Rencontre avec le sculpteur Yves Dana

Rencontre avec le sculpteur Yves Dana dans son atelier situé dans l’Orangerie de Lausanne. Retour sur quarante années de création et la réalisation de plus de 700 pièces faites de fer, pierre ou bronze.

Comment et pourquoi avez-vous choisi la sculpture?

J’ai commencé très tôt la sculpture, quand j’avais 13-14 ans. Je n’avais pas l’idée d’être sculpteur ni même d’être artiste mais je sentais inconsciemment qu’avec les mains on peut penser à des choses et puis les mains pensent elles-mêmes. Elles nous portent vers des choses que l’on ne pourrait pas forcement avoir dans la tête.

J’ai débuté à la manière de Jean Tinguely, à chercher des objets dans des décharges et à les mettre en forme, parfois même avec des sonorisations. J’ai eu l’envie de faire des jouets. Nous venons d’une famille d’exilés. Nous avons dû quitter l’Égypte quand j’avais un an et demi. Un vide s’est creusé et j’ai eu le besoin de refaire des jouets dans un autre pays, de reconstruire un espace, un environnement qui m’appartenait et que l’on ne pourrait pas me prendre. J’aimais beaucoup la musique et la danse mais c’est avec mes mains que je me suis le plus amusé et motivé pour rassembler toutes ces idées de l’exil. L’Égypte a aussi une tradition sculpturale. Il y a une mémoire qui trainait dans ma tête.

Vous sentez-vous proche de vos origines?

J’ai fait une résidence en Égypte en 1996. Sur place, j’ai beaucoup travaillé et suis rentré avec 20 sculptures. Ces pièces étaient un vrai changement dans mon travail. J’ai réussi à me focaliser, me concentrer et ne pas avoir peur qu’il manque quelque chose. Ces sculptures étaient plus hiératiques.  Ce séjour en Égypte m’a apporté plus de pureté. Cela m’a aussi conduit vers la pierre. Deux ans après mon retour, j’ai commencé mes travaux en pierre.

Pourquoi la pierre et quels types de pierre travaillez-vous?

J’aime travailler les matériaux très durs et très rebelles. J’ai commencé avec le travail du fer, avec des plaques rigides. Il faut vraiment lutter pour leur donner une forme. Après le fer, je me suis mis à la pierre et j’ai choisi les pierres les plus dures comme les basaltes.

Hormis les basaltes, je travaille aussi les calcaires blancs d’Égypte ou le grès d’Espagne et d’Italie. Je travaille avec peu de pierres différentes. J’en ai 4 ou 5 que j’aime beaucoup. J’aime une pierre neutre, homogène, je ne veux pas qu’il y ait des veines qui traversent. Je n’ai pas envie que la pierre me dessine quelque chose, c’est moi qui vais donner le tracé, les griffures, les textures.

Comment procédez-vous?

Je fais venir des énormes blocs qui font jusqu’à 10 tonnes. Je les découpe en pièces plus petites, je les laisse entreposées dans mon atelier et puis je commence à dessiner dessus. Je ne fais pas de maquette, ni de projet ou de dessin mais je dessine directement sur le bloc une silhouette. Pour les pièces de 3 ou 4 mètres de haut, je travaille avec un tailleur de pierre qui m’aide à ébaucher.

Quelles sont vos inspirations?

Elles sont au gré de l’évolution. Une sculpture engendre la suivante. Cela peut donner des familles comme les stèles, les conversations secrètes ou encore les terres de mémoire.

Je ne fais pas de série, je suis très intuitif, je ne sais pas d’avance ce que je vais faire. Je prends mon bloc et je me lance en gardant la mémoire de la sculpture précédente.

Vos pièces sont marquées, striées, ont des écritures. Que signifient-elles?

Certaines de mes pièces ont des marques du temps comme l’érosion, l’éclatement ou l’usure de la matière Il peut y avoir un mélange d’effets de nature. Pour d’autres, j’y ajoute des marques qui sont proprement humaines. J’ai souvent travaillé avec les écritures. Elles font parties de la tradition juive qui est la mienne où il y a une grande importance donnée au texte. Dans les écritures que j’inscris, on peut les lire à sa façon. Ce n’est pas un langage caché.

Parlez-nous de vos bronzes…

C’est une partie importante de mon travail. J’en ai toujours fait, depuis ma période du fer et pendant la période de pierre.

Je fais mes modèles en plâtre. Je travaille ces modèles dans les moindres détails, avec toutes les textures. Une griffure dans le plâtre, on la retrouve dans le bronze.

Je travaille le plâtre dans mon atelier de Toscane à Pietrasanta. C’est la capitale de la sculpture. Beaucoup de sculpteurs ont eu des maisons là-bas et c’est l’endroit où on coule des bronzes depuis 500 ans. Je collabore avec des fonderies comme la fonderie Mariani. Travailler en Toscane donne une autre dynamique.

Vous semblez très impliqué dans tout le processus de la fabrication de vos bronzes. Faites-vous vos propres patines?

Je travaille la finition du bronze et aussi sa patine. Ce n’est pas seulement une couche que l’on rajoute. Cela fait partie de la sculpture. Je trouve très important le toucher et l’âme d’une patine. J’ai élaboré des patines qui vont vers les terres cuites, le noir ou le rouge foncé. Mes patines sont très travaillées mais également subtiles. Il ne faut pas qu’elles prennent le pas sur la pièce. La sculpture doit être soutenue par une patine qui la sert.

Préferez-vous travailler les petits ou les grands formats?

J’aime les deux et ai ainsi le plaisir de me renouveler. Quand je travaille une petite pièce, je suis dedans, j’oublie qu’elle est petite. C’est un monde en soi. La sculpture prend une dimension dans ma tête qui n’est pas celle d’une petite ou d’une grande pièce.

Jusqu’à 2 mètres, je suis vraiment seul à travailler sur la pièce donc l’espace dans ma tête n’a pas de bordures.

Je donne aussi de l’importance à l’espace qui se trouve à l’extérieur de mes pièces. Pour moi, une pièce qui est réussie, ce n’est pas seulement l’objet qui se limite à ses propres dimensions. J’aimerais que l’on sente l’espace qu’il y a autour et l’espace qui a eu un impact sur ces sculptures. J’aimerai qu’elles partent ou qu’elles chantent au-delà d’elles-mêmes en tant qu’objet.

Vous aimez aller voir vos pièces dans le contexte de l’espace du collectionneur?

Je vais souvent les installer. Cela fait partie de mon métier. C’est comme le fait d’accompagner ses enfants. J’ai ainsi le plaisir de rencontrer les collectionneurs et voir le lieu dans lequel les sculptures vont évoluer par la suite.

Votre travail est très physique. Quel est votre rythme?

C’est la matière qui me tient. Je travaille env. 60 heures par semaine dans l’atelier. Dans la cabine avec les machines, je fais environ 20 à 25 heures de taille par semaine. Je suis dans un nuage de poussière, un flou artistique qui me fait un grand plaisir. Le chemin se devine. C’est la matière qui te tient la main. Je suis dans une bulle, isolé du reste.

Après 40 ans de sculpture, qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui?

Mon travail, c’est ma passion. Je ne me pose pas la question de savoir ce que j’aurais fait, si je n’avais pas été sculpteur. Après 40 ans de métier, j’ai encore des idées qui foisonnent. J’ai gardé la même motivation et suis toujours excité de recevoir des nouveaux blocs de pierre.

Ces derniers temps, j’ai tellement d’idées que je peux travailler sur plusieurs pièces en même temps. Je ne veux pas perdre ces idées. Il faut une certaine énergie pour conduire une sculpture.

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Yves Dana est représenté en Suisse par la galerie Ditesheim & Maffei à Neuchâtel et par la galerie Carzaniga à Bâle. Il est actuellement exposé à la Galerie Yoshii de New York jusqu’au 22 décembre 2018.

Nous aurons le plaisir de le retrouver en Suisse dès le mois d’avril 2019 à la galerie Ditesheim & Maffei.

DSC_0003.jpgVue des oeuvres de Yves Dana dans son atelier © Yves Dana

invit Ditesheim.jpgVue des oeuvres de Yves Dana dans son atelier © Yves Dana

at.int.07.YV.09.jpgVue des oeuvres de Yves Dana dans son atelier de nuit © Yves Dana

708_a.jpgParmi les oeuvres récentes de Yves Dana © Yves Dana

580_81_82_chaddai.jpgVue de l’exposition à la Yoshii Gallery, Solo Show, New York, novembre/décembre 2018
© Yves Dana

porte et YD 3.jpgYves Dana dans son atelier © Yves Dana

YVES_DANA_20122012_CLAUDE_DUSSEZ_N8B5581.jpgPHOTO © CLAUDE DUSSEZ

YVES_DANA_20122012_CLAUDE_DUSSEZ_N8B5881.jpgPHOTO © CLAUDE DUSSEZ

Yves Dana
L’Orangerie
Av. du Tribunal-Fédéral 27 bis
1005  Lausanne, Suisse

Yoshii Gallery
Solo show, New York, vernissage 8 novembre au 22 décembre 2018

Ditesheim & Maffei Fine Art
Solo show, Neuchâtel, du 6 avril au 28 mai 2019

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