Scrivere disegnando : une exposition à « entendre du regard »

«La peinture est une poésie muette et la poésie est une peinture parlante»

Plutarque

Le Centre d’Art Contemporain de Genève a réouvert son exposition sur l’écriture et son « ombre », c’est-à-dire l’écriture dans les travaux dessinés d’artistes professionnels et d’artistes pour qui le dessin n’est pas un métier mais une activité plaisante ou libératrice. Pour cette exposition, le Centre d’Art Contemporain a collaboré de façon inédite avec la Collection de l’art Brut de Lausanne. Ce n’est pas une exposition sur la littérature, c’est une exposition qui vise à explorer le rapport de l’être humain à l’écriture sous toutes ses formes et aux différents langages réels ou inventés par les artistes du début du XXe siècle à nos jours. Dans les œuvres présentées, l’écriture n’a pas d’intérêt si ce n’est dans sa portée graphique, lyrique ou métaphysique. L’écriture abandonne sa fonction de communication pour sonder d’autres territoires, souvent le territoire de l’inconscient et de la poésie. Comme le dit Horace, dans un vers devenu célèbre de l’Art poétique « Ut pictura poesis », « la poésie ressemble à la peinture ».

Oeuvres de Elijah Burgher. Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Des oeuvres historiques d’artistes reconnus sont montrées aux côtés de travaux d’artistes moins connus, qui sont liés à l’art brut, pour faire émerger l’idée centrale de cette exposition : l’importance capitale de l’écriture pour l’humanité dans sa globalité. L’exposition développe aussi une thématique actuelle qui est de savoir si l’écriture à l’ère post-internet a toujours un intérêt central. En effet, Andrea Bellini, directeur du Centre d’Art Contemporain et commissaire de l’exposition avec Sarah Lombardi se sont posés cette question fondamentale pour réunir, assembler et présenter cet ensemble d’œuvres disparates et autonomes, qui résonnent et se répondent amplement dans un discours qui semble poser de nombreuses questions. Pourquoi écrire si ce n’est pour communiquer ? Pourquoi écrire en dessinant ? D’où le titre de l’exposition : scrivere disegnando, quand la langue cherche son autre.

Les œuvres assemblées ici n’ont pas de lien direct : elles ne proviennent ni d’une même époque, ni d’une collection particulière. Elles ont en commun d’avoir l’écriture pour base commune. Et si l’on regarde de plus près, nous voyons que les artistes ont utilisé des supports différents pour exprimer leur questionnement ou leurs émotions à travers l’écriture. Dessins, peintures, sculptures, photographies, installations, et vidéos sont présentés dans le riche parcours de cette exposition. 

Robot Otto de J. Lehni. Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Les œuvres exposées montrent que l’écriture ne sert ni à expliquer ni à décrire, elle est une ouverture qui mène vers autre chose, elle est une sorte de tremplin vers d’autres mondes. Pour certains, l’écriture est un moyen de renter en connexion avec son intériorité et va jusqu’à la médiumnité, comme c’est le cas pour Hélène Smith (pseudonyme de Catherine-Elise Müller), personnalité genevoise et l’un des plus célèbres médiums ayant vécu entre le XIXe et le XXe siècle. 

Le parcours commence avec cette femme, pratiquante de l’occultisme et excellente linguiste selon Théodore Flournoy, psychologue à l’Université de Genève au début du XXe siècle. Cette première place dans l’exposition est un hommage au talent de cette femme reconnue comme inventrice de langues et de nouveaux alphabets. Au début du siècle passé, elle retranscrit ses voyages et ses transes hallucinatoires dans des langues inventées. Ses messages seront transcrits sur un tableau noir de la première salle d’exposition, par Otto, un petit robot écrivain, conçu en 2014 par Jürg Lehni. Le résultat est une traduction qui échappe au contrôle de la machine. 

Hélène Smith est le modèle de nombreuses femmes réunies dans cette exposition. Ainsi, l’œuvre de Susan Hiller s’apparente à ces exemples d’écriture automatique liée au paranormal et à l’activité de médium.

Susan Hiller. From India to the Planet Mars (48). 1997‒2017
Unique photographic negative in wall mounted lightbox, 67.5 × 52 × 12 cm © The artist. Courtesy of Lisson Gallery.

Le travail de Chiara Fumai se fonde aussi sur la récupération d’une pratique féminine en relation avec le paranormal ou le phénomène des transes. Elle a souvent proposé des performances déroutantes et y a associé des dessins dans lesquels elle évoque l’écriture automatique d’un médium pendant une séance. I Say I est le titre d’une performance et d’un ensemble de dessins dans lesquels elle retranscrit le geste d’un médium.  Pour de nombreux artistes de cette exposition, l’écriture est une pratique de survie qui sert à exorciser la douleur de l’existence. 

Chiara Fumai, I Say I, 2013
Collage et encre sur papier, 6 pièces

Courtesy Apalazzo Gallery, Brescia

Irma Blank, quant à elle, trace, efface et réécrit. Ses travaux intitulés Eigenschriften présentent des micro-signes qui se concentrent sur la page rappelant ainsi les pages d’un journal intime qui comblent le vide de l’impossibilité de communiquer.

Irma Blank (Eingenschriften, Spazio 52, 1970, Pastel on paper, 70×50 cm, Courtesy of the artist and P420, Bologna) 

Pour d’autres artistes, l’écriture est un jeu par lequel on veut proposer une lecture différente de ce que l’on connaît habituellement. C’est le cas d’Alighiero Boetti qui utilise l’alphabet comme jeu et comme élément poétique personnel et secret. Alighiero Boetti est l’un des plus grands artistes italiens de la deuxième moitié du XXe siècle. Sa pratique trouve naissance dans un sens très élaboré du jeu, surtout linguistique, du renversement ironique et du dédoublement. C’est d’ailleurs pour signifier ce dédoublement qu’il se met à signer, dès 1972, Alighiero et Boetti. Cet ajout de la conjonction «et» entre son prénom et son nom reflète  le caractère dialogique de son œuvre. Dans cette exposition, vous pourrez admirer des œuvres sur papier intitulées Tra sé e sé (Clessidra cerniera e viceversa) et Vento.

Alighiero Boetti, Tra sé e sé (clessidra cerniera, viceversa) 1984, Mixed media on paper, 100×150 cm, Courtesy Agata Boetti, Paris. 

A noter que la série d’œuvres sur papier, intitulée Vento (vent), a été réalisée pendant un séjour au Japon en 1985, en collaboration avec le calligraphe Enomoto San. Un idéogramme qui peut désigner le mot « vent » en japonais, est tracé sur une feuille de papier pliée plusieurs fois. Une fois l’encre sèche, le papier est déplié, ce qui provoque une décomposition de l’idéogramme initial. Ici, déplier le papier ne relève pas l’écriture mais « l’occulte, comme si métaphoriquement elle était perturbée par le vent. » 

Alighiero Boetti, Vento, 1985
Encre de Chine sur papier Xuan
Courtesy Agata Boetti, Paris

L’exposition s’enrichit aussi de projets commandés pour l’occasion à des artistes contemporains engagés dans la construction de langues secrètes, inventées et imaginaires, tel que Galaxia Wang qui présente une installation in situ. Colossia est le titre de son projet qui implique un langage à la fois verbal et non-verbal établi sur la perception synesthétique de l’artiste. Selon un système de correspondance, il associe à une langue inventée des couleurs, des sons et des odeurs. Colossia s’appuie sur les recherches du compositeur russe Alexander Scriabine dont l’oeuvre la plus ambitieuse, le poème symphonique Prometheus (1910) a été imaginée accompagnée de faisceaux lumineux de lumière colorée, produit par un orgue de lumière. 

Galaxia Wang, Colossia Grammar Book and Passport, 2014-2020, Handbook printed on tracing paper, Courtesy of the artist

Ne manquez pas l’œuvre maîtresse de Dadamaino ( Edoarda Emilia Maino) intitulée I fatti della vita (les choses de la vie), qui fut présentée en 1980 à la 39e Biennale de Venise. Il s’agit d’une installation dans laquelle plus de 500 feuilles de papier sont exposées. Sur ces feuilles, des petits traits s’assemblent spontanément pour former la lettre H, lettre muette. Ces traits finissent par former le contenu d’une lettre illisible, elle aussi muette dans laquelle convergent « l’urgence à communiquer et l’impossibilité de le faire.»

Dadamaino, I Fatti della vita, 1977‒1978 
Encre sur papier
Collection privée. Courtesy Archivio Dadamaino
Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Pour terminer, nous pouvons souligner le travail des commissaires d’exposition qui ont fait une place particulière aux femmes, qui ont été trop souvent oubliées dans l’histoire de l’art et dans la société du début du XXème où elles étaient invisibles tant au niveau politique que social. Leur restituer une place ici est un hommage à leur talent créateur et artistique. 

Les travaux qui ont été sélectionnés pour cette exposition illustrent deux chemins différents, selon la commissaire d’exposition Sarah Lombardi, le premier, celui des artistes de l’avant-garde et de la création contemporaine qui « affirment une volonté d’utiliser le signe graphique comme une écriture en soi, et d’en révéler toutes les potentialités pour créer des œuvres qui oscillent entre écriture et dessin et se jouent de ces limites réductrices ». Le second est celui des artistes de l’Art Brut, qui ont recours à toutes sortes d’inventions langagières pour  s’exprimer et réinvestissent ainsi le dessin de sa fonction originelle de communication. 

Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève 2020.
© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi

Pour approfondir le sujet : Catalogue richement illustré publié par Skira. Il rassemblera des essais spécialement commandés à des curateurs, critiques, artistes, philosophes et universitaires.

Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre
Centre d’Art Contemporain Genève
Jusqu’au 23 août 2020
www.centre.ch

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