« Un étranger nommé Picasso » : Entretien avec Annie Cohen-Solal

Annie Cohen-Solal, historienne et commissaire d’exposition, nous a reçus dans son bureau à l’École Normale Supérieure à Paris et nous avons poursuivi la conversation dans le bistrot au coin de la rue où elle a ses habitudes. Son étude Un étranger nommé Picasso, publiée chez Fayard en avril 2021, vient de remporter le Prix Femina Essai 2021. Prenant appui sur cette enquête saisissante, l’exposition « Picasso l’étranger », accompagnée d’un beau catalogue avec les textes de 25 écrivains, est visible au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris jusqu’au 13 février 2022. Elle révèle un aspect jusqu’alors méconnu de la trajectoire de Picasso : celle d’un étranger surveillé, suspect et finalement rejeté par les autorités françaises. 

Hannah Starman pour Arteez : Dans votre étude Un étranger nommé Picasso et dans l’exposition « Picasso l’étranger » qui en émane, vous avez abordé l’homme et son œuvre à travers le prisme de son statut d’étranger en France. Cet angle totalement inédit nous révèle un Picasso inattendu, à la fois fragile et ingénieux, alors que l’on croyait que tout avait déjà été dit à son sujet. Qu’est-ce qui vous a motivé à entreprendre cette enquête ?

Annie Cohen-Solal (ACS) : L’histoire de cette enquête est à la fois dans le droit fil de tout ce que je fais depuis 30 ans et en même temps, le fruit d’un hasard. Mon travail se situe au carrefour de l’histoire de l’art et celle de l’immigration. J’ai écrit sur les peintres américains à Paris, sur le marchand d’art Leo Castelli qui quitte l’Italie pour s’installer aux Etats-Unis, sur Mark Rothko arrivant de Russie étant chassé par les pogroms, etc. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience de déplacement qui intervient dans presque toutes les carrières artistiques. Ceux qui se confrontent à un nouvel espace et qui ont un regard décalé sont pour moi les pourvoyeurs d’une nouvelle culture.

Picasso entre dans ce cas-là, mais jamais je ne pensais m’y attaquer. Alfred Barr, le directeur du MoMA, observait déjà en 1939 une surabondance écrasante d’écrits sur Picasso. Vous imaginez ? Mais j’ai entendu parler de ce dossier de police de Picasso, qui avait été constitué en 1901 et nourri jusqu’en 1940. Après avoir été volé par les Nazis en 1940 et emporté par les Soviétiques en 1945, le dossier est revenu de Moscou en 2001. Tout le monde dans le milieu était au courant, mais personne n’avait entrepris l’enquête. Il se trouve que l’ouverture du Musée de l’Histoire de l’Immigration en 2004 coïncidait avec un changement de direction au Musée Picasso. Je me suis dit qu’il était temps de croiser les préoccupations des historiens d’art, souvent fixés sur des aspects esthétiques et formels, et celles des historiens de l’immigration autour du dossier Picasso.

Pablo Picasso, Empreinte (au sucre) de la main de Picasso. Début juin 1936. Paris, musée national Picasso – Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/ Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2021

L’enquête a duré plusieurs années. Comment l’avez-vous menée et comment a-t-elle évolué au fil du temps ? 

ACS : Elle a duré six, sept ans et elle était sublimement belle. Simplement, il fallait l’entreprendre. J’ai travaillé comme d’habitude, de manière directe, tenace, en cherchant le maximum d’archives. Je me suis rendue d’abord aux archives de la préfecture de Police où j’ai été absolument choquée par ce que j’ai vu. Après, je suis allée aux Archives nationales, aux Archives de Paris, aux Archives diplomatiques, et bien entendu aux Archives Picasso où j’ai demandé les lettres à la famille et beaucoup d’autres choses. Il y a des fonds absolument extraordinaires. Par exemple, la correspondance de Picasso avec André Level, ou encore Romuald Dor de la Souchère, Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire, avec le Parti communiste, des lettres qui n’avaient pas été lues. Dans cette correspondance, il y a quelque chose d’un peu voyeur parce que l’on entre dans l’intimité de deux personnes.

Je fais tout à la fois de l’Histoire de manière traditionnelle en allant dans les fonds d’archives, mais je croise aussi cette approche avec celle des microsociologues américains, en particulier Erving Goffman, en repérant ces «signaux faibles» qui en disent tant.  Et là, quand on commence à trouver un fil, tout se relie. C’était constamment intéressant, constamment surprenant. Au début de cette enquête, j’ai ressenti ce qu’a ressenti Claude Lévi-Strauss arrivant à New York en 1941. J’avais l’impression de «pousser des portes donnant accès à d’autres mondes et à tous les temps.» Les portes que j’ai pu ouvrir m’ont menée dans des directions encore plus riches, avec des ouvertures absolument exponentielles.

Lettre envoyée au Garde des sceaux pour une demande de naturalisation, comprenant la signature de 1940.
© Archives de la Préfecture de Police de Paris. © Succession Picasso 2021

On apprend avec stupéfaction que Picasso s’est vu refuser la nationalité française en 1940. Quelle a été pour vous la plus grande surprise révélée par votre enquête ?

ACS : Les photos et les empreintes digitales de Picasso sur les documents de police. On a l’habitude de voir Picasso resplendissant, glorieux, et là on est confronté à un homme humilié qui a l’air d’un repris de justice. Et puis on découvre ce personnage minable, ce peintre du dimanche, pétainiste, qui a enterré son dossier de naturalisation : Emile Chevalier. Comment cela est-il arrivé ? Le croisement des archives de la Police, des Archives Nationale et des Archives Picasso m’a permis de reconstruire la chronologie au jour le jour : Picasso dépose sa demande de naturalisation le 3 avril 1940. Le dossier est instruit le 25 avril, avec un rapport positif. Entre le 25 avril et le 25 mai, le dossier est à la Préfecture de Police. Le 25 mai le papillon « prière d’envoyer le dossier d’urgence à Monsieur Brack » est collé sur le dossier. Pierre Brack est alors le directeur des affaires civiles et du sceau au ministère de la Justice, qui sera limogé par Pétain quelques semaines plus tard. Etant donné les soutiens haut placés de Picasso, aussitôt son dossier arrivé chez Pierre Brack, Picasso aurait dû être naturalisé. Mais le jour-même, dans un rapport ignoble, Chevalier s’acharne contre cet «étranger très suspect du point de vue national» et enterre le dossier.

Il y a, effectivement, une manœuvre de malversation ignoble et perfide. Les Nazis arrivent peu après, la France tombe et les personnalités qui ont soutenu la naturalisation Picasso partent aux États-Unis. Chevalier a subi une faible sanction en 1946 et il a continué à peindre ses coquelicots et ses églises. Picasso n’a jamais acquis la nationalité française. Que cette figure majeure de l’art du 20ème siècle ait été à la merci du pouvoir exorbitant d’un simple « agent de guichet » pétainiste et jaloux est plus que bouleversant, c’est insupportable. 

Pablo Picasso, Chat saisissant un oiseau, 22 avril 1939. Paris, musée national Picasso – Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau. © Succession Picasso 2021

Comment expliquez-vous le rejet que Picasso provoque en France ?

ACS : C’est le rejet de l’homme et de son art. Picasso est subversif, il est disruptif. Il fait exploser tout ce qu’il trouve. C’est magnifique de voir comment il casse tous les codes de la tradition académique dans l’histoire de l’art et il le fait parce que son père est professeur à l’Académie des beaux-arts. J’ai vu les tableaux du père, c’est traditionnel à mourir ! Contrairement à un Chagall ou un Modigliani qui ne font peur à personne, Picasso est un artiste d’avant-garde, menaçant pour un pays comme la France, un pays traditionnel, centralisé et arrogant avec une Académie des beaux-arts qui prône le « bon goût » français.

Non seulement Picasso est un empêcheur de tourner en rond, il est aussi excessivement riche et célèbre dans le monde, même si ce n’est pas le cas en France. Mais Picasso s’est aussi construit dans cette adversité qui était à la fois personnelle, dans sa trajectoire avec son père, et esthétique, professionnelle. Je trouve admirable que Picasso n’ait jamais parlé de ses difficultés. Il n’y a aucun épanchement chez lui, son discours n’est jamais schmalzig. De fait, avant que je n’entreprenne cette enquête, les obstacles de son parcours n’étaient pas apparus. Alors, cela donne désormais à son œuvre une autre signification. Et cela m’a donné à son égard une empathie extraordinaire.

Zayas Georges de (1898-1967) (attribué à), Portrait de Picasso dans l’atelier de la rue Schoelcher. Paris, vers 1915-1916. Photographie, épreuve gélation-argentique. Paris, Musée national Picasso – Paris. Don succession Picasso, 1992, archives personnelles de Pablo Picasso. © Georges de Zayas. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean. © Succession Picasso 2021

Vous êtes née en Algérie, vous avez vécu à Paris, Berlin, New York, en Israël, en Italie. Est-ce que cette expérience de déplacement vous donne une sensibilité particulière qui vous permet de si bien comprendre l’étranger Picasso ?

ACS : Oui, certainement. Je crois qu’il y a dans mon histoire un traumatisme qui est à l’origine de cette obsession et qui guide toutes mes recherches. Arrachée brutalement à une enfance en Algérie, je suis arrivée à Paris juste avant mes 14 ans. C’était un réveil brutal qui demandait quelque chose de fort pour se cramponner. Personne ne comprenait ce qu’était une guerre. Au lycée, les filles parlaient de leurs « boums », de leurs chaussures, de leurs copains, alors que moi, j’avais vécu dix ans de guerre. Ça vous met à l’écart d’une vie superficielle. On ne pose pas les mêmes questions, le monde n’a pas la même gravité ni la même profondeur. Avec tous ces déplacements, il faut toujours s’adapter et je trouve cela très sain, salutaire même. J’ai construit ma vie dans les déplacements permanents et cette dimension d’itinérance est au cœur de ce que je suis et du travail que je fais. 

Pablo Picasso et Marie Cuttoli, Le Minotaure (tapisserie), 1935. Musée Picasso, Antibes. © Succession Picasso 2021

L’exposition suit un arc narratif chronologique qui commence par le premier voyage de Picasso à Paris en 1900 jusqu’à son décès en 1973. Pourquoi avez-vous opté pour cette composition ?

ACS : Le statut de Picasso dans la société française et son impact sur l’œuvre ne sont pas du tout les mêmes selon les différentes périodes, ce qui imposait une présentation chronologique. Les trois premiers voyages, en 1900, 1901 et 1902/3, sont des voyages très difficiles. Il intègre la communauté catalane qui lui ouvre les portes de Paris et le plombe en même temps. Le premier dossier de police de 1901 décrit Pablo Ruiz Picasso comme un « anarchiste » qui « parle mal le français. »  Le voyage de 1904 lui permet, grâce à son ami le poète Guillaume Apollinaire, de s’intégrer au Bateau-Lavoir. Son œuvre de l’époque ne prend pour thématique que le monde du cirque. C’est après son retour de Gósol, le village dans les Pyrénées espagnoles où il passe l’été 1906, que son statut d’étranger en France apparaît moins impactant pour lui et qu’il entame le virage vers la période cubiste.  Il devient alors le leader de l’avant-garde et développe sa première relation avec le jeune galériste Daniel-Henry Kahnweiler, un expatrié juif allemand qui comprend le cubisme et l’exporte dans toute l’Europe orientale. Pourtant, en 1914, cette alliance va se briser avec le séquestre de la galerie Kahnweiler – un marchand allemand, « boche », donc ennemi – et tout s’effondrera.

Picasso connaîtra de grands succès pendant l’entre-deux-guerres, notamment aux États-Unis mais ensuite, le succès de Guernica (1937) qui marque l’artiste comme républicain espagnol va le mettre en danger au moment de la montée des fascismes en Europe. D’où ses craintes de devenir une victime expiatoire en 1940. La composition chronologique était donc indispensable pour marquer la succession de ces périodes fastes et de ces périodes tragiques. Pour comprendre pourquoi il s’effondre et comment il se relève.

Pablo Picasso, Coq tricolore à la croix de Lorraine, 1945. Paris, musée national Picasso – Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / image RMN-GP © Succession Picasso 2021

Le seul engagement politique et concret de Picasso était en faveur des Républicains pendant la guerre civile en Espagne. Quelles raisons l’ont poussé à agir dans cette situation aussi précaire pour lui-même ?

ACS : C’était une évidence. Il était Espagnol, il était de gauche, il était antifasciste et il suivait très intensément les évènements politiques. Picasso n’était pas un homme superficiel. Son engagement pour l’Espagne libre est marqué par l’intensité de la montée des fascismes en Europe : sous Hitler, l’Entartete Kunst Ausstehlung [exposition « d’Art dégénéré »] à Munich en 1937, l’arrivée au pouvoir de Mussolini en Italie et bien sûr, celle de Franco en Espagne le 1 avril 1939. Il ne s’est jamais vanté de son soutien financier pour l’Espagne, alors que celui-ci a été extrêmement effectif, concret et généreux. Il accueillait des gens chez lui et était au centre d’un réseau de financement de la résistance qui passait par l’Uruguay, l’Argentine, Toulouse et l’Espagne.

Le voyage de Guernica dans les musées de toute l’Europe et des États-Unis, ainsi que sa suite Songe et mensonge de Franco (1937), tout cela servait à générer des fonds pour les républicains et pour aider les réfugiés espagnols internés dans les camps. Picasso était très sensible à leur sort. L’Espagne était sa cause. Il s’est battu jusqu’à la fin pour que Guernica, en dépôt au MoMa depuis la guerre, ne rentre pas en Espagne du vivant de Franco. Lors d’une très belle conférence, Roland Dumas qui était l’avocat de l’artiste, nous a relaté la discussion avec Picasso à cet égard. Lorsque en 1968, Franco demande le retour de Guernica – car l’œuvre avait été commandée et payée par le peuple espagnol en 1936 – Picasso refuse catégoriquement son retour en Espagne tant que Franco est vivant. «Débrouillez-vous», lance l’artiste à Roland Dumas. «Et je me suis débrouillé», ajoute Dumas. Guernica est rentré en Espagne en 1981. Ce qui est tout aussi extraordinaire, c’est qu’en même temps, Picasso organise une filière clandestine pour que son œuvre passe en Espagne dans le Musée Picasso de Barcelone que son ami [Jaime] Sabartés a réussi à inaugurer sans que les officiels y soient. La famille, notamment sa sœur, Lola, a aussi rassemblé une immense collection d’œuvres de Picasso et les a offertes au Musée Picasso de Barcelone. 

Pablo Picasso, Femme qui pleure, 18 octobre 1937. Paris, musée national Picasso – Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean. © Succession Picasso 2021

L’exposition contient de nombreux documents provenant des archives publiques ou privées :  lettres, poèmes, films, mais aussi des œuvres de Picasso. Avez-vous pu obtenir toutes les pièces que vous souhaitiez ? 

ACS : Nous avons pu obtenir tous les documents ainsi que des objets très émouvants. Par exemple, les lettres de sa mère qu’il ouvrait avec les doigts au temps du Bateau Lavoir, déchirées et tachées par la peinture, le vin, etc. Ou encore ses minuscules carnets d’adresses qui sont d’une extraordinaire beauté et me font penser à ceux de Walter Benjamin. Pour les œuvres de Picasso, c’était plus compliqué. L’exposition a dû être reportée deux fois et certaines œuvres que je voulais n’étaient plus disponibles aux dates ultérieures. C’est le cas de l’Autoportrait bleu de Picasso de 1901 et de quelques autres œuvres majeures. Il a fallu tout réinventer et renégocier. C’était cauchemardesque parce que l’on était amputés de choses que l’on espérait, auxquelles on croyait. Mais je suis assez contente que nous ayons pu obtenir de très grandes œuvres, comme la magnifique Lecture de la lettre (1921), ou encore La Baie de Cannes (1958), Le Buffet de Vauvenarques (1960), Les Fumées à Vallauris (1951) qui ne sont pas beaucoup montrées, ainsi que Les Montagnes de Malaga (1896) qui est une pure merveille.  

Picasso Pablo (dit), Ruiz Picasso Pablo (1881-1973). Paris, musÈe national Picasso – Paris. MP72.

Vous avez dit que l’enquête a ouvert des « pistes de recherche pour des générations à venir. » Avez-vous des projets immédiats ? 

ACS : Oui, à la rentrée, je publierai un recueil d’essais sur l’artiste expatrié (Antonello da Messina, Modigliani, Calder, Huang Yong Ping, Christo etc) ; en 2024, je vais être la commissaire d’une exposition Picasso-Jasper Johns. Je vais aussi publier des choses avec le petit-neveu de Picasso, Xavier Vilato. Et puis, dans quelques semaines, je pars pour Milan où je vais ouvrir un séminaire au Département de Sciences sociales de Université Bocconi. Peut-être vais-je y développer un centre de recherches Picasso… 

Portrait d’Annie Cohen-Solal. Photo : SIJMEN HENDRIKS/PRESSE

Pour en savoir plus:

Un étranger nommé Picasso
de Annie Cohen-Solal
Fayard, 2021
www.fayard.fr

Picasso l’étranger
Musée de l’Histoire de l’Immigration, Paris
Jusqu’au 13 février 2022
www.histoire-immigration.fr

Catalogue de l’exposition : Picasso l’étranger
Co-édition du Musée national de l’histoire de l’immigration et de Fayard, sous la direction d’Annie Cohen-Solal, octobre 2021
www.histoire-immigration.fr

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