Rencontre avec Fabienne Levy

Nous sommes allés à la rencontre de Fabienne Levy, collectionneuse et galeriste qui vient d’ouvrir un espace de 300 m2 à Lausanne, dans le quartier de Plateforme 10. Un nouveau lieu qui privilégie le visuel, le partage et l’émotion.

Vue de l’exposition Cyphers and Cypresses, Yuval Yairi, Galerie Fabienne Levy, Lausanne
© Courtesy of the artist and Fabienne Levy

C’est votre première galerie, pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Je suis née à Lausanne, de parents collectionneurs, surtout ma mère qui était passionnée d’art. Elle a toujours collectionné ses contemporains. A l’époque, c’était le Pop Art. Elle a beaucoup voyagé et couru les foires et les expositions. Très tôt, j’ai visité la Grèce, l’Italie, je suis allée de musées en musées et cela m’a donné l’envie d’en savoir davantage sur l’art, de connaître les bases. Je suis partie à New York où j’ai étudié l’histoire de l’art. J’ai enchaîné sur un stage dans une maison de vente aux enchères dans le département photographie puis j’ai travaillé en tant que Art advisor.

Je considère que l’art est le mélange entre une émotion et un visuel. C’est la rencontre entre quelque chose de beau, qui me plaît visuellement et une émotion qui me touche. Mon parcours s’est fait à travers ces deux notions très importantes.

Pourquoi ouvrir une galerie à Lausanne ?

En rentrant à Lausanne j’ai vu tout ce qu’il se passait autour de Plateforme 10, toute l’énergie qui en ressortait et j’ai eu l’envie d’ouvrir ma galerie. Lausanne est une ville précurseur dans l’art contemporain. Il y avait, selon moi, le besoin d’une galerie qui sorte des diktats de l’art contemporain. Montrer l’art aujourd’hui, c’est faire passer un message et le partager avec le public.

Avec chaque exposition, je tiens à raconter une histoire, montrer des artistes qui ont une vision à partager, quelque chose à raconter dans le processus de travail mais aussi « pourquoi ».

Mes artistes auront une voix et un dialogue. En tant que collectionneur, je trouve que c’est ce qu’il manque parfois dans certaines expositions. Je pense qu’à Lausanne, il y a de la place pour faire quelque chose d’unique et de différent. 

Vous allez justement proposer une programmation différente. Pouvez-vous nous parler de votre projet Space Invasion ? 

Nous avons fait un appel à candidature aux étudiants des écoles d’art en Suisse romande et leur avons proposé de travailler à partir de la citation de Franck Oppenheimer : « Scientists and artists are the world’s noticers. Their job is simply to notice what other people cannot ». Nous avons reçu 40 dossiers et nous en avons sélectionné 4 de l’ECAL et 7 de la HEAD. Après avoir vu l’espace de la galerie, les étudiants vont créer une œuvre mais aussi expliquer et partager leur vision. C’est aussi eux qui vont les vendre. 

L’idée est de démocratiser l’art contemporain. Sans diplôme et sans prix, c’est difficile pour un jeune artiste. Je leur donne la possibilité d’expliquer leur vision. La première exposition aura lieu fin juillet/début août et continuera quelques jours en septembre 2020.

Avez-vous un conseil à donner à ces jeunes artistes ?

Je conseille aux artistes de travailler leur vision de la façon la plus vraie possible. Il ne faut pas chercher à être un « artiste-mode ». Aujourd’hui, la nouvelle génération veut tout, tout de suite. Un artiste doit comprendre qu’un travail, c’est se mettre en danger, sortir de sa zone de confort. Un artiste ne peut pas penser qu’il rencontrera immédiatement le succès. 

Au-delà du tremplin que vous donnez aux jeunes artistes du projet Space Invasion, vous présentez également des artistes confirmés. Pouvez-vous nous parler de votre exposition actuelle, Cyphers and Cypresses de l’artiste Yuval Yairi ?

Yuval Yairi a un lourd passé dans l’armée israélienne, il était un surveyor, c’est-à-dire qu’il survolait les zones et les marquaient comme future cible. Il a commencé à se confronter aux problèmes moraux et éthiques sur le fait de mettre une cible sans savoir s’il y aurait des pertes humaines ou pas.

Objective Space, Yuval Yairi, Galerie Fabienne Levy, Lausanne
© Courtesy of the artist and Fabienne Levy

Pour son travail de photographe, Yuval va photographier, mois après mois, le même paysage. Sur son ordinateur, il va recréer avec l’ensemble de toutes ces photos, une nouvelle photo et y ajouter des grilles avec des coordonnées. La photographie finale est ainsi constituée de plein de petites réalités. C’est un travail obsessif, hautement symbolique car il recrée une identité nouvelle en effaçant celle d’avant. Les objets qu’il dispose dans ses compositions sont porteurs de messages : ils sont choisis en lien avec les mesures, le comptage, la cible, l’heure, les traces, le mapping. Ces objets sont codifiés et ont un sens plus profond que le visuel. Il a une façon dramatique d’utiliser les objets.

Vue de l’exposition Cyphers and Cypresses, Yuval Yairi, Galerie Fabienne Levy, Lausanne
© Courtesy of the artist and Fabienne Levy

Le titre de l’exposition Cyphers and Cypresses est aussi symbolique.  Le cyprès est un arbre qui ne peut survivre après avoir été déraciné. Pour lui, le cyprès est une métaphore de l’être humain, l’homme et ses racines, l’homme et ses codes.  

Avant chaque exposition, j’aime que l’artiste vienne dans la galerie, s’imprègne du lieu et que toute l’histoire se construise in situ, qu’il investisse l’espace. 

Vue de l’exposition Cyphers and Cypresses, Yuval Yairi, Galerie Fabienne Levy, Lausanne
© Courtesy of the artist and Fabienne Levy

Avez-vous un conseil à donner à un jeune collectionneur ?

Un collectionneur doit être curieux de ce qui se passe autour de lui. Aujourd’hui, il a tout à disposition, toutes les informations qu’il veut, mais il ne doit pas se perdre dans 1000 choses. Il doit rester local avec les galeries autour de lui, les musées, les expositions et faire le tri. Un jeune collectionneur, s’il s’attaque au monde, va se perdre. 

Collectionner doit aussi rester ludique. Un jeune collectionneur doit s’amuser, observer, poser des questions. Quand je vais dans une foire et que je vois un artiste que je ne connais pas, je m’approche du galeriste et je lui demande « racontez-moi son histoire ». Aujourd’hui, l’offre est très grande. Il y a une foire par semaine à travers le monde. Et aujourd’hui, tous les rôles sont mélangés : les galeristes sont des art advisors, les art advisors conseillent les musées, les directeurs de musées sont des collectionneurs. Pour le jeune collectionneur, c’est très compliqué.

Faut-il suivre une ligne, avoir un fil rouge dans sa collection ?

Les lignes se font au fur et à mesure. Je dirais qu’à part la limitation du prix, il faut être libre, aller au coup de cœur mais il faut aussi avoir la force de dire : « vous me le réservez et je reviens » surtout dans les foires car très souvent, après avoir fait le tour, vous aurez vu d’autres œuvres et le coup de cœur peut être moins fort. 

Selon moi, il y a deux sortes d’œuvres : il y a les œuvres coup de cœur et les œuvres qui sont le reflet de votre âme. Les œuvres coup de cœur, sont peut-être une mode, un instant, un moment d’euphorie et de qui vous êtes à ce moment-là. La plupart de ces œuvres, je m’en suis séparée. Après, il y a des œuvres qui sont véritablement le reflet de qui vous êtes à l’intérieur, vous ne savez pas pourquoi vous l’aimez. Ce sont ces œuvres qui vont faire le fil rouge de votre collection.

Est-ce que votre galerie sera présente dans des foires ?

Les foires sont importantes mais une galerie doit s’établir localement avant d’aller partout dans le monde. En tant que collectionneur, j’aime la Fiac, Artissima, Art Basel… Nous avons été sélectionnés par Artgenève pour sa nouvelle édition qui débutera le 30 janvier 2020. Nous avons choisi de proposer un dialogue entre deux artistes, leurs œuvres, leurs visions de notre monde aujourd’hui. 

D’une part, avec Andrea Galvani qui rend hommage aux savoirs de l’homme, aux pas que la science a réalisé et que nous prenons comme acquis, à la beauté mathématique par ses formes et son fond. Les œuvres de Andrea ont une origine conceptuelle, elles nous permettent d’entrevoir l’infini. 

D’autre part, avec Vikenti Komitski, un artiste bulgare, dont les œuvres parlent de la fragilité de notre univers, de sa balance extrêmement précaire. Une métaphore aussi pour les dualités que nous vivons tous les jours entre la nature et la technologie, le passé et le présent. 

Fabienne Levy dans sa galerie, 2019 © Odile Meylan

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Rendez-vous donc à la galerie Fabienne Levy de Lausanne pour l’exposition Cyphers and Cypresses de l’artiste Yuval Yairi à voir jusqu’au 18 janvier et sur le stand C 47 de Artgenève du 30 janvier au 2 février 2020.

FABIENNE LEVY 
Avenue Louis-Ruchonnet 6 
1003 Lausanne, Suisse
www.fabiennelevy.com

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