François Réau

L’artiste François Réau, dont le travail s’articule principalement autour du dessin et de l’installation in situ, répond à nos questions sur ses derniers travaux

Vous avez décidé de créer assez jeune, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Enfant, j’ai grandi au contact de la nature dans la région du Centre-Ouest de la France. Par la suite, j’ai suivi des études artistiques dans différentes écoles – à l’École régionale des Beaux-Arts de Poitiers d’abord, avant d’intégrer dans un second temps l’École d’Arts Appliqués de Poitiers.

Pouvez-vous nous parler de vos derniers travaux et de votre dernière exposition ?

La dernière exposition à laquelle j’ai participé répondait à une carte blanche confiée par Emmanuel Morin qui est en charge de la programmation artistique à l’Abbaye Royale de Fontevraud près de Saumur en France. Il s’agissait d’une variation poétique autour de la constellation familiale des Plantagenêts. Le dispositif plastique que j’ai proposé se nommait «Mirabilia». Il était placé dans le choeur de l’abbatiale de Fontevraud et visible depuis plusieurs points de vue.

Le projet global alliait dessin et installation et plaçait, d’une certaine façon, chacun d’entre nous au centre d’une expérience sensorielle, afin d’interroger, sous le prisme de la temporalité, l’histoire de la Famille Plantagenêt – du moins trois de ses membres,  à travers quatre cartes étoilées. Ces cartes évoquaient des dates marquantes dans la vie des trois personnages : Henri II, Aliénor et Richard Cœur de Lion.  

Mon expérience et mon traitement du paysage m’a conduit à proposer une installation de végétaux composée de sarments de vignes des domaines viticoles de la région, qui ont été coupés, récoltés, séchés et rassemblés, évoquant ainsi le cycle des saisons, le temps qui passe ou encore l’histoire qui s’écoule. Cette composition végétale inscrit immuablement la métaphore primitive et originelle de cette plante dynastique dans la légende historique.

FRANÇOIS REAU, Mirabilia. 2019. Sarments de vignes et végétaux. 
Série de dessins, mine de plomb et graphite sur papier. Création in situ. Dimensions variables. Abbaye Royale de Fontevraud, France 
Crédit photo © Abbaye Fontevraud / Léonard de Serres

Vos œuvres font références à  Soulages, Anselm Kiefer, Malevitch, Cy Twombly, comment ces artistes vous influencent-ils?

Je ne sais pas si mon travail fait référence à ces artistes, mais il est vrai que ce sont des artistes que j’ai regardé et que je continue de regarder comme beaucoup d’autres par ailleurs, tout autant que ceux de l’histoire de l’art.

FRANÇOIS REAU, Tombe, coeur (vue partielle). 2017
Arbre et fil à plomb en suspension. Création in situ, dimensions variables.
Vue de l’exposition Toute personne qui tombe a des ailes, Les Quinconces-L’espal, Scène nationale, Le Mans, France.

Vous avez un intérêt pour la littérature, la poésie, mais aussi pour les sciences exactes comme l’astronomie, comment conciliez-vous cela avec votre carrière artistique ?

J‘expérimente régulièrement dans mon travail. Suite à des commandes, je prends en considération la part in situ de l’œuvre dont l’architecture et l’histoire du lieu dans lequel je vais exposer.

Dans le cas de l’exposition Mirabilia et du chœur quasi-millénaire de l’abbatiale de Fontevraud, la première pierre fut posée en 1104. Un demi-siècle plus tard, le 21 mai 1154, comme le ciel étoilé l’écrit, Henri II, nouveau roi d’Angleterre, retrouve sous ses voûtes médiévales sa tante abbesse de Fontevraud, Mathilde d’Anjou. Après avoir traversé ses landes, ses bocages normands, ses vignobles angevins, Henri accompagné de son épouse Aliénor d’Aquitaine découvre et admire la puissante abbatiale édifiée grâce à l’appui sans faille de son grand père Foulque V pour le fondateur Robert d’Arbrissel. Je voulais d’une certaine façon rendre compte de cette histoire, à travers un prisme poétique et non pas seulement historique.

En m’emparant de cet espace immuable et grâce à l’astronomie ou la poésie que j’utilise comme un médium, je joue entre les effets de mémoire, les résonances du lieu et le fil d’une l’histoire – Incroyable pouvoir du génie du lieu, ce « genieus loci » qui permet de relier avec force l’histoire d’un lieu et l’expérience des visiteurs.

Vous avez eu l’occasion d’exposer dans des lieux du patrimoine, chargés d’histoire, en quoi cela influence-t-il votre travail  ?

Comme je l’explique plus haut et pour l’exposition Mirabilia, il y a quelque chose qui se joue du génie du lieu. Cette proposition permet de relier le lieu avec les visiteurs. L’esprit du lieu est ressuscité en quelque sorte, en confrontant mon travail sur des thématiques liées au temps et au mouvement, à une histoire renvoyant à une autre époque. Le sens de ce bâtiment historique donne une force à l’oeuvre contemporaine qui y est exposée et l’oeuvre est enfin vue non pas seulement comme une forme autonome mais comme une entité intrinsèque de l’esprit du lieu. Grâce à ce dialogue, c’est une histoire qui ne s’interrompt pas et surtout parce qu’il s’agit d’un art contemporain qui peut restaurer notre regard sur le monument et son histoire. En définitive, tout est en mouvement et vivant simultanément.

FRANÇOIS REAU, L’esprit du lieu. 2018-2019
Série de dessins, mine de plomb et graphite sur papier. Fleurs et végétaux. Création in situ. Dimensions variables. Exposition dans le cadre de la célébration des 500 ans de la Renaissance en Centre Val de Loire. Vue de l’exposition La nuit s’enfuit avec ses douleurs
Musée St Roch Issoudun, France

Vous utilisez des matériaux aussi divers que la cire, les végétaux, le bois, le plomb… ce qui peut faire penser aux œuvres du courant de l’Arte Povera mais vous utilisez aussi des matériaux plus contemporain comme le néon, vous définissez-vous par un mouvement ?

Je ne me définis pas par un mouvement. Ce qui m’intéresse, c’est de créer des formes à travers des dispositifs plastiques et aussi de les mettre, d’une certaine façon, en attente de leur définition. Mon travail offre, je l’espère, un espace vacant qui appelle à être identifié et nommé. Mais le fait de le nommer, c’est aussi s’entendre avec les autres sur ce que l’on voit. 

FRANÇOIS REAU, Clematis vitalba. Éclipse 2016 -2018. Mine de plomb et graphite sur papier, 210 x 228 cm. Bois, clématites sauvages et miroirs. 
Création in situ. Dimensions variables.Vue de l’exposition À toute surface, on rêve de profondeur, Galerie Virginie Louvet, Paris, France.

Le dessin occupe une place importante, est-ce votre technique favorite ?

Le dessin et l’installation sont pour moi intimement liés. Je développe, depuis plusieurs années, quelque chose qui est à l’image même du dessin, c‘est-à-dire d’être en perpétuel devenir; et que j’avais eu l’occasion de présenter dans ses premières formes, en 2016 à DDessin Paris, grâce à Eve de Medeiros, fondatrice et directrice artistique de cette foire qui m’avait élu Coup de Coeur 2016. Le rapport que j’entretiens et mon expérience face aux éléments, aux cycles du temps et du mouvement m’ont permis de développer une pratique de dessin comme expérience temporelle. Les propositions que je réalise font souvent écho à l’idée de l’œuvre infinie et confère ainsi au dessin, la possibilité d’être un espace et un temps d’expérience de pensée visuelle.

FRANÇOIS REAU, To what extent II. 2018
Mine de plomb et graphite sur papier. 110 x 110 cm.

On a dit de vous que vous êtes un chercheur et que le cheminement vous intéresse plus que la forme aboutie ? Qu’en pensez-vous ?

Peut-être aussi parce que je cherche la perception de l’émotion dans mon travail et je cherche ou recherche à ce que mon médium soit transformé en perception d’une certaine façon. Donc quelque chose de difficile à expliquer et qui est aussi immatériel comme peut l’être une expérience. À partir du moment où je fais d’un dispositif le vecteur d’une sensation, ce n’est plus sa présence qui compte ou l’objet en tant que tel dans sa forme aboutie, mais ce qui va m’intéresser, c’est sa capacité à dialoguer avec le visiteur, un lieu ou une architecture. 

Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ou exposition ?

La prochaine exposition, à laquelle je participe et qui vient de débuter, parle justement de démarches artistiques et de marches, comme cheminement intellectuel, sensitif, physique, expérimentale ou encore métaphysique. L’exposition se tient au Musée Arteum à Chateauneuf-le-Rouge près de Aix-en-Provence. Christiane Courbon en a assuré le commissariat, et l’exposition est inscrite dans le projet Des Marches – Démarches, à l’initiative du FRAC PACA.

Pour cette exposition je propose un dispositif plastique qui se déploie dans les espaces d’expositions du Musée et s’articule principalement autour du dessin et de l’installation. Je prends comme source de réflexion l’espace du paysage et ses processus de transformation. Mon travail tente de soulever une interrogation constante sur l’homme et la nature et sur les thématiques de la temporalité, de la fragilité humaine ou de l’indicible.

Par ailleurs j’ai aussi souhaité dans cette exposition, prolonger mes recherches et expériences autour du dessin en poussant les limites de celui-ci avec la mise en place et la création d’un dispositif d’enregistrement et de représentation, une machine à dessiner l’espace et le temps. Cette machine est déterminée par le lieu où elle est faite pour fonctionner. Elle se présente sous forme d’une boîte (un cube) sensible, recouverte de miroirs sur ses 6 faces extérieures et qui ramène les mouvements, les promenades ou les vibrations du monde extérieur à l’échelle d’un tracé. Un parcours ponctué des allers et venues que j’ai effectué, tel un marcheur – artiste – chercheur dans les paysages de la Montagne Sainte Victoire – sur les pas de Cézanne en quelque sorte. Le résultat est l’histoire graphique du voyage qui s’est fait en cours de route, dans l’espace du paysage. Le dessin est l’évènement de la vie réelle du voyage ramené à l’échelle d’une carte, sur laquelle aura été préalablement tracé le parcours réel que j’ai effectué pendant ce voyage. Enfin dans le cadre de ce projet, la carte est aussi pour moi un support de représentation et elle retrouve aussi sa vocation à restituer des expériences d’exploration. 

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