Sculpture Garden 2020

Balthazar Lovay est le commissaire de la deuxième édition de la Biennale de Genève Sculpture Garden. Il nous guide pour cette balade artistique à ne pas manquer

Yona Friedman *1923-2020, FR
Le Musée sans bâtiment, c. 2004-2020. Dimensions variables. Acier, matériaux divers
Avec le soutien du | With the support of :
Fonds de Dotation Denise et Yona Friedman, CNEAI
Réalisé par : Nader Seraj. Ingénieur :
sbing SA – Ingénieur civil
© Julien Gremaud

Vous avez été le directeur artistique de la Fri Art Kunsthalle Fribourg de 2013 à 2019. Comment avez-vous été approché pour devenir le commissaire de la biennale de Genève Sculpture Garden?

Balthazar Lovay (« BL ») : C’est l’aspect positif des mandats à durée déterminée ! Vers la fin de mon mandat à la Fri Art Kunsthalle Fribourg, le comité de la Biennale de Genève m’a contacté pour me proposer cette collaboration avec le désir que je puisse suivre de nouvelles productions « cousues-main » pour les parcs et imaginer un programme qui mélange jeunes artistes à découvrir et des positions plus historiques.

La première édition qui a eu lieu en été 2018 a connu un franc succès. Quelles sont les nouveautés pour cette année ?

BL : Une augmentation des lieux au Parc de La Grange et au Quai Gustave-Ador (retrouvez le Plan d’exposition des oeuvres comprenant également le Parc des Eaux-Vives), sur l’Île Rousseau et à La Réserve Genève. Nous avons également cette année un plus grand nombre d’œuvres présentées et avons mis un accent particulier sur les nouvelles productions d’artistes genevois et internationaux.

L’édition 2020 présente une trentaine de projets d’artistes dont de nombreuses œuvres produites exclusivement pour cette biennale. Comment s’est passé le processus de sélection ?

BL : J’ai suivi plusieurs pistes. L’une était de travailler avec des artistes qui ne sont pas des habitués des grands rendez-vous d’exposition dans l’espace public afin de se laisser surprendre et de proposer un projet différent à Genève. Cette proposition nous permet, par exemple, d’admirer la grande peinture acrylique sur toile de Matthew Lutz-Kinoy.

Matthew Lutz-Kinoy *1984, US
The Rising and Setting of the Sun, 2020. 700 × 50 × 500 cm
Bois, acier, plexiglas, peinture acrylique, résine, toile
© ARTEEZ

Un autre axe était de contacter des artistes qui allaient réagir de manière particulièrement étroite et en symbiose avec le lieu. C’est le cas pour les oeuvres de Lou Masduraud, John Knight et Ghislaine Leung.

Ghislaine Leung *1980, UK
Public Sculpture II, 2020
© Julien Gremaud

Une dernière piste était d’inviter des designer et architectes, habitués à construire pour l’espace public et qui ne font généralement pas de sculptures. Je peux citer à cet effet les projets de l’ECAL, Trix & Robert Haussmann ou encore Nathalie Du Pasquier. Ces chemins de traverse me semblaient à même de produire une exposition différente.

Trix & Robert Haussmann *1933, *1931, CH
Enigma, 2020, 340 × 425 × 205 cm. Alucobond reflect, aluminium
Avec l’aide de Daniel Sommer
Réalisé par Jörg Bosshard et Alexis Thiémard
© Julien Gremaud

Il était également important d’adresser la position du spectateur, le visiteur actif : il l’est de manière poétique avec les oeuvres de Isa Genzken et du couple Haussmann, de manière très concrète avec le bisse de l’ECAL et surtout avec Le Musée sans bâtiment de Yona Friedman qui est un espace libre que les gens ou des associations peuvent investir librement pour y réaliser ce qu’ils/elles veulent.

Isa Genzken *1948, DE
Fenster, 1998. 800 × 1000 × 15 cm. Acier
© Baptiste Janin

Les artistes présentés, confirmés ou émergents, sont originaires de Suisse, d’Europe, d’Angleterre et des États-Unis, avec une quasi parité entre hommes et femmes. Était-il important pour vous de respecter une certaine égalité entre les artistes présentés ?

BL : Je pense que c’est important, même si je ne suis pas obsédé par les quotas. Dans l’exposition, nous montrons également des artistes s’identifiant « LGBT  » (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres). Mais au final, cela se fait de manière organique. Je pense que ma génération – et les suivantes encore plus – travaille l’idée d’égalité de manière plus spontanée, même si ce n’est pas toujours parfait. 

L’œuvre de Adel Abdessemed, Coup de tête, 2012, a fait polémique. Pensez-vous que l’art contemporain est trop souvent mal compris du grand public ?

BL : Quelques personnes ont manifesté leur incompréhension au sujet de cette œuvre et nous tâchons de leur communiquer la complexité d’un tel objet d’art. Mais parler de polémique me semble exagéré.  

Adel Abdessemed *1971, FR
Coup de tête, 2012. 540 × 348 × 218 cm. Bronze
Présentée par le Grand Théâtre de Genève
© Julien Gremaud

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, c’est une situation paradoxale : à la fois, certaines personnalités ou objets iconiques de l’art moderne et contemporain attirent des foules immenses alors que d’autres pratiques d’artistes semblent mal comprises.

Ce que j’aimerais souligner, c’est que l’art contemporain se trouve être un domaine de recherche où des artistes tentent à la fois de s’inscrire et de réagir à l’histoire des expressions artistiques tout en reflétant la complexité du monde qui les entoure. Restons donc conscients que ce qui se déploie sous nos yeux est l’invention de langages et de formes dans une société en changements constants. Il est normal que certaines de ces expressions ne répondent pas à nos habitudes culturelles ou visuelles. Et c’est tout l’intérêt de l’art que de modifier nos perceptions du monde. Aujourd’hui, un public très large visite les expositions des peintres impressionnistes, par exemple, mais en leurs temps, ils étaient incompris par une partie du public autant que des professionnels.

Parmi les œuvres qui semblent avoir particulièrement plu au public, on peut citer Le cours de l’eau, 2020, présenté par l’ECAL/Ecole cantonale d’art de Lausanne. Quel regard portez-vous sur la création contemporaine, notamment sur les jeunes artistes suisses ?

BL : La pièce présentée par l’ECAL a été réalisée par des étudiants en design. C’était un des axes de la programmation.

ECAL/Ecole cantonale d’art de Lausanne
Le Cours de l’eau, 2020, 360 × 200 × 7800 cm. Bois de mélèze
© Baptiste Janin

Ce sont des scènes culturelles, suisses comme internationales, très vives et actives avec beaucoup d’artistes de grande qualité. Cependant, le domaine de l’art est travaillé par des forces diverses qui tendent à rendre notre lecture plus difficile. On peut citer la puissance d’une certaine partie trop visible du marché, mais également la complaisance de certaines institutions publiques qui peinent à trouver une identité. En parallèle, des réalités sociétales et sociales fondamentales s’expriment de manière plus intense et avec raison. Cela crée des fractures et des repositionnements. De quelle manière et jusqu’où ces tensions se trouvent visibles dans les travaux d’artistes sont des questions importantes.

Aussi, parfois, d’excellents artistes ne se logent pas dans les scènes connues et les plus actives. Il faudrait apprendre à déplacer encore notre regard. 

L’exposition a ouvert le 12 juin, sans vernissage, avec une installation des œuvres en plusieurs phases. Comment s’est passé l’organisation de cette édition en pleine crise sanitaire? 

BL : Cela a été un challenge, surtout dans deux domaines. D’une part, les transports et les chaînes d’approvisionnement sont durement touchées en Europe. Par exemple, obtenir certains matériaux (pour les productions des artistes) entre avril et juillet a été très difficile. Les délais et les disponibilités étaient en constante variation (et le sont toujours), et il y a eu des annulations. Idem pour les transports. D’autre part, certains artistes étaient bloqués chez eux. Nous avons dû produire des certificats pour ceux qui ne résidaient pas en Suisse afin de leur permettre de se déplacer dans leur propre pays. En France, par exemple, les artistes ne pouvaient pas se rendre à leurs ateliers.

Daniel Dewar & Grégory Gicquel *1976, FR | *1975, FR
Flipper, 2020, 67 × 110 × 50 cm, Nudes X, 2020, 130 × 225 × 72 cm, Nudes XI, 2020, 123 × 90 × 194 cm
Rosa Aurora Marble

© ARTEEZ

Est-ce que depuis l’ouverture, le public, en manque d’évènements artistiques depuis ces derniers mois, a répondu présent ?

BL : La manifestation étant gratuite, sans horaire ni comptage, il est difficile de donner des chiffres précis. Nous nous appuyons sur le guide d’exposition imprimé et disponible dans des caissettes disposées dans les parcs : environ 350 guides s’écoulent par semaine, auxquels il faut rajouter les visiteurs qui n’en prennent pas et ils sont nombreux… Nous devrions donc être dans les 500 personnes par semaine sans compter les utilisateurs des parcs qui admirent l’une ou l’autre sculpture durant leur balade.

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Parmi les événements organisés autour de cette biennale, notez les prochains apéritifs « Afterworks » les 6 et 27 août et le 18 septembre prochain.

Le finissage Sculpture Garden devrait se tenir le 4 septembre 2020 dès 20h30 au Restaurant du Parc des Eaux-Vives.

Eva Rothschild *1971, UK
Hi-Wire, 2019, 345 × 104 × 113 cm, Acier inoxidable, peinture
© ARTEEZ

Sculpture Garden
Entrée libre – Tout public
Jusqu’au 30 septembre 2020
www.sculpturegarden.ch

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