Rencontre avec Philippe Cros

132 chefs d’œuvre de la collection Bemberg sont exposés à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne jusqu’au 30 mai 2021.

Philippe Cros, directeur de la Fondation Bemberg depuis 1994, a répondu à nos questions par téléphone depuis Toulouse. Il nous a raconté l’histoire du collectionneur Argentin Georges Bemberg et de la collection que celui-ci avait constituée.  

Pierre Bonnard
Marine, vers 1910
huile sur toile, 49,8 x 61,2 cm 
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu Rabeau

Hannah Starman pour Arteez : La collection Bemberg ne quitte jamais sa somptueuse demeure de l’hôtel d’Assézat à Toulouse. Pourtant vous avez consenti à un prêt exceptionnel à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne. 

Philippe Cros (PC) : L’hôtel d’Assézat, qui abrite la collection Bemberg, est actuellement en travaux. Il s’agit principalement de travaux de scénographie et de remise technique qui dureront un an. La réouverture est prévue au mois de mai prochain. Pendant ce temps, la collection sera d’abord exposée à Lausanne et ensuite la partie ancienne sera montrée à San Diego [San Diego Museum of Art] et la partie moderne à Houston [Museum of Fine Arts]. 

Vous avez décrit Georges Bemberg, fils d’une riche et cosmopolite famille argentine d’origine allemande, comme un « collectionneur à plein temps ». Comment a-t-il constitué sa collection ? 

PC : L’acte fondateur est l’achat d’une gouache de Pissarro à New York quand il avait 19 ou 20 ans, avant qu’il ne commence ses études à Harvard. La petite gouache s’appelle Le Pont de Macon et elle est toujours à la Fondation. Il nous a toujours raconté que comme c’était la première fois qu’il achetait une peinture d’une certaine valeur, il a déclaré au marchand ‘j’achète pour un musée.’ Après il a acheté petit à petit, dans les années 1950, mais c’étaient surtout les années 1970 qui ont été un déclencheur. Je pense que c’est à ce moment-là qu’il a vraiment envisagé la possibilité d’en faire un musée.

Vous êtes directeur de la Fondation Bemberg depuis le début et vous avez bien connu Georges Bemberg. L’avez-vous accompagné dans ses choix d’acquisitions ? 

PC : Je l’ai connu pendant 17 ans et je l’ai accompagné tout au long de ses choix. Il aimait beaucoup discuter et parler de ses intentions d’acquisition mais ce qui est important de savoir c’est qu’il était un vrai collectionneur, c’est-à-dire qu’il ne prenait de décision qu’en fonction de son goût personnel. Il aimait beaucoup feuilleter les catalogues. Il a acheté la majeure partie de ses œuvres dans les grandes maisons de ventes. Dans les années 1990, il y avait des chefs-d’œuvre dans chaque vente. Il s’appuyait sur les experts et ne se déplaçait pas. Il pouvait échanger longuement avec son entourage de ses perspectives d’achat mais en dernière instance, c’est lui qui décidait. C’étaient des coups de cœur. 

Ses goûts personnels semblent très variés. Dans la collection il y a de l’ancien, les Venitiens (Tintoretto, Titian), les Flamands (Brueghel le Jeune, Van Dyck), Cranach l’Ancien, mais aussi du moderne, Bonnard, Matisse, Caillebotte, Schiele, Picasso…

PC : C’est très opposé, oui. Il y a une appétence pour la Renaissance et son austérité qui est typique de sa génération. Son milieu, son éducation l’ont poussé vers cela et je pense que l’école française moderne, les impressionnistes, Bonnard, ça a été la découverte de la couleur, la fascination pour cette féérie colorée.

Georges Braque
Fenêtre sur l’Escaut
, 1906
huile sur toile, 46 x 38,2 cm
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu Rabeau  

D’un côté, il a aimé ce qui lui a été transmis en termes d’éducation et, d’un autre coté, ce qu’il a découvert et qui pour lui a été très moderne, c’est-à-dire la couleur. Il y a aussi un goût du portrait, de la figure humaine. C’était quelqu’un qui aimait beaucoup l’histoire et qui était très cultivé. Je pense que plus on est cultivé, plus on va vers le portrait dans la peinture. 

Pierre Auguste Renoir
La loge 
ou Portrait de jeune fille, 1879
pastel sur papier marouflé sur carton, 56 x 43 cm
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu Rabeau 

Quelles sont vos œuvres préférées de la collection ? 

PC : J’aime bien les tableaux immédiats, qui nous accrochent et qu’on analyse dans un second temps. Par exemple, beaucoup les oeuvres de Bonnard de par leur couleur, notamment certaines natures mortes. Iris et lilas, qui est dans l’exposition, est pour moi un tableau sublime.

Pierre Bonnard, Iris et lilas, 1920
Toulouse © Fondation Bemberg

La Fôret de pins, un tableau de paysage extrêmement raffiné qui a appartenu à Florence Gould. Ensuite, il y a un Fantin-Latour que je trouve merveilleux qui s’appelle Le vase aux pommes et feuillage. C’est un bouquet de branches de pommier. Je trouve ça très beau et original à la fois.

Henri Fantin-Latour
Vase aux pommes et feuillage, 1878
huile sur toile, 56,5 x 47 cm 
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu Rabeau

J’aime aussi beaucoup de portraits des 18ème et 17ème, notamment un portrait d’un des fils de Georges III d’Angleterre par Henri-Pierre Danloux [Portrait du Prince Auguste Frederick], un Vigée le Brun [Portrait de la comtesse Kagenek en Flore]. Et enfin les Cranach [Lucas Cranach l’Ancien] parce que c’est une peinture à la fois d’une autre planète, d’un autre univers religieux, moral et esthétique, et en même temps extrêmement moderne.

Henri-Pierre Danloux, Portrait du Prince Auguste Frederick, duc de Brunswick-Luneburg, troisième fils de Georges III, 1794 
Toulouse © Fondation Bemberg 
Élisabeth Vigée Le Brun
Portrait de la comtesse Kagenek en Flore
, 1792
huile sur toile, 75 x 62 cm
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu 
Lucas Cranach l’Ancien
Les amants mal assortis 
ou Le vieil homme amoureux, vers 1530
huile sur panneau, 38,7 x 26,7 cm
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu Rabeau 

Quelle est la politique d’acquisition depuis la disparition du collectionneur en 2011 ? 

PC : C’est le Conseil d’administration de douze personnes qui décide et nous sommes épaulés par un conseil scientifique. Le champ d’achat correspond au champ très large de la collection, de 1500 à 1950. Cela peut être des objets d’art, des bronzes, des peintures ou des meubles. Dans ce vaste champ, l’idée est de compléter, suivant le parcours chronologique, par des oeuvres qui nous manquent. Par exemple, nous n’avons pas de nus de Bonnard, donc le rêve absolu serait d’avoir un grand nu de cet artiste. Mais c’est cher et comme nous n’avons pas la fortune de Crésus, nous avons plutôt tendance à acheter des peintures anciennes. C’est plus facile d’acheter un très beau tableau ancien qu’un grand tableau d’un grand artiste moderne. 

Cela invite la question du budget…

PC : Interdit (rires) ! Je n’ai pas le droit d’en parler.

Claude Monet
Bateaux sur la plage à Étretat, 1883
huile sur toile, 65 x 81 cm
Toulouse, Fondation Bemberg
photo © RMN-Grand Palais | Fondation Bemberg | Mathieu Rabeau

Quelle est l’œuvre la plus étonnante de la collection ? 

PC : Il y a un très joli autoportrait de Sarah Bernhardt déguisée en Pierrot. Elle peignait merveilleusement bien et elle sculptait très bien aussi. J’ai régulièrement des gens qui me disent ‘il y a une erreur sur le cartel, c’est marqué autoportrait.’ ‘Non, non, je réponds, c’est elle, ce n’est pas une erreur.’ L’œuvre n’est pas exposée à Lausanne car il fallait faire des choix, mais si vous venez à Toulouse en mai prochain, vous verrez tout !

Sarah Bernhardt, Autoportrait, 1910
Toulouse © Fondation Bemberg

Chefs-d’œuvre de la collection Bemberg
Fondation de l’Hermitage, Lausanne
Du 2 mars au 30 mai 2021
www.fondation-hermitage.ch

Fondation Bemberg
Hôtel d’Assézat
Place d’Assézat, 31000 Toulouse, France
www.fondation-bemberg.fr

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