L’Aerocène selon Tomás Saraceno

L’artiste pluridisciplinaire mêle dans ses oeuvres science, histoire, philosophie et art

« Percevez les nouveaux fils de connexion ou affrontez l’éternel silence de l’extinction »

Tomás Saraceno

Les installations de Tomás Saraceno (1973*) sont une véritable plongée dans le monde de l’Aérocène, une communauté artistique interdisciplinaire fondée par l’artiste argentin.

A travers ses oeuvres, l’artiste nous fait réfléchir sur les problèmes et les défis de notre temps, tels que la pollution, les changements climatiques, le développement durable et le dépassement des barrières géographiques et sociales. 

Flying Gardens de Tomás Saraceno. Vue de l’exposition Aria, Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020 © Laetitia Florescu

La dernière exposition de Tomás Saraceno a été présentée à la Fondation Palazzo Strozzi à Florence. Pour le directeur de la Fondation et du musée, Arturo Galansino, proposer une exposition d’art contemporain, signifie prendre la responsabilité de traiter des thèmes les plus importants de notre époque contemporaine.

Connectomes de Tomás Saraceno. Vue de l’exposition Aria, Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020 © Laetitia Florescu

L’Homme comme partie d’un tout

Cette exposition intitulée Aria a été l’un des plus grands projets d’exposition réalisé par l’artiste. A travers un dialogue profond et original, entre histoire et actualité, science et philosophie, il propose un changement de modèle de référence.

De l’homme au centre de l’Univers, concept fondateur de l’Humanisme, doctrine dont la ville de Florence a été le berceau, Tomas Saraceno propose l’Homme comme partie d’un tout qui cherche une nouvelle harmonie à travers la destruction des hiérarchies et des visions pyramidales des systèmes de pouvoir.

L’artiste nomme cette nouvelle période « Aerocene » en opposition à Anthropocène, période contemporaine où l’activité humaine est devenue la contrainte géologique dominante. « Aerocene » est aussi un projet activiste qui propose une nouvelle époque de l’histoire de la planète, une époque où la conscience écologique, l’éthique et les politiques environnementales deviennent des valeurs sociales majeures. Projet utopique ou visionnaire ?

Aerocene launches. August 7, 2017 Salinas Grandes, Jujuy, Argentina. Photography by Studio Tomás Saraceno. Licensed under CC BY-SA 4.0

Un artiste visionnaire

Certains historiens de l’art voient en Tomás Saraceno un artiste visionnaire comme l’a été Léonard de Vinci qui a étudié de près le vol des oiseaux pour réaliser les premières machines volantes.

Tomás Saraceno réalise depuis plus d’une décennie des vols avec des ballons ou sculptures volantes dont Thermodynamic Constellation, l’installation imaginée pour l’exposition Aria est un exemple. Elle représente une avancée vers une nouvelle ère de mobilité.

Thermodynamic Constellation de Tomás Saraceno. Vue de l’exposition Aria, Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020 © Laetitia Florescu

Les sphères qui composent l’installation sont des prototypes de sculptures aérosolaires en mesure de voler autour de la terre, libérés des frontières et des carburants fossiles. Les ballons sont remplis d’air et le vol est possible grâce au réchauffement de l’air par le soleil et la différence de température interne et externe de la sphère. Ainsi les sculptures volantes de Tomás Saraceno voyagent dans l’air se laissant transporter par le vent dans des voyages aérosolaires. 

Thermodynamic Constellation de Tomás Saraceno. Vue de l’exposition Aria, Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020 © Laetitia Florescu

Les Arachnomancy Cards – Des oracles divinatoires 

En plus des réflexions scientifiques et technologiques qui guident son travail, des références et suggestions ésotériques coexistent dans ses recherches. L’artiste a réalisé un jeu de 33 cartes intitulé Arachnomancy Cards, qui servent à lire de mystérieux messages d’araignées.

FORTUNATE WEBBING
Clothed in many plants, birds singing, insects buzzing and worms crawling. There are colonies of different kinds, interspecies togetherness in complex networks. What does it mean to be with worlds instead of being in them?
Suit: Spider/Web of Life. Species: Deinopis subrufa. Notation: G♭. Plant: Phylogenetic tree
Tomás Saraceno
Arachnomancy Cards, 2019
Card’s drawings and reinterpretation based on Duncan, W. (1949). Webs In The Wind.
New York: The Ronald Press Company and Bristowe, W. S. (1958). The World of Spiders. London: Collins; Curtis, William, 1746‐1799; Marbury, Elizabeth, 1856‐1933, donor; Vollrath, F. 1988. Untangling the spider’s web. Trends Ecol. Evol. 3(12): 331–335. Tomás Saraceno would like to thank the Arachnophilia archives and his Studio for their endless support in the conceptualization, design and making of these cards. As well thanks to the galleries for all their support: Andersen’s, Copenhagen; Ruth Benzacar, Buenos Aires, Tanya Bonakdar Gallery, New York / Los Angeles, Pinksummer Contemporary Art, Genoa, Esther Schipper, Berlin. Download the Arachnomancy App to help you find other Spider/Web Pavilions and encounter their oracles, joining a collective exercise of mapping against extinction. For more information visit arachnophilia.net, a living archive of coexistences.
Courtesy the Artist
© Studio Tomás Saraceno, 2019

Ces cartes, utilisées comme un instrument narratif, guident le visiteur à travers l’exposition et révèlent les messages des 9 installations présentées. Elles sont une réminiscence des cartes de tarot utilisées au XV siècle à Florence, jeu très à la mode dans la société de l’époque qui accordait une grande importance à la cartomancie et à l’astrologie. 

C’est avec les 9 cartes-oracles que l’artiste visionnaire souhaite faire communiquer les mondes de l’invisible et du visible. Par son approche totalement interdisciplinaire, il efface toutes hiérarchies du savoir, mêlant ainsi science, histoire, philosophie et art. L’artiste porte à l’extrême la variété et l’hybridation des sciences qui ont caractérisé la culture artistique florentine de la Renaissance et laisse présager des futurs possibles pour notre planète. 

Tomás Saraceno, Arachnomancy Cards, 2019
© Photography by Studio Tomás Saraceno, 2019

Une carte intitulée Aria donne le nom à l’exposition. Elle veut être un avertissement pour le respect de la planète et de son atmosphère et comme un oracle divinatoire, elle propose de passer d’un monde allant de l’Anthropocène à l’ «Aerocene», comme une nouvelle ère géologique dans laquelle l’Homme prendra amplement conscience des problèmes écologiques, géographiques et scientifiques de son temps. 

Une autre carte intitulée The Cosmic Web nous accueille dans la salle des «Aérographies ». Ce sont des œuvres crées par le mouvement des spectateurs et les sons qui sont propagés dans la salle. Un crayon suspendu à un ballon trace des signes tels des « Aéroglyphes » et semble vouloir indiquer le parcours pour s’éloigner de l’ère Anthropocène. Les crayons sont remplis d’une encre réalisée à base de pollution provoquée par la combustion du charbon noir de Mumbai. Ces « Aéroglyphes » sont un nouveau langage, un cri d’alarme lancé contre la destruction de notre écosystème.

Aerographies de Tomás Saraceno. Vue de l’exposition Aria, Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020 © Laetitia Florescu

L’araignée comme guide totémique

«Aria » comme « air », est le souffle naturel de l’être humain. L’air étant fortement pollué, il nous empêche de respirer sainement. De plus en plus, un discours politique se doit de défendre notre planète comme une plateforme partagée par tous les êtres vivants, hommes ou animaux d’où la place centrale de l’araignée, guide totémique de cette exposition.

Affiche de l’exposition Aria de Tomás Saraceno. Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020
© Courtesy of the artist and Fondazione Palazzo Strozzi

C’est autour de cette pensée que l’artiste a développé Aerocene Foundation, une communauté internationale et interdisciplinaire qui cherche à développer des comportements respectueux de l’écologie et imaginer un développement durable pour notre planète, ses recherches se poursuivent aussi à travers les œuvres volantes sans combustibles fossiles. 

Museo Aero Solar, (2007‐ongoing)
At Prato, Italy in 2009, with Alberto Pesavento, Tomás Saraceno, Janis Elko, Till Hergenhahn, Giovanni Giaretta, Marco, Alessandro, Manuel Scano, Michela Sacchetto, and Matteo Mascheroni. Courtesy Museo Aero Solar and Aerocene Foundation. Photo: Janis Elko.

De nombreuses installations de Tomas Saraceno présentent des toiles d’araignées, comme par exemple Webs of At-tent(s)ion. Elles sont la métaphore de notre monde, de la fragilité de la vie. Dense réseau tissé de fils, elles nous font percevoir la complexité qui relie l’homme soit au microcosme des particules soit au macrocosme des mondes, elles appellent au droit et au respect de la vie de chaque espèce sur cette planète.

Webs of At-tent(s)ion de Tomás Saraceno. Vue de l’exposition Aria, Fondazione Palazzo Strozzi, Florence 2020 © Laetitia Florescu

La présence de cet invertébré au sein de l’exposition Aria rappelle que nous sommes en train de vivre la sixième extinction de masse sur terre, les invertébrés comme les arachnides et les insectes sont en train de disparaître à un rythme rapide avec des graves conséquences pour notre écosystème.

Parmi ses projets à venir, Tomás Saraceno nous démontre à nouveau son goût pour l’interdisciplinarité artistique. Il a été convié à imaginer la scénographie du ballet intitulé Air-Condition à l’Opéra national de Lorraine (Février 2021). Cette nouvelle création, à l’initiative du Centre Pompidou-Metz, revisite le ballet esquissé par Yves Klein en 1954 et intitulé La Guerre (de la ligne et de la couleur). Il avait pour but de mettre en scène ses réflexions physiques et performatives sur l’immatérialité de son art. De nouveaux questionnements en perspective sur fond d’utopie, de raison et de sensibilité et d’interaction humaine avec le divin.

Tomás Saraceno. Palazzo Strozzi. © Alessandro Moggi, 2019

Pour en savoir plus:
www.studiotomassaraceno.com

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