Peter Suter ou l’art de collectionner

Peter Suter nous a reçus dans sa maison à Bâle, entouré de sa fabuleuse collection d’art suisse du début du siècle dernier. Collectionneur, écrivain, artiste et commissaire d’exposition, Peter Suter a récemment prêté vingt-trois tableaux de Hans Emmenegger à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne pour l’exposition Hans Emmenegger (1866-1940) en cours jusqu’au 31 octobre 2021. Le collectionneur nous a parlé de sa passion pour l’art moderne suisse, de Hans Emmenegger et de son propre travail créatif. 

Hannah Starman pour Arteez : Vous êtes un grand collectionneur de Hans Emmenegger. Comment est né votre passion pour cet artiste lucernois méconnu ?

Peter Suter (PS) : Pendant mes études d’archéologie classique, j’ai commencé à m’intéresser à l’art pictural. A l’époque, je trouvais chez des brocanteurs des toiles de très grande qualité qui ne coûtaient presque rien. Je me suis découvert une certaine passion et j’ai voulu approfondir cet intérêt. J’ai acheté mon premier Emmenegger il y a 45 ans chez Koller, une salle de vente à Zurich, pour 120 francs. C’était un petit tableau représentant l’eau qui tombe dans une tasse rouge [Jet d’eau, 1921]. C’est une étude du mouvement : on y voit l’eau qui coule, mais aussi une multitude de différents autres mouvements. Je ne connaissais pas du tout Emmenegger et j’étais fasciné par son travail. Après j’ai cherché ses œuvres partout et j’en ai réuni une quarantaine dans ma collection. J’ai voulu donner un sens et une certaine forme à cette passion, c’est pourquoi je me suis spécialisé dans l’art suisse de la période comprise entre 1900 et 1940. Ce choix n’a pas été inspiré par un quelconque nationalisme, mais puisque je suis établi en Suisse, mon rayon d’exploration est naturellement autour de moi. 

Hans Emmenegger. Wasserstrahl Jet d’eau, 1921. Huile sur toile, 45 x 31 cm. Collection Peter Suter    

Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’œuvre d’Emmenegger ? 

PS : Je trouve extraordinaire sa concentration sur l’observation des phénomènes naturels. Ses tableaux nous entraînent à regarder d’une manière différente. On y trouve souvent plusieurs couches de temporalités qui se superposent. Par exemple, on voit presque les ombres bouger sur une surface de neige. En même temps, on observe que l’épaisseur de la neige change ; parce que le soleil qui jette les ombres est aussi en train de fondre la couche de neige que l’ombre recouvre. Sauf que la fonte de neige prend quelques semaines, alors que le mouvement des ombres suit un cycle journalier. Les deux temporalités sont ainsi entremêlées. Nous sommes en présence de différents mouvements simultanés et parallèles à notre regard : la fonte des neiges et le mouvement des ombres. Comme si l’ombre entraînait notre regard et le faisait voyager dans le temps.  Il y a une intimité très particulière qui se crée ainsi entre moi, spectateur, et ce que je vois. 

Hans Emmenegger. Schlagschatten auf Schnee | Ombres portées sur la neige, 1925. Huile sur toile, 46,5 x 102,5 cm. Collection Peter Suter

Pourquoi a-t-on oublié Emmenegger ? Parce que pour ses contemporains, son travail n’était pas moderne. Il peignait des choses simples, des arbres, des ombres, une tasse qui se remplit d’eau, etc., pendant que Giovanni Giacometti et d’autres, faisaient exploser la couleur. C’était ça, la modernité ! Un type qui peignait des courges n’avait aucune chance face à cette peinture vigoureuse. Les historiens d’art qui s’intéressent à la modernité n’ont pas réalisé que la démarche d’Emmenegger était éminemment moderne. 

Hans Emmenegger. Zierkürbis | Coloquinte, 1935. Huile sur toile, 26 x 31 cm. Collection Peter Suter

Est-ce que l’intérêt récent pour Emmenegger vient d’une nouvelle appréciation de l’originalité de son travail ? 

PS : Je crois que oui. Emmenegger est tellement remarquable qu’on ne peut plus l’ignorer, mais cela a pris beaucoup de temps. Son traitement du mouvement est unique. Si vous regardez, par exemple, Roches rouges et jaunes près de Vidauban, vous voyez qu’il inverse deux mouvements. Contrairement à ce que l’on a l’habitude de voir, à savoir, les nuages qui bougent et se transforment, alors que le paysage reste statique, Emmenegger fixe les nuages et fait tourner la colline. C’est comme si on voyait la rotation de la Terre ou comme si on observait le paysage filant depuis un train. Je pense que tous les tableaux d’Emmenegger, même une courge immobile, contiennent la notion du mouvement, souvent intérieur. Il a étudié le mouvement et à partir de 1918, s’est mis à le peindre, par exemple, le vol d’oiseaux. Il utilisait la photo pour mieux en comprendre les différentes étapes et il connaissait certainement le travail du photographe du mouvement Eadweard Muybridge, mais il n’a pas reproduit ces photos en peinture. On sait que son travail a tellement fasciné René Magritte que le surréaliste belge lui a acheté un tableau au début des années 1920, alors qu’il n’était pas collectionneur. Magritte a dû vraiment voir quelque chose dans cette démarche qui l’intéressait spécifiquement. 

Hans Emmenegger. Rote und gelbe Felsen bei Vidauban (Var) | Roches rouges et jaunes près de Vidauban (Var), 1911. Huile sur toile, 66 x 99 cm. Collection Peter Suter

Il y a aussi quelque fois quelque chose de mystérieux et d’hypnotisant dans son travail. Par exemple, dans ses tableaux de forêts, on voit souvent la lumière du soir qui entre dans la forêt. On a l’impression de se trouver dans un film ou un roman policier. On imagine que la lumière sur les troncs d’arbres vienne de phares de voiture et que l’on va bientôt découvrir un meurtre ou quelque chose de ce genre. L’atmosphère est très chargée, intense, mais il ne raconte pas d’histoire, Emmenegger n’est pas un artiste narratif. Il peint ce qu’il voit, mais dans sa représentation de l’ombre et de la nuit, les éléments psychologiques sont présents aussi. 

Hans Emmenegger. Waldinneres | Intérieur de fôret, 1933. Huile sur toile, 100 x 65 cm. Collection Pictet 

A part Hans Emmenegger, quels sont les autres artistes que vous collectionnez ? 

PS : Ils sont nombreux et j’ai aussi des tableaux qui ne sont pas signés et que je n’ai pas pu attribuer à quelqu’un.  En raison de ma vie à Bâle, il y a évidemment beaucoup d’artistes de cette ville qui figurent dans ma collection. Dans les années vingt, il y avait un groupe d’artistes qui initialement étaient proche de Ernst Ludwig Kirchner. Pendant longtemps, on ne leur a pas accordé une originalité propre et on les a typés « élèves du maitre allemand ». Ils se sont pourtant nettement émancipés de l’influence de leur maître. Ceci est spécialement vrai pour Paul Camenisch. Cet artiste a peint des tableaux très politiquement engagés, tel par exemple Gorille au zoo de Bâle, réalisé dans les années 1950. C’est tragique, cet animal impressionnant qui ne peut guère se retourner dans sa cage, alors qu’il aurait la force de déchirer la fine grille qui l’emprisonne. Au fond, on voit un espace noir où Camenisch a mis sa signature comme sur un tableau noir scolaire. Cette toile irradie à la fois une fragilité et une incroyable force.

Paul Camenisch. Gorilla im Basler Zoo | Gorille au zoo de Bâle, 1957. Huile sur toile, 115 x 90 cm. Collection Peter Suter

Rudolf Maeglin est aussi un magnifique peintre bâlois, très engagé aux côtés des ouvriers. Il a documenté par sa peinture la transformation urbaine et la construction industrielle. Je viens de publier avec le musée d’art de Bâle un livre sur un groupe qu’un autre Bâlois admirable, Fritz Baumann, avait fondé en 1918 et qui s’appelait Das neue Leben [La nouvelle vie]. Le collectif réunissait des artistes tels que Francis Picabia, Hans Arp, Sophie Taeuber, Alice Bailly, Augusto Giacometti, Niklaus Stoecklin, Alexander Zschokke… Parmi eux, une vingtaine de femmes, ce qui était tout à fait révolutionnaire à l’époque. La Kunsthalle Basel était la première institution publique à montrer cet art avant-gardiste en 1918, suivi de la Kunsthaus Zurich et la Kunsthalle Berne. Niklaus Stoecklin faisait des tableaux époustouflants déjà en 1916. Il était le seul Suisse présent à l’exposition de Mannheim en 1925 qui a donné au mouvement le nom Neue Sachlichkeit [Nouvelle objectivité]. J’affectionne particulièrement le portrait d’une jeune femme réalisé en 1918 [Foscola, 1918].  On y observe vivement la transition de l’expressionisme à la Neue Sachlichkeit.

Niklaus Stoecklin. Foscola, 1918. Huile sur carton, 50 x 41 cm. Collection Peter Suter

De nombreux artistes suisses ont réalisé leurs œuvres importantes à l’extérieur de la Suisse. Par exemple, Karl Ballmer, un Argovien qui vivait à Hambourg dans les années 1920/1930, est un artiste absolument phénoménal et peu de gens le connaissent. C’est triste. Le musée d’Aarau lui a consacré deux grandes expositions, en 1990 et en 2016. Malheureusement, l’artiste reste toujours ignoré par la plupart des gens. Ou encore, Wilhelm Schmid, un autre Argovien, membre actif du collectif « Novembergruppe » à Berlin, créateur d’œuvres significatives de la Neue Sachlichkeit, ce mouvement dans l’art après la première guerre mondiale.

Vous avez beaucoup œuvré pour la reconnaissance des artistes suisses méconnus ou pas suffisamment connus. Vous avez organisé des expositions, écrit des livres, prêté vos œuvres. Comment décrirez-vous ces expériences ?

PS : J’ai été commissaire ou co-commissaire de plusieurs expositions. J’ai présenté ma collection deux fois au Aargauer Kunsthaus, avec le vice-directeur de l’époque, Thomas Schmutz, un homme formidable. Nous avons monté deux grandes expositions, en 2013 [Stille Reserven –Les réserves cachées :] et en 2017 [Blinde Passagiere – Passagers clandestins : Un voyage à travers la peinture suisse]. Nous avons juxtaposé les tableaux de ma collection avec certaines œuvres de la collection du Musée. Nous voulions montrer aux visiteurs – qui, à cette époque, ne connaissaient que Hodler, Amiet, Giacometti et Vallotton – la richesse de la production artistique en Suisse.  En 2017, le Kunstmuseum de Lucerne a présenté l’œuvre de Hans Emmenegger. Je suis très sensible à la présentation des toiles, notamment au cadrage. Pour cette exposition j’ai réussi à convaincre quelques collectionneurs de faire recadrer leurs tableaux. Ses toiles sont tellement épurées qu’un cadre néobaroque les tue. Emmenegger a d’ailleurs lui-même conçu les cadres très simples et absolument parfaits pour ses propres œuvres.

Je trouve un peu dommage quand on organise une exposition d’art suisse de cette époque, comme par exemple l’exposition sur l’Expressionisme Suisse actuellement au Musée de Winterthur, où ne sont présentés pratiquement que des tableaux déjà maintes fois vus et revus, publiés dans les livres, etc. Alors qu’il faudrait, à mon avis, privilégier les œuvres qui n’ont pas encore été montrées. Sinon, les spectateurs voient toujours les mêmes tableaux et la connaissance n’avance pas. Pour ma part, j’essaie de donner plus de visibilités aux artistes et aux œuvres méconnus. On a tort de penser que les gens seront attirés par des œuvres qu’ils connaissent déjà. Au contraire, les visiteurs sont ravis quand ils font des découvertes. C’est évident que certains chefs-d’œuvre sont incontournables, mais il faut également proposer autre chose. 

Paul Camenisch. Bäume |Arbres, 1926. Huile sur toile, 115 x 140 cm. Collection Peter Suter.

Vous avez amassé une collection impressionnante d’œuvres. Que pensez-vous en faire ? 

PS : C’est maladif d’avoir autant de tableaux, mais c’est une maladie agréable (rires). Il m’arrive d’acheter deux, trois tableaux par semaine, souvent dans des petites salles de vente ou chez des brocanteurs. Parfois, le tableau est tellement sale qu’on ne voit même plus la peinture sous toutes les couches de vernis jaunâtre imprégné par la nicotine. Je lui offre une nouvelle vie en le faisant restaurer.

En effet, il faut se poser la question de ce qui va se passer avec la collection. Mes enfants aiment les tableaux, mais ils n’en garderont que quelques-uns. Après tout l’effort investi dans cette collection, il serait malheureux de la voir se disperser aux quatre coins du monde. Le rêve serait de trouver une solution à la manière d’un « Schaulager », un entrepôt et un lieu d’exposition ; un endroit où l’on peut mettre les tableaux à disposition des chercheurs et les montrer aux visiteurs. J’aimerais bien que tout ce travail serve à quelque chose. Pour l’instant, je suis en train de préparer un catalogue interne de la collection qui sera en même temps un instrument pour mettre sur papier mes idées. 

Paul Camenisch. Doppelporträt (Paul Camenisch und Max Haufler) | Double portrait (Paul Camenisch et Max Haufler), 1931. Huile sur toile.  114 x 140 cm. Collection Peter Suter

Vous êtes artiste, écrivain et collectionneur. Comment mariez-vous toutes vos passions ? 

PS : J’ai commencé à peindre pendant mes études et je l’ai fait pendant une dizaine d’années. C’était une période importante et passionnante, mais peu à peu, je me suis dirigé vers l’écriture. J’avais réalisé que j’écrivais plus sur la peinture que je n’en faisais. Ensuite, j’ai commencé à travailler avec des architectes et cela m’a ouvert un nouveau champ d’expériences, qui m’est très cher. C’est surtout avec Roger Diener que j’ai une collaboration fascinante de longue date. Par exemple j’ai pu réaliser l’architecture intérieure de l’ancien bâtiment du 19ème de l’ambassade Suisse à Berlin en dialogue avec le nouveau bâtiment de Dienerarchitecten. C’est surtout le travail en dialogue avec quelque chose qui existe déjà, le rapport nouveau-ancien, qui m’intéresse.

La production de livres me permet aussi de marier plusieurs de mes passions. Je collectionne des vases créés entre 1902 et 1907 dans un style Art Nouveau japonisant par Max Laeuger, un céramiste et architecte allemand. Laeuger avait réalisé, entre autres, l’intérieur de l’actuel Musée Langmatt à Baden qui, avant d’être le musée, était une maison particulière de la famille Brown. Pour présenter ces vases dans cet endroit, j’ai produit un livre et je les ai rassemblés comme un cycle de saisons, commençant par l’hiver, le printemps, etc. Ces vases sont tellement parfaits que je ne voulais pas les charger de trop de texte, donc j’ai écrit, parti du modèle des haïkus, des poèmes encore plus condensés. Ensuite, avec une amie photographe, l’artiste Christa Ziegler, nous avons faits des photos de ces vases prises en lumière naturelle, de face et sur des fonds simples et diversifiés. Le photographe Balthasar Burkhard est également venu chez moi pour les photographier. Le livre qui en est sorti est minimaliste, beau et sensuel, comme je les aime.  

Quel est votre prochain projet ? 

PS : Je suis actuellement engagé dans deux concours architecturaux avec différents architectes. Mais avant tout, j’irai à Martigny pour visiter l’exposition de Gustave Caillebotte, un artiste que j’aime beaucoup. Saviez-vous que Caillebotte était un des plus grands philatélistes du monde ? Sa collection est maintenant en possession de la Reine d’Angleterre. Emmenegger était un passionné de la philatélie aussi. Lui, qui a toujours débordé de générosité envers ses amis, qui a financé la maison de Cuno Amiet, qui avait une magnifique collection d’artistes allemands, qui avait de la terre et a tout vendu pour acheter les timbres, il est mort sans un sou. Il s’est complètement ruiné avec cette sacrée philatélie. Quel incroyable destin ! 

Portrait de Peter Suter © Hannah Starman

Hans Emmenegger 
Musée de l’Hermitage, Lausanne
Du 25 juin au 31 octobre 2021
www.fondation-hermitage.ch

Toute reproduction interdite
© http://www.arteez.ch 2021