erworben. Photo Credit : Kunstmuseum Basel – Jonas Haenggi

C’est là qu’il fait fabriquer une poupée grandeur nature à l’effigie d’Alma Mahler. 

AK : Tout à fait. Kokoschka échange une correspondance fournie dans les années 1918-19 avec Hermine Moos, la costumière munichoise qui réalise la poupée qu’il lui a commandée. Kokoschka lui donne des indications incroyablement précises sur la façon dont il aimerait que la poupée soit conçue. Lorsque la poupée finalement arrive, il est dépité par le résultat. Tangible, elle ne peut pas rivaliser avec ce qui était de l’ordre du rêve. Néanmoins, cette poupée lui sert de modèle pour des dessins et des peintures. Nous exposons un dessin qui représente la poupée, La Poupée (1919). C’est particulier dans l’histoire de la peinture. C’est un épisode qui a été beaucoup commenté d’un point de vue psychanalytique. Il y a cette image du transfert, mais c’était aussi une façon d’exorciser et mettre un terme à cette histoire. Kokoschka a gardé la poupée quelque temps pour la représenter et ensuite, comme il le raconte dans son autobiographie, cette poupée a terminée « esquintée » dans une soirée débridée dans le grand jardin de Dresde. La destruction symbolique de son effigie clôt ainsi le chapitre avec Alma Mahler. 

Oskar Kokoschka (Pöchlarn 1886 – 1980 Montreux)
Die Puppe, 1919
Encre de Chine (plume) sur papier, 53 x 38 cm
 Musée Jenisch Vevey – Fondation Oskar Kokoschka
© Fondation Oskar Kokoschka 2021, ProLitteris, Zurich

Quelle était sa plus grande innovation artistique durant cette période ?

AK : Son traitement de la couleur. C’est là que l’on voit le très grand coloriste qu’il est devenu et qu’il va continuer à être par la suite. Il a une façon d’apposer les couleurs qui est très intéressante. Dans ses peintures, c’est souvent un peu par facettage, comme les mosaïques, on a parlé de tapisseries, des couleurs de perroquet.

Oskar Kokoschka
Mädchen mit Früchtekorb auf dem Kopf, 1923 (vers) Aquarelle sur papier, 68,3 × 51,8 cm
Fondation Oskar Kokoschka, Vevey
© Fondation Oskar Kokoschka 2021, ProLitteris, Zurich © Photographie Julien Gremaud

Dans ses aquarelles, on voit aussi que la couleur est beaucoup plus importante que le trait. Par exemple, il ne fait pas une ligne de contour mais il laisse librement aller la couleur. C’est dans le travail du pinceau qu’il découvre vraiment la couleur et c’est une manière originale qui lui est propre. Aujourd’hui, voir des aquarelles de figures nous semble assez banal, mais c’était au début du 20ème siècle en Allemagne que l’on a redécouvert l’attrait pour l’aquarelle.

Oskar Kokoschka
Mädchen mit grüner Schürze
[Jeune fille au tablier vert]
, 1921 (novembre)
Aquarelle sur papier, 68,7 × 51,2 cm
Fondation Oskar Kokoschka, Vevey
© Fondation Oskar Kokoschka 2021, ProLitteris, Zurich © Photographie Julien Gremaud

Dans la hiérarchie des genres, l’aquarelle ne fonctionnait pas comme une œuvre indépendante ou particulièrement prisée. Son traitement a octroyé un nouveau statut aux œuvres qu’il faisait avec de l’aquarelle. A Dresde, il a commencé aussi à s’intéresser à la peinture de paysages urbains. C’est une autre grande découverte pour lui au cours de cette période. 

Quelle est pour vous, l’œuvre la plus remarquable de l’exposition ? 

AK : Mère et enfant. J’affectionne particulièrement les peintures de cette période, à cause de la couleur mais aussi de l’originalité de traitement. J’y trouve beaucoup de fraîcheur et ce procédé dans lequel je ressens beaucoup de liberté me touche. On associe Kokoschka à l’expressionnisme, mais ce que j’aime avant tout chez lui, c’est sa veine baroque. On la retrouve dans le mouvement et dans la composition d’ensemble. On a ce petit enfant qui est déjà poussé vers l’extérieur, on a aussi ce bleu ciel qui me fait beaucoup penser au ciel baroque, cet envol, ce mélange de la chair et de ces fonds bleutés, la façon dont le blanc est traité, le rouge également, et le thème aussi puisqu’il l’avait commencé par l’appeler Madone. Le côté baroque se manifestera plus tard, mais on le voit déjà dans ce tableau. Plus j’étudie le travail de Kokoschka, plus le côté baroque me saute aux yeux. Parfois, c’est même la première chose que je vois. Pourtant, cela n’a pas été souvent mis en évidence. 

Oskar Kokoschka
Mutter und Kind [Mère et enfant], 1921
Huile sur toile, 51 × 60 cm
Musée Jenisch Vevey
© Fondation Oskar Kokoschka 2021, ProLitteris, Zurich © Photographie Musée Jenisch Vevey

Je trouve le portrait de Max Reinhard, un grand comédien expressionniste allemand, très beau aussi. J’aime beaucoup ce regard hypnotique qui nous aspire et ce trait très délié et très libre. Il y a un contraste entre la vivacité du trait et quelque chose qui est tourné vers l’intériorité de ce personnage. 

Oskar Kokoschka (Pöchlarn 1886 – 1980 Montreux)
Max Reinhardt (Kopf), 1919
Lithographie sur papier, 38,6 x 30,3 cm papier: 65,5 x 48,2 cm
 Musée Jenisch Vevey – Fondation Oskar Kokoschka
© Fondation Oskar Kokoschka 2021, ProLitteris, Zurich

Le décès de son père en octobre 1923 marque la fin de la période dresdoise de Kokoschka.  Quels étaient leurs rapports ?

Le père de Kokoschka descendait d’une famille d’orfèvres mais lui-même était commis-voyageur. L’argent l’inquiétait et sa situation financière était délicate. Quand Kokoschka a été pris dans sa classe par Carl Otto Czeschka dans l’École des arts appliqués à Vienne, Monsieur Kokoschka père était allé voir Monsieur Czeschka pour lui signifier que c’était une très mauvaise idée d’accueillir son fils dans sa classe et que ce n’était pas lui rendre service. En même temps, son père a aussi beaucoup compté dans l’affirmation de sa volonté de devenir peintre. Kokoschka racontait partout que c’était son père qui lui avait offert sa première boîte de peinture. Il lui a offert aussi un ouvrage de Jan Amos Comenius, le pédagogue tchèque qui a énormément pesé dans le parcours de Kokoschka. 

Le départ de Kokoschka a suscité beaucoup d’émotion à Dresde. 

Oui et c’est une histoire très cocasse. Kokoschka intègre sa chaire en 1919, mais déjà à partir de 1920, ses présences se font sporadiques et irrégulières. Il part à Vienne, fait des incursions à Berlin, en Suisse et finalement, part définitivement pour ses grands voyages. Jusqu’aux années 1930, le rectorat lui écrit pour essayer de le ramener à Dresde : « nous aimerions absolument que vous reveniez, ce serait tellement fantastique de vous avoir, c’est tellement important pour nous. Quelles seraient vos conditions ? » Alors Kokoschka pose des conditions totalement surréalistes : « j’aimerais cinq mois de vacances, une commande publique, j’aimerais que soit engagé en même temps que moi un de mes amis, j’aimerais un salaire bien au-delà de la norme. » Et, chose incroyable, le rectorat accepte (rires). Mais en parallèle, Kokoschka écrit dans sa correspondance privée que de toute façon, il n’a absolument pas l’intention de revenir à Dresde. Alors, le rectorat insiste encore. Finalement, Kokoschka dit « j’aimerais huit mois de vacances » mais le rectorat n’a pas accepté. Il n’est jamais revenu.  

Portrait de Aglaja Kempf par Hannah Starman © Hannah Starman

Oskar Kokoschka. L’appel de Dresde
Musée Jenisch, Vevey
Du 29 mai au 5 septembre 2021
http://www.museejenisch.ch/

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