Portrait, autoportrait 

L’exposition « Portrait, autoportrait », présentée au Musée Jenisch de Vevey (VD) réunit 212 œuvres de 106 artistes autour d’un projet singulier d’art et d’amitié. Le commissaire de l’exposition, Frédéric Pajak, la conservatrice des Beaux-arts, Emmanuelle Neukomm et les artistes Nadine de Koenigswarter, Sylvie Fajfrowska, Jean-Baptiste Sécheret, Joël Person et Tobias Eugster nous racontent cette exposition percutante et enchanteresse.  

Hannah Starman pour Arteez : Comment est né ce projet d’exposition sur le portrait et l’autoportrait ?  

Emmanuelle Neukomm : En 2018, Frédéric Pajak avait commissionné l’exposition « Dessin poétique, dessin politique » au Musée Jenisch. On retrouve quelques artistes pour ce nouvel accrochage. Il y a une dimension très importante d’amitié dans la démarche de Frédéric et c’est merveilleux de pouvoir promouvoir des artistes d’une telle qualité. Un jour, Frédéric nous a parlé de son envie de monter un projet autour du portrait et de l’autoportrait. C’était pour lui une question importante, la notion de l’autobiographie est déjà centrale dans son œuvre. Connaissant l’homme et sa culture, nous étions immédiatement séduits par l’idée. Le Musée Jenisch est dépositaire d’un riche patrimoine de plus de 45,000 estampes et dessins. Cette nouvelle collaboration offrait une belle opportunité pour valoriser ces fonds. Plus de la moitié des œuvres présentées (110) proviennent de nos collections. 

Théophile Alexandre Steinlen (Lausanne 1859 – 1923 Paris), Nu couché, de dos, vers 1920
Fusain et pastels sur papier vergé beige, 470 x 610 mm
Musée Jenisch Vevey, Fondation de la Société des Beaux-Arts de Vevey
© Musée Jenisch Vevey, Fondation de la Société des Beaux-Arts de Vevey / photographe : David Quattrocchi

Frédéric Pajak : Nous pourrions faire une grande exposition sur les grands portraits de l’histoire de la peinture : La Joconde, Les Ménines ou une exposition sur les grands portraits de Rembrandt, très « tape à l’œil » dans laquelle le public se retrouverait facilement puisque ces grandes peintures font partie de nos gênes. Mais cela n’aurait pas le même impact qu’une exposition avec des œuvres plus personnelles. Le dessin pour moi a quelque chose d’intime et souvent, ce sont des dessins que l’on cache. En tant qu’éditeur de dessins, j’en vois des milliers chaque année. Souvent je découvre des dessins qui sont dans des cartons, que la famille n’a jamais voulu montrer. Il y a des carnets d’artiste et c’est vraiment une particularité de l’exposition. Ces images ne sont pas familières, donc nous sommes obligés d’aller à leur découverte. 

Emmanuelle Neukomm : L’exposition ne cherche pas à tenir un grand discours scientifique sur la variété du genre du portrait, autoportrait, pas du tout. C’est plutôt une déambulation, un plaisir, le regard de Frédéric, ses choix, ce qui l’a interpellé et le visiteur se balade au gré des rencontres qu’il va faire avec les cimaises. Dès que vous entrez dans une salle, vous avez des dizaines de paires d’yeux qui sont braquées sur vous. On inverse presque les rôles et c’est le spectateur qui devient l’objet. Il y a certainement une vie, ici, la nuit (rires). 

Emilienne Farny (Neuchâtel 1938 – 2014 Lausanne), Les garçons n°16, 1992
Crayon au graphite sur papier, 900 x 750 mm Collection particulière
© Collection particulière / photographe : David Quattrocchi

L’exposition est présentée dans deux salles centrales et quatre cabinets. Comment avez-vous conçu l’accrochage pour permettre le dialogue entre des œuvres si variées ? 

Emmanuelle Neukomm : Frédéric nous a donné peu de consignes. Nous devions avoir Nadine de Koenigswarter et Kiki Smith dans l’axe, parce que c’est très fort quand les portes sont ouvertes et nous voulions regrouper les portraits mortuaires et les portraits animaliers. Dans les salles centrales, il y a essentiellement de l’art contemporain et dans les petits cabinets de l’art moderne. Pour le reste, nous avons eu beaucoup de liberté, ce qui est à la fois une chance et un défi. Il y a des choses qui s’imposaient, des rapprochements qui fonctionnaient aussi dans la publication. Mais ces réussites sur papier ne sont pas toujours transposables aux murs. Nous avons construit un accrochage où les choses se répondent, où elles communiquent visuellement, où elles interrogent. Du coup, on peut passer d’un Otto Dix à un Noyau (Yves Nussbaum) ou à un Kiki Smith. La thématique nous permet des grands écarts. Un portrait peut être à peine esquissé ou d’une minutie extrême. Il peut être de la taille d’un timbre-poste ou un grand format comme pour ceux de Nadine de Koenigswarter. Il peut être d’apparat, plutôt officiel ou extrêmement intimiste. Il peut être un portrait mortuaire ou l’expression d’une vitalité débordante. Le portrait et l’autoportrait offrent une diversité et une richesse vraiment stimulante et Frédéric a cette formidable capacité de créer des liens entre les artistes de périodes différentes. 

Rembrandt (Leyde 1606 – 1669 Amsterdam), 
Tête d’homme avec bonnet coupé, ou Rembrandt aux yeux hagards, 1630
Eau-forte sur papier, 42 × 42 mm
Musée Jenisch Vevey – Cabinet cantonal des estampes, Collection du Musée Alexis Forel
© Musée Jenisch Vevey – Cabinet cantonal des estampes, Collection du Musée Alexis Forel
Photographe : David Quattrocchi

Frédéric Pajak : Quand on fait un accrochage de ce type ou que l’on a un choix aussi important d’œuvres, il y a des liens invisibles entre des choses. J’ai commencé par le catalogue et ensuite, j’ai essayé de trouver une logique qui est arbitraire, mais elle existe. J’ai donné des indications pour l’accrochage. Je voulais que la première impression quand on arrive dans cette exposition soit celle de dessins contemporains, pas des « vieilleries. » Mais je voulais que dans les petites salles on se recueille sur des choses plus anciennes. Je ne voulais pas donner le sentiment de réaliser une histoire du dessin.  Ce sont les liens qui comptaient. Je savais, par exemple, qu’il allait y avoir des dessins de Hodler de l’agonie de Valentine. Quand j’ai vu, à l’enterrement de mon frère, ce dessin qui a été fait par un de ses amis [Tobias Eugster], j’ai trouvé qu’il résonnait très bien avec d’autres. Il y a des fils invisibles entre ces œuvres et elles se réunissent spontanément. 

Tobias Eugster : On a dit à Bobo [Boris Pajak, frère de Frédéric] qu’il lui restait six mois à vivre. Il a voulu faire le voyage en Inde avec ses fils et je les y ai accompagnés. Le voyage s’est très bien passé jusqu’au dernier jour où il est subitement tombé très malade. Il a perdu conscience et a été hospitalisé à Bienne. Quand je suis arrivé à l’hôpital, il venait de décéder. J’ai demandé au secrétariat de l’hôpital de me donner une feuille et un crayon pour que je puisse dessiner mon ami. C’est comme si je l’avais caressé une dernière fois. 

Certains sujets sont effectivement lourds de sens comme la maladie, le décès….

Joël Person : Quand j’ai dessiné sur le vif mon père mourant, c’était une manière pour moi de dialoguer avec lui. Frédéric a choisi deux dessins de cette série pour l’exposition. J’avais 18 ans quand j’ai fait le premier [Mon père après son opération du cancer du cerveau]. Mon père venait d’être opéré du cerveau, il avait un cancer. On lui avait rasé la tête, mais il était encore à peu près normal physiquement. Le deuxième dessin [Mon père affaibli par la maladie] est fait un an plus tard et là, il était très amaigri. En haut du dessin, on le voit regarder la télévision ou lire et en bas, on voit qu’il tombe de sommeil. En même temps que je dessinais mon père mourant, je dessinais au Jardin des Plantes des animaux dévorer la viande avec un regard avide. J’ai appelé cette série Lignes de vie. Ce lien était inconscient. [Retrouvez notre article du mois de mai 2021 : Dans l’atelier de Joël Person].

Emmanuelle Neukomm : Les dessins de Joël Person qui a dessiné son père mourant sont ici en écho avec Valentine Godé-Darel. Hodler a rencontré cette Française divorcée – c’était déjà un peu sulfureux pour l’époque – en 1908. Elle était d’abord son modèle mais très vite ils vont connaître une vraie passion avec des déchirements et des retrouvailles. Ils ont eu une fille, Paulette. Valentine va tomber malade d’un cancer et tout au long de sa maladie, Hodler va l’assister physiquement, en allant tous les jours de Genève à Vevey. Mais il va également l’accompagner au travers d’un cycle de dessins et de peintures, réalisant plus de 200 pièces. On peut la voir au fil des feuilles s’amoindrir, s’affaisser aussi. Quand on voit un être cher s’éteindre, le processus de deuil commence parce que l’on sait que la fin est inéluctable. Mais pour Hodler, il y a en tout cas aussi un enjeu artistique : personne n’a jamais fait ça. C’est la première fois dans l’histoire de l’art qu’il y ait un tel suivi de la maladie sur plusieurs mois. Il y a une ambiguïté dans l’accompagnement d’un être cher qui s’en va, d’un processus de deuil amorcé et en même temps, l’appréhender comme un objet. C’est troublant. Il va même sculpter Valentine pour essayer de la retenir, mais il n’en sera jamais satisfait. 

Frédéric Pajak : Chaque dessin sur un malade ou un défunt raconte une histoire. Par exemple, dans le dessin de Varlin et Dürenmatt, c’était une blague entre eux.  Ils s’étaient promis que le premier qui mourrait serait dessiné par le survivant. Les dessins ont presque un côté caricatural. C’est à chaque fois une expression de la maladie ou la mort tout à fait singulière mais qui répond à l’autre. Par exemple, la femme qui est juste au-dessus de mon frère [Portrait de Benoît Agnès Trioson sur son lit de mort de Girodet] est morte, mais on dirait vraiment le regard de quelqu’un qui est encore vivant. Mon frère a les yeux fermés mais il sourit, il a une belle expression. J’ai toujours aimé le dessin de mon père [Jacque Pajak] Baga. Il était au mur chez ma mère et j’ai toujours eu une vraie passion pour ce dessin et pour le livre de Robert Pinget que j’ai relu plusieurs fois et que je trouve fantastique. Pinget était le secrétaire de Samuel Beckett et Beckett était le secrétaire de James Joyce. Il y a là toute une filiation. D’ailleurs, il y a ce dessin de Robert Pinget et plus loin il y a des dessins de Joyce par Wilhelm Gimmi. C’est cela que j’entends par des liens invisibles. Il y a toujours quelque chose qui se construit malgré moi.  

Comment s’est opéré le choix des œuvres ? 

Frédéric Pajak : Je ne cherche pas forcément à montrer des œuvres que je trouve belles ou qui seraient selon mon goût. Souvent, je suis captivé par une œuvre parce que je la trouve singulière, parce que je la trouve méconnue. Prenons par exemple ce portrait de la femme avec sa petite fille et ses caniches [Baronne d’Orville van der Hoop, de sa fille et de leurs trois chiens, de Xavier de Poret]. C’est un dessin qui est tellement en porte-à-faux avec les autres qu’il éclaire les autres d’une certaine manière. Il a été fait soigneusement après nature. Ce n’est pas un dessin d’après une photographie. En plus, il y a une virtuosité dedans. J’ai rencontré le fils de ce peintre qui a posé pour les bras de la petite fille. Je ne savais pas que ce peintre était aussi contemporain que ça.

Jean-Auguste-Dominique Ingres (Montauban 1780 – 1867 Paris), Double portrait d’Otto Magnus von Stackelberg et Jacob Linckh, 1817 Crayon au graphite sur papier, 196 x 144 mm Musée Jenisch Vevey
© Musée Jenisch Vevey / photographe : David Quattrocchi

Les œuvres nous apprennent toujours quelque chose. Ce qui m’interpelle, c’est l’intérêt particulier d’un dessin par rapport aux autres. Il y a des dessins que je trouve très classiques, très bien dessinés, où le visage est très bien restitué, comme chez Ingres, par exemple. A côté, il y a un dessin de Lugardon qui était son élève, beaucoup plus mou mais qui présente un intérêt parce qu’il est un peu vaporeux. On dirait un dessin d’Ingres, mais si on s’approche, on voit que ce n’est pas un dessin d’Ingres, qui est lui, beaucoup plus nerveux. Dans cette exposition, il y a beaucoup de techniques. Il y a des dessins sur toile de Nadine de Koenigswarter, il y a des grands dessins de pastels de Sylvie Fajfrowska, il y a des dessins sur papier népalais de Kiki Smith. C’est bien de montrer aussi des artistes contemporains ou modernes, comme Warhol, Giacometti, etc., des gens que tout le monde connaît. Mais j’aime aussi montrer des inconnus. Ce qui est intéressant, c’est de montrer ces personnages qui nous regardent et on essaie de s’abstraire de qui a fait le dessin. On regarde si cela nous plaît, si cela nous parle. Souvent, un portrait nous happe. On ne peut pas avoir ce rendu dans une photographie.

« Une photographie ne saisit qu’un instant bref, tandis que le travail du dessinateur est de s’approprier le visage et d’en faire son propre visage. C’est pour cela que l’exposition s’appelle « Portrait, autoportrait. » Il y a cette appropriation du visage d’autrui. » 

Frédéric Pajak 

En tant qu’artiste, comment avez-vous proposé les oeuvres à exposer?

Sylvie Fajfrowska : Frédéric m’a parlé de ce projet mais il fallait impérativement proposer des dessins. J’avais peint des autoportraits mais cela faisait des années que je n’avais pas fait de pastels secs. Je me suis dit : « pourquoi ne pas le tenter et participer à cette exposition à Vevey ? » Je dessine beaucoup mais ce sont des dessins préparatoires et toujours en petit format carré. Me concentrer sur le dessin et en plus faire un autoportrait dans un grand format était, pour moi, un vrai défi, mais je suis très contente de l’avoir relevé. J’ai passé tout le mois d’août 2020 à faire des tentatives d’autoportrait et puis j’ai réalisé des autoportraits dont j’étais finalement satisfaite. J’ai fait des pastels secs sur du papier marouflé sur toile et j’étais contente de réussir quelque chose sur ce très beau support. Frédéric m’a un peu poussée au début et j’en suis tellement ravie que j’ai décidé de passer mes mois d’août à faire des autoportraits. Cette année, je vais faire des autoportraits qui seront des conversations avec moi-même devant un objet, des doubles autoportraits. L’idée étant que le spectateur participe aussi à cet échange. 

Sylvie Fajfrowska (Paris *1959), Autoportrait, 2020 Pastel sur papier entoilé, 1000 x 500 mm
Collection de l’artiste © 2021, ProLitteris, Zurich / Photographe : Bertrand Huet

Nadine de Koenigswarter : Cela fait un moment que Fréderic suit mon travail. Il avait déjà montré le grand dessin avec les chiens qui est présenté à Vevey dans le cadre d’une exposition autour des Cahiers dessinés [Le Cahier Dessiné, numéro 11, avril 2016]. Frédéric m’a parlé du projet « Portrait, Autoportrait» et il a choisi deux des trois Songes pour l’exposition. Cette série est arrivée à une période où je ne faisais que des travaux abstraits sur papier et j’ai eu un blocage pendant deux, trois mois. Il y avait une rupture et je tournais en rond. Un soir, j’ai commencé à dessiner le premier dessin de cette série [Songe ci-dessous] qui puise ses origines dans les rêves, des visions intérieures, des images très fortes au dehors du réel, d’où le titre Songes. Je voulais dessiner une femme puissante, bien ancrée, qui prend une revanche, mais qui en même temps n’arrive pas à s’exprimer. Ce n’est pas moi, mais c’est moi d’une certaine façon. On retrouve dans ces tableaux de femmes une force et une fragilité et toujours une présence protectrice. Dans le premier Songe, il y cette présence bienveillante en haut à gauche. La deuxième tête dans Songe de 2010 qui est exposée à Vevey m’est apparue comme ça aussi. Je ne tends pas vers le surréalisme, rien n’est jamais pensé à l’avance. Je découvre le tableau quand il est fait. 

Nadine de Koenigswarter, Songe, 2010 © Droits réservés

Vous avez choisi Autoportrait de Rodolphe-Théophile Bosshard pour communiquer sur l’exposition. Pourquoi ce choix?

Emmanuelle Neukomm : Pour Frédéric, il était très important d’avoir Bosshard parce que c’est une œuvre emblématique de l’exposition. Ce n’est pas forcément un amour fou pour l’œuvre de l’artiste, mais cette pièce détonne. Elle est très contemporaine, presque expressionniste, avec ces couleurs impossibles. En même temps, elle est dans ce cadrage très serré. Cette frontalité a quelque chose d’un peu angoissant, elle n’est pas très avenante. Il ne sourit pas. On n’est pas dans un portrait de séduction. L’œuvre est d’autant plus étonnante quand on connait la peinture un peu bourgeoise et ronronnante de Bosshard. En même temps, pour nous c’était important d’avoir aussi quelque chose de plus facile d’accès pour le grand public. Nous avons aussi fait notre choix en fonction de l’impact de l’image et on se disait que dans la rue, en grand format, que cela allait être percutant. Pour moi, Blanca s’est imposée. Je la trouve d’une beauté folle. Son profil, ses mèches, cette ombre dans la nuque. Elle a quelque chose de troublant, on ne voit même pas sa pupille. Au début, nous avions imaginé un cadrage très serré et finalement, nous avons choisi un cadrage un peu plus large, plus classique. J’aimais aussi jouer sur l’idée que le regard qui ne vous interpelle pas immédiatement parce que le portrait peut être mystérieux, il peut être de dos – comme Confinement de Joël Person – cela reste une individualité et c’est quand même un portrait.

Rodolphe-Théophile Bosshard (Morges 1889
– 1960 Chardonne), Autoportrait, 1912 Aquarelle et gouache sur papier, 347 × 242 mm Musée Jenisch Vevey, donation de la Fondation des Amis du Musée
© Association Rodolphe-Théophile Bosshard / Musée Jenisch Vevey

Autre angle de communication avec le portrait Blanca II. Jean-Baptiste Sécheret, pouvez-vous nous en dire plus sur cette oeuvre?

Jean-Baptiste Sécheret : Un jour, un de mes élèves colombiens, Felipe, a amené une de ses compatriotes, Blanca. J’ai eu un choc quand je l’ai vu apparaître. Elle était incroyablement belle, tout en ne répondant pas aux normes du corps fin. Elle est plutôt « large », mais le vit très bien, elle rigole et fait du rugby. Les filles en face ont intérêt à faire attention (rires). Je n’avais jamais demandé à une femme de poser pour moi, rien que l’idée me terrorise. Mais là, j’ai biaisé, j’ai dit à Felipe : « Il faut que tu la dessines ». Blanca est arrivée à ce moment-là et j’ai dit en rougissant et avec une toute petite voix « Bonjour, il faut que Felipe vous dessine ». Une semaine, quinze jours, quatre mois après, Felipe ne l’avait toujours pas dessinée. Donc j’ai dit « ça suffit, vous venez à l’atelier avec d’autres élèves et Blanca ». Nous avons commencé à la dessiner à mon studio et comme les élèves étaient très occupés par leurs cours, j’ai proposé à Blanca de continuer sans eux. Elle est venue et j’ai fait un carnet de dessins dont celui qui est exposé à Vevey, de face [Blanca]. Après, je l’ai amené à l’atelier litho. Elle a remis la même robe et je l’ai faite poser dans la pose de l’orpheline de Delacroix [Jeune orpheline au cimetière], une très belle brune qui regarde à l’œil presque tout blanc, on ne voit qu’un croissant de lune pour la pupille. Blanca reviendra poser, c’est prévu (sourire). 

Jean-Baptiste Sécheret (Neuilly-sur-Seine *1957), Blanca II, 2012 Lithographie sur papier teinté, 800 x 630 mm
Collection particulière, Paris
© 2021, ProLitteris, Zurich

Est-ce que l’exposition présente des œuvres particulièrement décalés ou étonnantes? 

Frédéric Pajak : Il y a un tout petit dessin de Cézanne, une petite gravure où il a vraiment griffé le visage à contre-jour [Tête de jeune fille]. Je la trouve très étonnante parce que si on cligne des yeux, on voit quelqu’un avec des lunettes qui n’existent pas du tout, ce sont juste des arcades. C’est très osé comme façon de graver, de biffer le dessin, d’essayer de l’effacer avec des traits. C’est ça qui est assez incroyable. Je trouve qu’elle est audacieuse comme gravure. Il y a également un artiste dont on ne sait rien, Martial-André Lefebvre. Ses dessins étaient dans la réserve du musée et je les ai trouvés absolument incroyables. Il a dessiné deux jeunes garçons qui sont assis, un peu rentrés [Portrait en pied d’Albert Magny, neuf ans et demi et Portrait en pied de Bernard Labussière, six ans et demi]. Là, il y a quelque chose d’intime, de puissant, à la fois attirant et repoussant dans le portrait de ces enfants prostrés. C’est étonnant parce que c’est un inconnu, il n’a aucune chance d’être montré dans un musée.

Emmanuelle Neukomm : Le portrait de Fayoum était très important pour Frédéric parce qu’on identifiait les portraits de Fayoum comme les premiers portraits réalistes de l’histoire de l’art. Il date du premier siècle, pourtant il est d’une contemporanéité, d’une individualité et d’une présence saisissante. On pourrait le croiser en sortant de la salle. Emilienne Farny est exposée avec sa suite des garçons [Les garçons №13 et Les garçons №16]. Elle en a fait une cinquantaine, tous dans les mêmes formats, assez grands et percutants parce qu’on se retrouve dans le viseur de cette arme. Ce n’est pas une artiste que le grand public connait.

Une des spécificités de Frédéric, et une de ses qualités, est de marier des Kiki Smith que tout le monde connait avec des artistes plus confidentiels. La Sainte Face de Mellan est aussi une pièce fameuse qui est une prouesse technique parce que l’artiste a travaillé avec une seule taille qui se déroule depuis l’extrémité du nez en un trait continu qui crée ce visage du Christ absolument surprenant. Toute la difficulté du jeu de burin réside dans la force, la pression que vous exercez sur l’outil. Vous gravez à même le cuivre, vous n’avez pas comme à l’eau forte le vernis qui vous donne une forme de douceur et de fluidité dans le mouvement. Il y a aussi Autoportrait de Mix et Remix (Philippe Becquelin).

Mix & Remix (Philippe Becquelin) (Saint-Maurice 1958 – 2016 Lausanne), Autoportrait, 2016, pinceau-feutre sur papier, 297 × 210 mm Collection particulière © Droits réservés

C’est un travail qui génère des avis très divergents. Il y a des gens qui trouvent cela formidable, et d’autres qui s’insurgent en disant que c’est du « foutage de gueule. » Mais quand il fait cet autoportrait, il est malade et en fin de vie. Il y a déjà une ironie, une tension, entre cette représentation et ce qu’il a vécu. Et puis, il y a quelque chose de tellement essentiel. Un portrait, c’est cela. On peut dessiner un visage, deux points, un trait et un coup de crayon. Je trouve qu’il y a un humour là-dedans et puis, finalement, c’est juste. C’est pim-poum et on y est. Mais il y a plein de gens qui vont dire « mon fils peut faire ça ». C’est clair que ça va décoiffer. 

Portrait, autoportrait
Musée Jenisch à Vevey
Du 29 mai au 5 septembre 2021
http://www.museejenisch.ch/ 

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