Pionnières, Artistes dans le Paris des Années folles

Camille Morineau a répondu à nos questions par téléphone depuis Paris où elle dirige l’association AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) qu’elle a fondé en 2014. Conservatrice du patrimoine, historienne de l’art spécialiste des artistes femmes, Camille Morineau est commissaire de l’exposition Pionnières, Artistes dans le Paris des Années folles actuellement présentée au Musée du Luxembourg à Paris. Camille Morineau nous a parlé de son engagement pour la visibilité des artistes femmes, de la mission et des projets d’AWARE, et de « l’incroyable vivacité, radicalité et diversité » des pionnières qui ont marqué la scène artistique parisienne des années 1920. 

Vue de l’exposition Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles, Musée du Luxembourg
scénographie Sylvie Jodar
© Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy

Hannah Starman pour Arteez : L’association AWARE que vous avez fondé en 2014 témoigne de votre engagement pour la visibilité et la reconnaissance des artistes femmes. Que fait AWARE pour rendre visible les artistes femmes des 19ème et 20ème siècles et quelle est votre ambition pour son avenir ? 

Camille Morineau (CM) : En fondant AWARE, j’ai créé l’outil qui m’avait manqué à moi, en tant qu’historienne d’art, quand j’avais fait l’exposition Elles : Artistes femmes dans les collections du Musée national d’Art moderne au Centre Pompidou (2009-2011). En préparant Elles, j’ai réalisé que l’on ne disposait que de très peu d’informations sur les 300 artistes femmes dont les œuvres étaient dans les collections du musée. Pour la grande majorité de ces artistes, nous n’avions ni biographie, ni catalogue et aucune mention de leur appartenance à des groupes ou à des tendances. J’étais frappée par cette injustice extrêmement criante et très primordiale de l’absence d’information qui rend la reconnaissance impossible.  Si l’on ne sait que dire sur les œuvres et les artistes qui les ont produites, on peut difficilement les montrer et les valoriser. AWARE fait principalement un travail de recherche, d’information et, plus récemment, de création de contenus grand public. 

Les biographies d’artistes femmes sur le site d’AWARE sont assez courtes et facilement accessibles aux non-spécialistes. Elles sont indexées avec des mots clés qui lient ces artistes aux mouvements et aux styles de leur époque. L’objectif de ce travail est de réintégrer ces artistes femmes dans les avant-gardes auxquelles elles appartiennent. Ces artistes étaient souvent reconnues de leur vivant, mais ont été oubliées par des historiens de l’art. AWARE rétablit une égalité d’information sur les hommes et les femmes et construit les archives justes car on ne peut pas écrire une histoire juste si les archives ne le sont pas. Après, c’est le travail des historiens, des galeristes, des collectionneurs, des musées, de traiter cette information et d’établir éventuellement un jugement de valeur.

L’engagement pour la reconnaissance des artistes femmes est pour moi un engagement fort et très personnel et je m’y suis entièrement investie. Je suis consciente de l’importance de ce que j’ai construit avec AWARE et du caractère transformatif de cet outil. J’espère que le projet va perdurer, ce qui n’est malheureusement pas certain. AWARE est une initiative privée qui dépend des soutiens des mécènes, alors que l’on fait un travail d’intérêt général et public qui est unique au monde. J’aurais souhaité qu’AWARE devienne une institution mais pour l’instant cela n’a pas pu se réaliser. 

Comment assurez-vous le financement d’AWARE ? 

CM : AWARE est financée en grande partie par des fonds privés même si la Ville de Paris et le Ministère de la Culture nous soutiennent aussi, mais j’aurais aimé qu’AWARE bénéficie de fonds publics plus importants. Nos mécènes sont extrêmement respectueux du projet, généralement très investis et je pense aussi très contents de faire partie de cette aventure. Quand je présente le projet en disant « vous savez, généralement on peut citer quinze artistes femmes et il y en a probablement 1500 » les gens ont souvent les bras qui leur en tombent. C’est profondément injuste. Il faut réécrire cette histoire et l’enjeu va au-delà de l’art, évidemment. C’est une question politique, anthropologique et sociologique. Ces artistes femmes ont eu des vies et des parcours souvent extraordinaires et pour moi, elles sont quasiment toutes des héroïnes. Je trouve leur résilience particulièrement inspirante. La grande majorité d’entre elles travaillaient sans marché, sans que personne ne regarde ou commente leur travail, sans que personne ne les achète et malgré toutes ces difficultés, elles ont fait des œuvres formidables. 

Suzanne Valadon, Jeune femme aux bas blancs, 1924
huile sur toile, 73 x 60 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
© musée des Beaux-Arts, Nancy / photo G. Mangin

Selon quels critères choisissez-vous les artistes femmes à inclure dans AWARE ? 

CM : Au départ, nous nous sommes basées sur l’Encyclopédie des créatrices du monde, publié par les Editions des femmes. Marie-Laure Bernardac, qui est aujourd’hui présidente du comité scientifique d’AWARE, avait dirigé la partie « Vingtième siècle » de l’ouvrage et c’est elle qui avait choisi des artistes et des auteurs dont je faisais partie. Les Editions des femmes m’ont cédé les droits sur ces textes, à charge pour moi de les illustrer et de les faire traduire en anglais car tout le site d’AWARE est bilingue. Les matériaux initiaux étant quasiment tous publiés, nous travaillons désormais avec un comité scientifique principal et des comités scientifiques ad hoc qui se penchent, par exemple, sur l’Afrique, sur Israël ou encore sur les artistes afro-américaines et caribéennes. Ces comités scientifiques choisissent les artistes et les auteurs des textes de manière totalement indépendante. Aujourd’hui, tous les organes d’AWARE, y compris les comités scientifiques et éditoriaux, sont paritaires. C’est un principe très important pour moi. 

Vue de l’exposition Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles, Musée du Luxembourg
scénographie Sylvie Jodar
© Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy

L’exposition Pionnières présente le travail des artistes femmes à Paris dans les années 1920. Pourquoi cette période plutôt qu’une autre ?

CM : Quand je préparais l’exposition Elles au Centre Pompidou, j’ai identifié les années 1920 comme étant des années intéressantes pour les femmes. Politiquement, elles s’émancipent et réclament leur place pendant la Première guerre mondiale. Elles commencent à avoir le droit de vote de manière assez massive, même si la France l’introduit très tard, en 1944 seulement. En même temps, les femmes sont vraiment libérées et il y a une sorte de libération de mœurs qui fait de Paris une ville très exceptionnelle, aussi bien dans les arts plastiques que dans la littérature, la musique, la chanson et la mode. La petite robe noire de Chanel, par exemple, a été inventé dans les années 1920. Il ne faut pas oublier que le noir à l’époque était lié au veuvage et à la domesticité et c’est Coco Chanel qui l’a transformé en quelque chose de très chic. Cela nous paraît évident aujourd’hui, mais il fallait le faire. Ces années très exceptionnelles vont se terminer avec la crise économique de 1929 et la montée des totalitarismes. Les années 1930 et 1940 vont balayer complètement notre souvenir et trace des années 1920. Ce qui m’amusait aussi c’était de faire le point sur les années 2020 : a-t-on vraiment inventé quelque chose par rapport aux années 1920 ? 

Tamara de Lempicka Suzy Solidor, 1935, huile sur toile
Cagnes-sur-Mer, Château-Musée Grimaldi
© Tamara de Lempicka Estate, LLC / Adagp, Paris, 2022 / photo François Fernandez

L’exposition traite les questions du genre, de la liberté sexuelle, de l’homosexualité de manière très frontale qui semble répondre à votre question par la négative. 

CM : C’était un pari risqué, mais je suis contente parce que l’exposition a énormément de succès, notamment parmi les jeunes. Les années 1920 sont une période très « queer ». Ces années inventent des choses – le troisième genre, la transexualité, le travestisme, etc – qu’on a l’impression d’inventer en ce moment, alors qu’elles existent depuis un siècle. Dans mon introduction du catalogue, je compare Paris et Berlin, deux capitales aux mœurs libérées qui ont attiré beaucoup d’artistes à cette époque. Il faut rappeler que l’homosexualité était dépénalisée en France, ce qui n’était pas le cas en Allemagne. On disait «Paris Lesbos» et «Berlin Sodome», ce qui est un peu rapide, mais c’est vrai que Berlin était plutôt un lieu où était scientifiquement examinée l’homosexualité masculine, grâce à Magnus Hirschfeld et son Institut de sexologie qui a accueilli, entre autres, André Gide et Jean Cocteau. Ce qui m’intéresse par rapport aux années 2020 c’est qu’il y a cent ans, la bisexualité n’avait rien d’extraordinaire et l’homosexualité féminine était beaucoup plus visible et «branchée» que l’homosexualité masculine. Il y avait des institutions comme le célèbre salon de Nathalie Barney au 20, rue Jacob où c’était mondain et tout à fait normal d’avoir des lesbiennes un peu de tous les genres, si j’ose dire, des romancières, des gens comme Colette, etc. Il n’y a pas d’équivalent à ce degré de visibilité pour l’homosexualité féminine aujourd’hui.

Vue de l’exposition Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles, Musée du Luxembourg
scénographie Sylvie Jodar
© Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy

Comment avez-vous conçu l’exposition ? Avez-vous d’abord sélectionné les thématiques ou ce sont les artistes que vous avez voulu montrer qui les ont imposées ?

CM : C’était un peu les deux. D’une part, il y avait des œuvres et des artistes que ma commissaire associée, Lucia Pesapane, et moi-même voulions absolument montrer, par exemple, La chambre bleue de Suzanne Valadon qui est vraiment une œuvre «manifeste», American Picnic de Juliette Roche qui a structuré la salle «Pionnières de la diversité», Claude Cahun qui réclamait le genre «neutre» ou encore ce couple danois très libéré que constituent les Wegener. Einar Wegener (connu sous le nom Lili Elbe), qui s’est fait opérer pour devenir femme et qui décédera pendant sa cinquième opération et sa femme, Gerda Wegener, qui continue à l’aimer, qui l’accompagne et le peint. Le film Danish girl est basé sur cette histoire de la toute première transition que je trouve vraiment géniale et très caractéristique de ces années-là. L’inclusion de la photographie de Marcel Duchamp déguisé en Rose Sélavy a été beaucoup contesté, mais pour moi, ça faisait partie du projet. J’assume ce choix de l’avoir mis dans la salle dédiée au troisième genre car il ne s’agit pas ici de Marcel Duchamp qui s’amuse une journée avec Man Ray, mais de Marcel Duchamp qui, à partir de 1923, signe toutes ses œuvres du nom de Rose Sélavy, un nom de femme. Pour moi, c’est un grand mystère de l’histoire de l’art et à ce jour, il n’y a pas eu, à ma connaissance, d’article ou de livre intéressant ou juste écrit là-dessus. 

Maria Blanchard, Maternité, 1922
Huile sur toile, 117 x 73 cm
Suisse, Genève, Association des Amis du Petit Palais
© Association des Amis du Petit Palais, Genève / Studio Monique Bernaz, Genève

D’autre part, il y avait les thématiques – «Le troisième genre» et «Les deux amies» – qui étaient pour moi au cœur du projet. D’autres thématiques se sont imposées suite aux découvertes que nous avions faites. Certaines œuvres ont suscité des salles. Par exemple, la thématique «Chez soi, sans fard» s’était imposée suite à la découverte des artistes comme Mela Muter et Maria Blanchard, mais aussi le travail de Chana Orloff et Tamara de Lempicka sur la maternité. Nous voulions montrer cette manière de traiter le nu en inventant une nouvelle forme de naturalisme. La dernière salle «Les pionnières de la diversité» s’est également construite progressivement. Nous voulions montrer Tarsila Do Amaral comme une artiste vraiment importante, passionnante et très peu connue en France. Au fil de nos recherches, nous avons découvert l’œuvre de Juliette Roche, Anna Quinquaud, Lucie Cousturier, ou encore la Vénus Noire de Suzanne Valadon. Ces œuvres montrent à quel point les artistes femmes des années 1920 s’étaient intéressées, beaucoup plus que les hommes, à ce que l’on appelle aujourd’hui la diversité et à la façon de traiter l’altérité autrement. C’était une découverte extraordinaire qui mérite d’être creusé.

 Portrait de Camille Morineau © Valerie Archeno 2021.

Pionnières : Artistes dans le Paris des Années folles
Musée du Luxembourg, Paris
Du 2 mars au 10 juillet 2022
www.museeduluxembourg.fr

Aware – Archives of Woman Artists
www.awarewomanartists.com

Avril 2022

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