Les trésors de la Fondation des Treilles 

Marie-Paule Vial, conservatrice de la collection de la Fondation des Treilles, nous as reçus à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne où la fabuleuse collection des Treilles sera exposée jusqu’au 29 mai 2022. Les trésors des Treilles réunis par la collectionneuse et mécène Anne Gruner Schlumberger (1905-1993) incluent les chefs-d’œuvre de Max Ernst, Victor Brauner, Fernand Léger, Georges Braque, Alberto Giacometti, Josef Sima, Pablo Picasso, Hans Arp, ou encore Yassilakis Takis et Henri Laurens. Marie-Paule Vial nous a parlé d’Anne Gruner Schlumberger, de ses goûts et de ses amitiés et, avant tout, de l’œuvre de sa vie : la Fondation des Treilles. 

Le Domaine des Treilles. ©  Fondation des Treilles. 

Hannah Starman pour Arteez : Vous avez passé toute votre vie professionnelle dans des musées. Vous étiez conservatrice en chef du musée des Beaux-Arts à Marseille et vous avez dirigé les douze musées de Marseille. Après un séjour parisien pendant lequel vous avez dirigé le musée de l’Orangerie, vous êtes revenue dans le Midi en 2020 pour prendre en charge la collection de la Fondation des Treilles. Quel rôle a joué la Méditerranée dans votre vie personnelle et professionnelle? 

Marie-Paule Vial (MPV) : J’ai fait mes études à Aix-en-Provence et eu la chance de pouvoir rester dans le Midi parce que je suis profondément Méditerranéenne. Je suis née en Algérie et quand nous sommes rentrées en France avec ma mère et mes sœurs juste avant les Accords d’Evian [1962] nous nous sommes installées dans le Midi. Mon père, qui était officier, nous a rejoint un peu plus tard. La famille de ma mère est originaire de Guardamar del Segura, une petite ville espagnole située entre Alicante et Cartagena, mais mes grands-parents ont quitté l’Espagne de Franco en 1936. Il y avait à l’époque une communauté importante d’Espagnols en Algérie, notamment en Oranie et dans le Constantinois, et mes grands-parents sont allés y retrouver des personnes qu’ils connaissaient. C’est là-bas que ma mère a rencontré le bel officier (rires). 

J’ai passé la quasi-totalité de ma vie professionnelle à Marseille. Dans le cadre mes diverses fonctions j’ai mené plusieurs projets en lien avec le Midi. La Provence comme grand foyer artistique est un sujet qui me passionne depuis toujours et j’y reviens régulièrement. En 2005, j’ai travaillé avec mon ami Guy Gogeval [président de l’Établissement public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie de 2008 à 2017] sur une exposition qui a connu un grand succès : «Sous le soleil, exactement. La paysage en Provence, du classicisme à la modernité 1750-1920.»  J’ai travaillé dans cette même veine en approfondissant et élargissant davantage le propos avec l’exposition-événement intitulé «Le Grand Atelier du Midi» que j’avais conçu pour marquer l’édition marseillaise de la capitale européenne de la culture en 2013. Destinée au grand public, l’exposition a montré l’importance de la Méditerranée, de ses rives et de ses lumières pour la peinture moderne de Van Gogh à Matisse et même au-delà, De Staël, etc.  J’ai revisité cette question sous l’angle du regard que les pays méditerranéens portaient sur la Méditerranée et ses identités avec l’exposition à la Fondation MAPFRE à Madrid. «Redescubriendo el Mediterráneo» [Redécouvrir la Méditerranée] a réuni les artistes dont l’œuvre était particulièrement impactée par l’idée, la culture et la géographie de la Méditerranée : Monet, Renoir, Cézanne, Seurat, Derain, Braque, Bonnard, Matisse, Picasso, Giorgio de Chirico, etc. 

Les sphères de Takis. © Fondation des Treilles. 

Vous avez pris vos fonctions aux Treilles en 2020. Quelle était votre première impression de cet «endroit secret, mystérieux et inconnu» comme vous le décrivez ?

MPV : La première fois que je suis venue à Treilles c’était en décembre, au moment de la cueillette des olives. Le domaine compte environ 3000 oliviers et c’est très curieux parce qu’en décembre, il y a plein de petites pâquerettes partout sous les oliviers. J’étais sur la terrasse qui accueille la sculpture d’Henri Laurens Amphion, un de mes endroits préférés aux Treilles. On aperçoit les Sondes de Takis et ce paysage à l’infini qui ouvre sur les montagnes du Massif des Maures au loin. Contemplant ce panorama époustouflant, entre le bruit de la cueillette des olives, la douceur de ce jour de décembre et sa lumière fine, transparente, je me suis souvenue de cette belle fresque de Lorenzetti Le bon gouvernement qui est au Palais communal de Sienne. J’ai retrouvé la même magie la première fois que j’ai vu toute la déclinaison de tons au moment du coucher du soleil. M’est venue alors à l’esprit cette phrase de Monet qui écrit à son marchand Durand Ruel : «Ce soir, les montagnes étaient roses.» Quand je suis aux Treilles, je reboucle une boucle avec cette émotion, grâce à la lumière. J’y retrouve beaucoup de choses qui m’ont amenée à l’histoire de l’art.

Le Capricorne de Max Ernst. © Fondation des Treilles. 

Anne Gruner Schlumberger était l’héritière de l’empire pétrolier Schlumberger, ce qui lui a permis de réunir sa somptueuse collection et de bâtir les Treilles. Malgré son éducation protestante stricte, elle a développé un goût pour le surréalisme et noué des amitiés fortes et durables avec « ses » artistes. Comment imaginez-vous sa personnalité et son univers intérieur ?

MPV : Anne Gruner voulait être sculpteur, mais vu l’époque et le milieu qui était le sien, cette voie lui était fermée. Je pense qu’elle a très vite compensé les regrets qu’elle aurait pu avoir par ses amitiés avec les artistes et la possibilité d’acquérir des œuvres d’art. Il me semble qu’elle considérait Les Treilles comme son œuvre, ce qui est tout à fait le cas. Après avoir fait l’acquisition du domaine en 1960 lorsqu’elle avait 55 ans, elle a sculpté le paysage et a contribué à le remodeler dans les choix de l’implantation des différentes installations de Takis, de Max Ernst et d’Henri Laurens.

De gauche à droite : Takis, Georges Henri Rivière, Anne Gruner Schlumberger et Henri Fisch devant Les Symboles agricoles de Takis, 1982

Contrairement à sa sœur Dominique de Ménil, Anne Gruner n’a pas forcément cherché à faire collection. Elle avait des coups de cœur pour les artistes et leurs œuvres dans lesquelles elle se projetait. On le sent, d’ailleurs, et cela explique aussi la très forte cohérence de cette collection où domine le caractère essentiel que joue l’amitié pour elle. 

Aux Treilles, elle vivait entourée d’artistes. La photographe Jacqueline Hyde y résidait en permanence. Elle avait son atelier et son laboratoire de photo qu’on appelle aujourd’hui «Laboratoire Jacqueline Hyde». Anne Gruner a également fait construire une maison et un atelier pour une amie peintre, Chouchanik Seferian. Et quand Anne Gruner se déplaçait, pour rejoindre sa résidence en Grèce, par exemple, elle partait avec ses amis. L’amitié était tout à fait fondamentale pour elle, à la fois dans sa manière de constituer sa collection, mais aussi dans sa vie quotidienne.

Elle était très proche du galeriste Alexandre Iolas qui était un personnage haut en couleur : ancien danseur qui se maquillait et marchait sur des chaussures à plateformes, enrobé d’un manteau de fourrure, dit-on. C’est lui qui l’a amenée vers ces artistes surréalistes. En dépit de ses origines protestantes et son goût des choses simples, je pense qu’à l’intérieur, Anne Gruner bouillonnait. C’était quelqu’un de fantasque et très original. Elle avait beaucoup d’imagination et je pense qu’elle accordait une grande d’importance aux rêves et à la rêverie. Ce que j’admire profondément chez elle, c’est que jusqu’à son dernier souffle elle a témoigné de la curiosité et une ouverture d’esprit invraisemblable.

Victor Brauner
Palais de l’intelligence, mai 1956
peinture à la paraffine sur carton contrecollé sur isorel, 64 x 49 cm
Fondation des Treilles
photo Claude Almodovar
© 2021, ProLitteris, Zurich

La partie de la collection des Treilles que nous pouvons admirer à l’Hermitage compte une centaine de chefs-d’œuvre, principalement d’artistes surréalistes. Combien d’œuvres compte la collection ?

MPV : Je ne peux pas vous répondre de manière précise car nous sommes en train de faire l’inventaire et constituer une base de données. Cela dépend aussi de ce que l’on entend par œuvre. Le corpus beaux-arts représente environ 250 pièces. Ensuite, il faut inclure des œuvres d’art antique, les livres d’artistes, le mobilier très précieux que la fondatrice avait acheté. Par exemple, au sein de la Fondation quasiment tous les pieds de lampe et les piètements de certaines tables sont de Diego Giacometti. Il y a des petites tables de Pierre Barbe et de très beaux meubles anciens, par exemple une grande table de couvent ou encore un siège du 17ème siècle.

François-Xavier Lalanne
Moutons avec tête, 1965
sièges en forme de mouton, cuivre galvanique, fonte d’aluminium, patine noire, bois, acier, peaux de
mouton, roulettes, 86 x 45 x 96 cm chacun
Fondation des Treilles
photo Olivier Monoyez
© 2021, ProLitteris, Zurich

Anne Gruner se passionnait aussi pour les arts et traditions populaires et a réuni un nombre impressionnant de très jolis objets en vannerie et de textiles provençaux du 18ème siècle. Si l’on inclut tout ce qui appartient à la Fondation, la collection comptera entre 4000 et 5000 pièces. Par exemple, trois gravures de Roger Vieillard sont présentées à l’Hermitage mais il y en a 318 en tout. Une autre richesse qui n’est pas exploitée est le fond d’archives photographiques absolument extraordinaire qui contient plus de 6000 photos. 

Jean Dubuffet 
Topographie, Terre aux épices, 1958
« tableau d’assemblage » huile sur toile, 113,5 x 145,5 cm
Fondation des Treilles
photo Claude Almodovar
© 2021, ProLitteris, Zurich

Le domaine des Treilles n’est pas accessible au public et la collection est conservée dans une réserve quand elle ne voyage pas. Comment fonctionne la Fondation des Treilles et quelle est sa vocation ?

MPV : Anne Gruner s’est très tôt préoccupée de la pérennité de son œuvre et des moyens nécessaires à la poursuite des actions engagées dès son vivant. Pour ce faire, elle a créé en 1964 une Fondation pour financer et encourager l’ensemble des activités de recherche dans tous les domaines qui l’ont passionnée et soutenir La Fondation des Treilles, sans qu’il soit nécessaire de recourir à des demandes de financement public. La Fondation organise un nombre impressionnant d’activités et, contrairement aux autres lieux, tout est pris en charge. Nous organisons deux séminaires par mois pour 15 à 20 participants, des courts séjours d’études en petit groupe et nous offrons des bourses pour des doctorants dans toutes les disciplines. Un conseil scientifique étudie et sélectionne les meilleures propositions, uniquement sur le mérite du projet. Nous organisons aussi des résidences d’écriture chaque année. Annie Cohen-Solal, que vous avez interviewée, était en résidence chez nous. Les rencontres que l’on fait aux Treilles font partie de la magie de ce lieu. 

Hans Arp
Objets placés selon les lois du hasard, 1936
relief de bois peint à l’huile, 90 x 70 x 3,5 cm
Fondation des Treilles
photo Claude Almodovar
© 2021, ProLitteris, Zurich

Une fois sur place, les chercheurs peuvent profiter du domaine et de la bibliothèque dédiée où ils peuvent consulter et emprunter les livres. Par contre, la maison de la fondatrice et sa bibliothèque ne sont pas accessibles. L’essentiel des peintures est entreposé dans une réserve de musée, mais les œuvres sur papier, les arts graphiques, les livres d’artistes, etc. sont conservées dans des meubles à plan spécifiques prévus dans la bibliothèque de la fondatrice par Pierre Barbe lui-même. Certaines œuvres ne quittent la demeure que pour les expositions comme celle présentée ici. Dans la bibliothèque de la fondatrice, le mobilier est d’origine. C’est là que j’ai la chance de travailler. Dans cette pièce, rien n’a changé et la présence d’Anne Gruner s’y fait sentir sans doute plus qu’ailleurs.

Vous n’avez pas connu Anne Gruner Schlumberger, pourtant vous travaillez et résidez en partie dans ce lieu entièrement imprégné de sa personnalité. Ressentez-vous une affinité avec elle ?

MPV : Oui. J’aurais bien aimé la rencontrer et compte tenu de mon âge et mes fonctions, j’aurais pu mais cela ne s’est pas fait et c’est un regret. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais je la sens et je l’imagine comme si je l’avais connue, à travers sa maison, sa collection, ses œuvres. Nous avons beaucoup de photographies d’elle. On la voit rêveuse, on la voit sourire, on la voit avec ses amis, on la voit au bord de la piscine, on la voit dans sa propriété en Grèce, donc je peux la suivre comme ça. Je pense que c’est une femme qui a dû avoir un petit caractère, qui ne se laissait pas faire, mais qui était d’une grande générosité, attentive au moindre détail et au bien-être de ses amis. Par exemple, elle tenait à ce que tout ce que l’on mange à table soit abondant et délicieux. Elle a voulu communiquer quelque chose du plaisir de la vie et nous maintenons cette approche dans notre accueil des participants. 

Portrait de Anne Gruner Schlumberger aux Treilles, sans date

Prévoyez-vous un projet d’envergure dont vous pouvez déjà nous dire quelques mots ? 

MPV : Absolument. Nous préparons un très beau projet d’exposition consacrée aux trois sœurs Schlumberger et leurs collections. On connaît Dominique de Ménil grâce à la Menil Foundation, mais comme les sœurs ont pris les noms de leurs époux, on ne fait jamais le lien, ni avec Anne Gruner, ni avec Sylvie Boissonnas.

De gauche à droite : Dominique de Ménil, Anne Gruner Schlumberger et Sylvie Boissonnas, 19 février 1959

Nous travaillerons en collaboration avec le Centre Pompidou à Paris qui a bénéficié de nombreux dons d’Éric et de Sylvie Boissonnas et avec la Fondation de Ménil à Houston. Avec Xavier Rey, directeur du musée national d’art moderne – Centre Georges Pompidou, nous sommes en train de constituer un groupe de travail qui compte des chercheurs qui ont déjà travaillé sur le sujet, par exemple Julie Verlaine, auteur de Femmes collectionneuses d’art et mécènes de 1880 à nos jours, et aussi l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac. Le calendrier n’a pas encore été établi, d’autant plus que le Centre Pompidou fermera pour travaux jusqu’en 2027, mais l’idée est de faire une première étape à Houston, une deuxième étape dans un grand musée européen – pourquoi pas une étape suisse ? – et finir le cycle au Centre Pompidou. Nous verrons.

Portait de Marie-Paule Vial © Hannah Starman

Trésors de la Fondation des Treilles
Fondation de l’Hermitage, Lausanne
Jusqu’au 29 mai 2022
www.fondation-hermitage.ch

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