Soutine / de Kooning, la peinture incarnée

Claire Bernardi, conservatrice en chef au musée d’Orsay, nous a reçus à l’exposition Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée, organisée conjointement avec la Fondation Barnes de Philadelphie. A travers une quarantaine d’œuvres, l’exposition fait dialoguer les univers de Chaïm Soutine (1893-1943), peintre de l’École de Paris d’origine russe, et de Willem de Kooning (1904-1997), expressionniste abstrait américain d’origine néerlandaise. Un pari réussi et un vrai régal pour les amateurs des deux artistes dont les œuvres majeures sont présentées au musée de l’Orangerie jusqu’au 10 janvier 2022.

Hannah Starman pour Arteez : Chaïm Soutine, artiste juif de la « zone de résidence », avant dernier d’une fratrie de onze enfants, qui arrive à Paris en 1913 où il peint dans une pauvreté abjecte jusqu’à sa percée commerciale dans les années 1920, a profondément marqué l’univers artistique des peintres d’après-guerre, notamment Willem de Kooning. Comment l’expérience de la guerre, de la pauvreté et de la persécution a-t-elle influencé le travail de Soutine ?

Claire Bernardi (CB) : Soutine est un artiste qui a beaucoup souffert, qui a été déraciné, qui a connu la faim, mais qui a aussi connu des moments de joie et de relative aisance. Il a en effet atteint une certaine notoriété dès les années 1920, grâce au docteur Barnes qui acquiert un ensemble important de ses œuvres lors d’un voyage à Paris.

Chaïm Soutine (1893-1943) Autoportrait, 1918 ca.
Huile sur toile, 54,6 x 45,7 cm
Princeton (NJ), Princeton University Art Museum
© 2021. Princeton University Art Museum/Art Resource NY/Scala, Florence

Il y a eu plusieurs moments dans la carrière de Soutine, mais ce qui est vrai c’est que ce sont toujours des extrêmes. Il meurt à cinquante ans, pendant la guerre, dans une extrême pauvreté, persécuté et caché en tant que juif et en proie à des douleurs atroces provoquées par un ulcère de l’estomac. C’est un artiste qui, globalement, a vécu dans la souffrance et la persécution.  On le voit dans son art et c’est aussi quelque chose qui a beaucoup compté dans sa réception. Sa réception critique est informée aussi de sa vie et de la question du génocide des Juifs.

Chaïm Soutine (1893-1943) Le poulet plumé, 1925
Huile sur toile, 67 x 40 cm
Paris, musée de l’Orangerie
Photo © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski

De Kooning a dit dans les années 1970 : « J’ai toujours été fou de Soutine, de toutes ses peintures. » C’est une déclaration forte. Qu’est-ce qui a interpellé de Kooning dans le travail de Soutine ? Y-avait-il une forme de reconnaissance au-delà de la seule peinture ?

CB : Certainement. Du côté de la peinture il y a une filiation dans la façon de peindre et surtout dans la façon de penser la peinture comme quelque chose qui est vital, de penser la peinture comme une peinture de la chair. Mais de Kooning revendique également ses liens avec le positionnement, la personnalité de l’artiste. Au-delà du côté anecdotique, ce sont les liens qu’il fait avec sa propre pratique qui intéressent de Kooning quand il dit : «Récemment, j’ai rencontré quelqu’un qui connaissait bien Soutine et qui m’a dit qu’il vivait dans la crasse, mais que sa palette était d’une propreté immaculée et ses pinceaux rangés comme des instruments médicaux.» En fait, c’était la même chose chez de Kooning.

Il est difficile de dresser des comparaisons dans la conduite de leurs carrières et de leurs vies car à première vue, tout les sépare. Or, il ne faut pas omettre des similitudes. De Kooning est un immigré hollandais qui arrive aux États-Unis, mais pas du tout dans les mêmes circonstances. Il n’y a pas cette idée de fuite devant une situation difficile, ni la souffrance d’un peuple qui devrait se déplacer. Mais la façon dont de Kooning regarde Soutine, c’est aussi le regard d’un artiste européen migrant et déraciné sur un autre et celui d’un artiste singulier au sein de la mouvance dans laquelle il est placé.

Chaïm Soutine (1893-1943), Le groom (Le chasseur)
Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle
Huile sur toile, 98 x 80,50 cm
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

De Kooning est très vite repéré et mis en avant pour sa peinture aux États-Unis comme un des tenants de l‘expressionisme abstrait, mais il rompt ce pacte dans les années 1950 avec ses Woman et le retour au figuratif. De Kooning regarde Soutine, cet artiste atypique qui a lui aussi, peint hors des normes, qui ne s’intègre pas dans un mouvement. C’est aussi l’itinéraire de deux artistes qui savent regarder leurs prédécesseurs. Soutine a beaucoup étudié Rembrandt et Courbet et de Kooning n’hésite pas non plus à regarder et à piocher dans l’art qui l’a précédé, alors que c’est un homme qui prône la rupture. Il dit qu’il prend ce qu’il veut «dans la grande soupière de l’art.» J’aime beaucoup cette expression de de Kooning. 

Willem de Kooning (1904-1997), Reine de cœur (Queen of Hearts), 1943-46
Huile et fusain sur panneau de fibres de bois 117 x 70 cm
Washington (DC), Hirshhorn Museum and Sculpture Garden
Artwork ©The Willem de Kooning Foundation / Adagp, Paris 2021, Photo ©akg-images

Soutine est mort à cinquante ans, alors que de Kooning a vécu jusqu’à 92 ans. Faites-vous dialoguer une œuvre interrompue, celle de Soutine, avec l’œuvre d’une vie de de Kooning ou pensez-vous, en revanche, qu’à cinquante ans, Soutine a déjà tout donné ? 

CB : Je pense que Soutine a très vite trouvé sa voie. On voit sa peinture et son style s’affirmer assez tôt. Malgré sa mort précoce, je dirais que son œuvre est déjà l’œuvre d’une vie. De Kooning a eu plusieurs moments dans sa vie, marquée par de nombreux tournants et cela aurait peut-être pu se passer de la même façon chez Soutine. C’est difficile de savoir comment il aurait continué s’il avait vécu jusqu’à un âge très avancé, comme de Kooning, mais j’ai l’impression que l’on est dans une peinture qui avait déjà donné quelque chose de très achevé. Or, si l’on regarde par exemple, la période de Céret, l’œuvre de Soutine que l’on regarde le plus maintenant et qui a été la plus remarquée dans les années 1950, on voit que l’aboutissement de son expressionnisme est absolument incroyable. Pourtant, Soutine, lui, la considérait comme une œuvre de jeunesse qu’il fallait éliminer. Il a détruit beaucoup de ses tableaux de Céret car il trouvait que ce n’était pas abouti.

Chaïm Soutine (1893-1943) La colline à Céret 1921
Huile sur toile, 74,3 x 54,93 cm
Los Angeles (CA), LACMA
Digital Image Museum Associates/LACMA/Art Resource NY/Scala, Florence

D’où est venu cette idée de les faire dialoguer ?

CB : La directrice Cécile Debray a proposé cette exposition quand elle est arrivée à l’Orangerie il y a quelques années et j’étais ravie car c’était le sujet d’un mémoire de recherche à l’université que j’avais fait dix ans auparavant. Or, entre produire un travail universitaire et articuler ce dialogue sous forme d’exposition, il y a un monde de différence. C’était un sacré défi parce que les œuvres de Soutine et de de Kooning sont à des échelles très différentes, des univers très différents, on peut commencer par parler de toutes les dissimilitudes. Mais l’origine de ce sujet vient de de Kooning lui-même qui a nommé Soutine comme une de ses sources. 

Vue de l’exposition Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée
Musée de l’Orangerie, Paris, 15 septembre 2021 – 10 janvier 2022. Photo : Hannah Starman © Musée de l’Orangerie

Avez-vous identifié des périodes ou des thématiques où le dialogue entre ces deux univers artistiques était le plus intense ?

CB : Tout à fait et c’est ce que j’ai essayé de montrer dans l’exposition. Il y a plusieurs moments forts où de Kooning dialogue avec Soutine et nous avons articulé l’exposition autour de ces nœuds. Du point de vue de l’œuvre de de Kooning, je dirais qu’il y a un premier moment où il découvre l’œuvre de Soutine. Cela se passe dès son arrivée à New York dans les années 1930. Soutine était déjà montré dans les galeries à ce moment-là. J’aime bien quand de Kooning formule le vœu de «peindre comme Soutine et Ingres à la fois.» On voit que c’est la totale opposition et en même temps, chez de Kooning, quand il dit qu’il ne déforme que la peinture et pas les gens, c’est vraiment ça qu’il fait. Ce que fait Soutine et de Kooning s’y applique aussi, c’est de continuer à penser la représentation de la figure et c’est la peinture qui est distordue et expressionniste. Donc, il y a ce premier moment.

Mais l’événement le plus crucial est sans doute la rétrospective Soutine au MOMA en 1950 et le grand tournant de la série Woman de de Kooning qui suit dans les années 1950. On peut y voir un épisode très marquant pour de Kooning comme pour d’autres artistes, qui est la reconnaissance d’un certain expressionisme venu d’Europe et qui correspond à leur recherche de l’expressionisme abstrait à ce moment-là sauf que de Kooning en fait autre chose. 

Willem De Kooning (1904 -1997) Femme II (Woman II), 1952
Huile sur toile, 149,9 x 109,3 cm
New York (NY), Museum of Modern Art (MoMA), don de
Blanchette Hooker Rockefeller, 1955
Artwork © The Willem de Kooning Foundation, Adagp, Paris, 2021, Digital image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

Comme de Kooning est dans une période de remise en cause de sa propre peinture et qu’il revient vers la figure, il trouve chez Soutine une sorte de légitimation. Il s’approprie ce qu’il voit chez Soutine et en fait une sorte de troisième voie entre la peinture abstraite et la peinture figurative. Je pense que c’est peut-être à cette époque qu’il prend le plus de Soutine, mais l’appropriation est encore plus visible dans les années 1970. Elle se situe vraiment dans l’acte de peindre, dans la gestuelle, plus que dans la thématique. C’est à la fin des années 1970 qu’on le voit dans la façon dont il traite la peinture comme une peinture charnelle, une peinture fluide. Il a regardé Soutine, il se l’est approprié en donnant autre chose. 

Il y a aussi cette citation de de Kooning qui dit : «Le plus j’essaie d’être comme Soutine, le plus original je deviens.» Quel était le rapport quotidien, physique que de Kooning entretenait avec Soutine ? Par exemple, avait-il des tableaux de Soutine chez lui ? 

CB : Pas du tout. Quand il a dit qu’il était fou des peintures de Soutine il a également ajouté qu’il n’aimerait pas en avoir chez lui. D’ailleurs, il n’était pas collectionneur du tout. Il le dit : «Je n’aurais pas voulu collectionner les œuvres de Soutine, mais il est tout le temps avec moi.» Ça c’est intéressant, je trouve. Donc, il ne s’agit pas de dire que c’est un artiste qui l’a accompagné physiquement tout le temps, mais je pense qu’il l’a accompagné tout le temps dans son univers.

Vue de l’exposition Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée
Musée de l’Orangerie, Paris, 15 septembre 2021 – 10 janvier 2022 © Sophie Crépy / Musée de l’Orangerie

Est-ce que vous avez pu obtenir tous les prêts dont vous aviez besoin ? 

CB : Cela n’arrive pas souvent, mais je dirais que nous avons obtenu presque toutes les œuvres nécessaires. Non sans mal, car cela a pris des années de négociations. Cela a été très compliqué, une vraie lutte. Je suis allée voir chaque prêteur pour leur demander des œuvres. Il y a une ou deux œuvres que j’aurai aimé avoir, par exemple, une œuvre du Guggenheim [Solomon R. Guggenheim Museum] qui nous a cependant prêté une autre œuvre vraiment importante mais j’aurais aimé avoir les deux. Une autre œuvre d’une fondation privée, mais globalement je dirais que l’on a obtenu les prêts qui étaient nécessaires pour faire une belle exposition. Nous voulions une exposition assez resserrée. Je n’ai pas voulu diluer, j’ai choisi les œuvres que j’estimais essentielles. Finalement, il y a très peu d’œuvres de la collection de l’Orangerie dans cette exposition, cinq ou six, je crois. Je voulais les Soutine qu’avait vus de Kooning. Il y en a beaucoup qui viennent des États-Unis, y compris quelques œuvres de la Barnes Foundation qui ne prête jamais.  

Chaïm Soutine (1893-1943) Paysage avec maison et arbre 1920-21
Huile sur toile, 55 x 73 cm
Philadelphia (PA), The Barnes Foundation

Quelle est pour vous la plus grande source de fierté et de joie par rapport à ce résultat magnifique ?

CB : Je suis très émue quand je suis dans la dernière salle de l’exposition. Ce sont des prêts absolument incroyables. En travaillant petit à petit sur cette exposition, il y a eu cette idée qui s’est décantée de montrer le Soutine qui a infusé de Kooning. On a beaucoup d’œuvres de Soutine à la fin et au fur et à mesure de l’exposition on voit l’œuvre de de Kooning empreinte de Soutine.

Vue de l’exposition Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée
Musée de l’Orangerie, Paris, 15 septembre 2021 – 10 janvier 2022 © Sophie Crépy / Musée de l’Orangerie

J’aime beaucoup cette dernière salle dans laquelle on a juste une œuvre de Soutine, la Colline à Céret, qui était montrée à l’exposition au MOMA de 1950 et qui a eu beaucoup de commentaires, qui a été beaucoup regardée par les critiques de ce moment-là, à côté de ces œuvres des années 1970 de de Kooning. Je suis contente de les avoir réunies ici.  

Portrait de Claire Bernardi © Hannah Starman

Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée
Musée de l’Orangerie, Paris
Jusqu’au 10 janvier 2022
www.musee-orangerie.fr

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