Rencontre avec Christina Willimann

Depuis une dizaine d’années, les recherches de l’artiste d’origine allemande Christina Willimann s’affinent autour de la peinture et de la photographie. La galerie Espace L à Genève présente une sélection d’oeuvres pixelisées et des QR Codes tel un labyrinthe à pénétrer.

Christina Willimann, La Rade © Christina Willimann

Laetitia Florescu pour ARTEEZ : Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre travail ?

Christina Willimann (CW) : Je suis née et j’ai grandi à Cologne dans une famille de musiciens. J’ai commencé à dessiner très jeune. Pour approfondir différentes techniques, j’ai pris des cours avec une artiste et ensuite au sein d’une école de graphisme et design à Cologne.

Même si mon parcours a, par la suite, dévié dans une autre direction, le besoin de m’exprimer en créant m’a rattrapé. Bien que je n’ai pas suivi le parcours habituel, je considère le fait de créer comme une langue supplémentaire pour communiquer. Créer m’est donc indispensable. 

Dans mon travail, j’ai toujours regardé le monde qui m’entoure en le décomposant en scène comme pourrait le faire un photographe. Il se décline en composition de formes et de couleurs. Elles ont ainsi un certain ordre équilibré à mes yeux.

Au début de mes recherches, ce qui m’interpellait le plus était la phase de composition des formes et couleurs. Est arrivé ensuite la série Zoom qui représente encore mieux la transcription de ma façon de regarder. 

« L’accent mis sur l’image floue aiguise notre regard ». 

Christina Willimann

Le spectateur a envie de savoir ce qui se cache derrière l’image. La dématérialisation en pixels, ombres et QR-Code dans un autre contexte amène au questionnement. Observer et réaliser est une éternelle recherche et fait désormais partie de ma vie.

Christina Willimann, Megacity © Christina Willimann

Vous exposez dès cette semaine à Genève une installation conceptuelle qui se présente sous la forme d’un labyrinthe. Pouvez-vous nous en parler ?  

CW : Cette installation en forme de labyrinthe est un QR-Code vectoriel qui s’étale sur le sol de la galerie et peut ainsi être “pénétré” par le visiteur. Cette installation est avant tout une recherche d’abstraction. De part ma formation de Multimedia Producer, quand je travaille sur une image, je vois toujours le côté numérique de ce qui est représenté. Pour réaliser mes projets, je commence par travailler à l’aide de l’ordinateur. 

Le QR-Code «Pénétration» a éveillé mon intérêt et je voulais le présenter en peinture et en installation immersive pour accentuer le ressenti chez le spectateur. Afin de créer un labyrinthe implanté dans la nature en image de synthèse sur la base du QR-Code «Pénétration», j’ai commencé par réaliser un modèle vectoriel.

Le choix et la signification du labyrinthe depuis l’antiquité complète cette installation: curiosité, réseau compliqué, difficulté de trouver l’issue, complication inextricable… ceci représente non seulement notre vie actuelle mais est aussi en lien avec l’ère numérique. 

Mes thèmes sont souvent inspirés de l’actualité. J’utilise par exemple du papier journal comme fond quasi invisible de mes oeuvres mais qui est quand même présent. 

Christina Willimann, Platte Gris © Christina Willimann

Votre exposition s’intitule « Encryption process ». Pouvez-vous nous expliquer ce processus de décryptage et de codage de la réalité?

CW : Le mot processus est synonyme de création car pour moi il s’agit toujours d’un processus : d’abord une idée vague, presque un ressenti jusqu’à l’aboutissement et la concrétisation de l’idée. Pour l’exposition actuelle, le codage est la transcription du numérique à la peinture sur toile et l’installation immersive. Mais j’aimerais aussi que ce processus soit partagé, compris et vécu par le visiteur donc « décrypté » par ce dernier.

Vous présentez deux séries de peintures, une première peinte entre 2017 et 2019, avec des oeuvres « pixelisées » ou « décryptées » et puis une série de peintures représentant des QR-Code. Pouvez-vous nous expliquer ces deux séries ? 

CW : Ma série pixelisée qui s’intitule Zoom décompose la réalité en pixels. Partie d’une photographie initiale retravaillée, l’image pixélisée finale a été retranscrite sur une toile au moyen de la peinture. Ceci pour permettre de porter son regard de l’évidence à l’essentiel.

Christina Willimann, Brexit © Christina Willimann

La série des QR-codes découle de ce travail. La représentation en forme de pixels de notre monde actuel nécessite une interaction par le biais de la technologie et permet de les lier directement à un message lisible avec les smartphones.

Christina Willimann, QR1 – Thinking © Christina Willimann

La série “pixélisée” fait penser au travail de Gerhard Richter qui utilisait la photographie dans son processus créatif. Est-ce un artiste qui a influencé votre travail? 

CW : Gerhard Richter est un artiste qui m’inspire beaucoup, non seulement par sa façon de travailler et ses réflexions, mais aussi parce que nous avons un contexte commun. Comme lui, ma famille paternelle est originaire de Dresde. Mon père a fui la RDA pour s’installer finalement à Cologne. J’aime la personnalité discrète et calme de Gerhard Richter qui réalise ses oeuvres avec une liberté totale. Concernant sa technique, la découverte qu’il peint d’après les photos, donc déjà une représentation du réel, me fascine. Il arrive naturellement du figuratif à l’abstraction pour finalement travailler exclusivement sur les couleurs. 

Christina Willimann, Second chance © Christina Willimann

Vous définissez-vous comme une artiste pluridisciplinaire ou comme une artiste peintre ? 

CW : Je dirais qu’en tant qu’artiste contemporain, vous ne pouvez pas éviter différentes formes d’expression. D’ailleurs, il serait dommage de se limiter à une seule discipline et je suis trop curieuse pour en exclure certaines d’emblée. Par contre, mon coeur tient beaucoup à la peinture et elle continuera certainement de jouer un rôle important dans mes créations à venir. 

Pouvez-vous justement nous présenter vos projets futurs ? 

CW : Dans mes recherches, je m’intéresse à la dématérialisation qui présente les ombres avec ses facettes philosophiques. C’est ce que j’appelle «l’expérience de la dissolution» de l’objet, de l’espace… une manière de soulever le paradoxe. C’est lorsque l’ombre de l’ombre, la pixélisation des images ou la distanciation vis-à-vis du sujet ouvrent la voie à une dissolution de notre réalité en fragments pour aiguiser notre regard vers l’essentiel.

Portrait de Christina Willimann

Christina Willimann – Encryption process
Espace L, Genève
Dès le 13 octobre 2021
www.espacel.net

www.christinawillimann.ch

Toute reproduction interdite
© http://www.arteez.ch 2021