Entretien avec Andrea Bellini

Décryptage de la dernière exposition au Centre d’Art Contemporain Genève par son directeur, Andrea Bellini

Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Pouvez-vous nous présenter l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre en quelques mots ? Qu’est-ce qui l’a fait naître ?

Andrea Bellini (« AB ») : Écrire en dessinant n’est pas, dans le sens strict du terme, une exposition sur l’écriture, mais plutôt une exposition sur son ombre, sur l’idée d’une écriture qui abandonne sa fonction de communication pour s’aventurer sur le chemin de l’illisible et de l’indicible. Notre recherche entend explorer cette tension intrinsèque à la graphie qui oscille entre l’écriture, dans sa dimension proprement sémantique, et la terra incognita de la simple arabesque, de l’automatisme, du signe répété et du gribouillage.

Toutes les œuvres présentées investissent un champ particulier, un terrain vague, au sein duquel le geste d’écrire reflète plus le “vouloir dire” que “le dire” lui-même, plus la puissance du sens que l’acte de la signification, pour paraphraser Giorgio Agamben. L’exposition convoque une écriture poussée au-delà de la communication, qui se fait trace existentielle et affirmation de soi, mais également élément fantastique, métaphore de la trame du monde et de ses mystères. La recherche a pour objet cette tension humaine ancestrale à vouloir surpasser la dimension communicative de l’écriture, vers la réappropriation gratuite et absolue du signe graphique, de son patrimoine créatif et imaginatif.

Vous me demandez ce qui a donné naissance à cette exposition. C’est le deuxième projet que le Centre d’Art Contemporain Genève consacre à la question de l’écriture et de son rapport avec les arts visuels. Nous pensons que c’est un sujet très contemporain qui mérite d’être encore exploré. Aujourd’hui, les artistes que j’estime être les plus intéressants écrivent tous, et leur écriture, comme le sens de leur réflexion, imprègne toujours leur œuvre.

Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Cette exposition est très dense, elle se concentre sur les œuvres du début du XXe siècle jusqu’à nos jours mais l’étude des langues inventées ou secrètes est plus ancienne, pouvez-vous nous en parler ?

AB : Vous avez tout à fait raison. Le jeu avec l’écriture et le langage, ainsi que leur perpétuelle réinvention, date de la naissance même de la première écriture. Pour le dire vite, c’est une histoire vieille de 5 000 ans. Pour diverses raisons, nous nous sommes concentrés sur les 100 dernières années, avons adopté la perspective singulière d’un au-delà de l’écriture, et choisi de nous concentrer sur son ombre…

La sélection des artistes est le fruit d’une longue recherche, au sein de la collection d’art brut et dans le contexte plus large de l’art contemporain. Évidemment, comme chaque choix, elle présente une dose d’arbitraire.
Je répète souvent qu’une exposition sur ce thème aurait été tout aussi intéressante en considérant des artistes complètement différents de celles et ceux que nous avons réunis.

Comment a eu lieu le choix des artistes et des œuvres ? Quels ont été les critères de recherche ?

AB : Nous avons choisi les œuvres qui correspondaient le mieux, à notre avis, au statement curatorial. Le processus a été long, y compris celui de la sélection. En effet, la pratique de l’écriture est omniprésente chez presque tous les artistes de la collection de l’art brut, et récurrente chez de nombreux artistes du monde de l’art dit contemporain.

Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Vous dites qu’il s’agit d’une exposition qu’il faut voir et non pas lire, un exposition à « entendre du regard », une exposition qui présente l’opacité, la dimension symbolique, secrète et plus existentielle du phénomène de l’écriture. Pouvez-vous nous en dire plus ?

AB : Ce que je voulais dire, c’est que cette exposition se concentre précisément sur la dimension plus intime de l’écriture, et non sur l’écriture en tant que simple moyen de communiquer un message. Nous nous sommes intéressés à l’écriture qui devient dessin, image, code secret, sécrétion intime de l’ego.

Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Il n’y a pas d’œuvres d’artistes graffeurs ou street artists, pouvez-vous nous dire pourquoi ?

AB : J’ai toujours trouvé étrange de prélever un geste né dans la rue pour l’amener dans l’espace d’exposition. Mais votre observation est correcte ; c’est pourquoi, un long et bel essai est consacré à la question des graffitis dans le catalogue, en particulier ceux de São Paulo. Au Brésil, les différents gangs s’identifient précisément par le type d’écriture qu’ils adoptent. C’est ainsi que les quartiers et les villes se distinguent.

Pouvez-vous nous présenter le Centre d’Art Contemporain Genève pour ceux qui ne le connaisse pas encore ; qu’est-ce qui vous différencie d’un autre musée d’art contemporain ?

AB : Ce qui nous distingue d’un musée est très simple : nous n’avons pas de collection et nous nous concentrons sur les jeunes artistes. Les musées ont une autre mission. Le Centre d’Art Contemporain Genève est la seule Kunsthalle suisse créée par une femme : Adelina Von Furstemberg. Deux femmes et deux hommes l’ont dirigé depuis sa création en 1974 : c’est une parité parfaite.

Vous annoncez une exposition du travail de Chiara Fumai, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

AB : L’exposition sur Chiara Fumai, artiste italienne légendaire décédée très jeune, est une étape supplémentaire dans la construction d’un programme qui se veut attentif au féminisme, à l’émancipation des femmes, parmi d’autres problématiques.

Chiara Fumai, The Book of Evil Spirits, 2015. Image vidéo. Courtesy the Church of Chiara Fumai

Est-ce que la pandémie a modifié la programmation de cette fin d’année ?

AB : La pandémie a changé beaucoup de choses, peut-être même jusqu’à la structure globale du monde de l’art. 

En ce qui nous concerne la programmation a été adaptée. Par exemple, nous avons déplacé l’ouverture de la Biennale de l’Image en Mouvement (BIM) en janvier 2021, sans que cela ne soit un gros problème en soi.

Comme tout changement radical, la crise actuelle a également apporté son lot d’effets positifs. Nous avons fortement développé la programmation de notre plate-forme numérique, le 5e étage: 5e.centre.ch

Les données relatives à la fréquentation de notre site web nous amènent à penser que notre proposition culturelle doit évoluer vers un modèle plus hybride : activité dans nos espaces physiques, avec des expositions et divers événements, mais aussi sur notre extension virtuelle, avec une programmation spécifique sur le web.

Notre cinquième étage comprend aujourd’hui une web radio, une plateforme de présentation de vidéos, de films et de projets numériques spécifiques, ainsi qu’un espace de médiation pour parler d’art et approfondir notre programmation.

Andrea Bellini. Photo : Galaxia Wang

A lire également, notre article du mois de Juin : Scrivere disegnando : une exposition à « entendre du regard »

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