La philosophie de Wabi-sabi

Laurence Mattet, directrice du Musée Barbier-Mueller à Genève, nous a reçu à l’occasion de l’exposition « Wabi-sabi – la beauté dans l’imperfection », organisée en collaboration avec Steve McCurry.

Trente images du célèbre photographe américain sont mises en association avec des objets de la collection Barbier-Mueller pour faire l’éloge, à travers ce dialogue, de la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes. 

Vue de l’exposition Steve McCurry & Musée Barbier-Mueller. Wabi-sabi, La beauté dans l’imperfection, Musée Barbier-Mueller, Genève 2021. Photo Luis Lourenço, Musée Barbier-Mueller

Hannah Starman pour Arteez : Le Musée Barbier-Mueller est connu dans le monde entier pour sa fabuleuse collection des pièces de l’Antiquité tribale et classique, ainsi que des sculptures, tissus et ornements provenant de diverses cultures d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et des Amériques. Comment est née cette collaboration étonnante avec le photographe vedette, Steve McCurry ? 

Laurence Mattet (LM) : Il est vrai que cette exposition est un peu particulière pour nous. Au départ, l’impulsion est venue de la famille de Stéphane Barbier-Mueller, fils du fondateur du Musée. Son épouse et sa fille sont des collectionneuses de photographies et elles m’ont suggéré d’inviter Steve McCurry pour intervenir lors d’un cycle de conférences sur le thème du voyage. Nous avons entamé la discussion et assez rapidement, nous sommes tombés d’accord sur l’idée d’une exposition juxtaposant nos objets et ses images. Steve McCurry a proposé que l’on explore ensemble la philosophie de Wabi-sabi et j’étais ravie parce que Wabi-sabi, c’est la beauté de l’imperfection et des choses incomplètes. Notre collection est constituée d’objets anciens, patinés et usés, fabriqués dans des matières naturelles. Ils correspondent tous au principe Wabi-sabi. 

Comment avez-vous fait dialoguer les objets puissants, rituels voire sacrés, avec les images toutes aussi fortes et transcendantes de Steve McCurry ? 

LM : Au départ, nous pensions à des associations géographiques, par exemple, mettre un bijou du sud de l’Inde avec une photo de McCurry qui porte le même genre de bijou. Mais dès que nous avons reçu les trente photos que Steve McCurry a choisies, j’ai compris qu’il fallait travailler sur les formes, les lignes et les couleurs. Il ne faut voir aucun rapprochement géographique, historique ou culturel. Tout est purement visuel, esthétique.

Dans un premier temps, j’ai travaillé avec des photos, je ne suis pas allée chercher l’objet à chaque fois et je n’avais pas encore les tirages, juste des photos numériques. J’étais quand même un peu inquiète. Je me demandais ce que cela donnerait mis en espace ? Au moment de l’accrochage de l’exposition, nous avons changé un ou deux petits objets qui fonctionnaient mieux. Quand tout s’est mis en place, c’était miraculeux. Pour certains objets et certaines photos, nous avions l’impression qu’ils étaient vraiment faits pour se rencontrer. C’était instinctif, intuitif. Dès que la photo arrivait, elle appelait l’objet, comme s’ils avaient rendez-vous. Pour d’autres, les juxtapositions étaient moins évidentes, mais nous avons toujours fini par trouver. C’était une expérience extraordinaire, très mémorable.

Quels étaient les mariages les plus éclatants ? 

LM : La photo du retraité lisant son journal à Myanmar [Un homme lit le journal dans une maison pour personnes âgées à Mingun, Myanmar, 2017] et ce petit personnage de l’île de Pâques qui a exactement la même tête. La photo est déjà très amusante et je l’ai associée avec cet objet très singulier de l’île de Pâques. Son dos est déformé par une bosse, ses yeux sont incrustés d’os de poisson et d’obsidienne, tout le côté droit du buste est paralysé et la taille de son sexe en érection est démesurée. Le personnage est différent de ses semblables par la volonté des dieux. Il inspire l’étonnement et la crainte. Je trouvais que les deux bonhommes se parlaient vraiment.

Steve McCurry. Un homme lit le journal dans une maison pour personnes âgées à Mingun. Myanmar, 2017  © Steve McCurry
Statuette masculine. Polynésie, île de Pâques. Male statuette. Polynesia, Easter Island.
H. 73 cm. Inv. 5701. Musée Barbier-Mueller. Photo Luis Lourenço

Même chose quand nous avons reçu la photo de l’arbre avec une forme serpentiforme [Un jeune garçon fait rouler un pneu sur un chemin dans la vallée de l’Omo, Éthiopie, 2014]. C’était immédiatement évident qu’il fallait l’associer à cette épée sanégué, ce qui veut dire « fer en forme de serpent ». On sait que cet objet avec sa forme particulière a été utilisé, mais on ne sait ni comment ni pourquoi.

Au dernier moment, Steve a remplacé une photo par celle du bateau rouge [Un bateau couvert de neige au jardin de Sankei-en, Yokohama, Japon, 2014]. Un négociant japonais en soie a construit ce jardin sur trois vallées et il a déplacé des bâtiments historiques qu’il avait restaurés, pour les installer là. Ces bâtiments sont en harmonie avec la nature environnante et avec les saisons. Il en a fait un lieu de réflexion et de développent de la culture japonaise. Quand la photo est arrivée, on s’est tout de suite dit qu’il fallait mettre le masque de Laké à côté. C’est un masque de démon rouge du Népal utilisé en particulier pendant les fêtes d’Indra Jatra qui se déroulent pendant huit jours pour célébrer la fin de la mousson. 

Steve McCurry. Un bateau couvert de neige au jardin de Sankei-en. Yokohama, Japon, 2014 © Steve McCurry
Masque de Laké. Newar. Népal, vallée de Katmandou.
Lākhey mask. Newar. Nepal, Kathmandu Valley.
H. 24,2 cm. Inv. 2504-170
Musée Barbier-Mueller. Photo Studio Ferrazzini Bouchet

Et quelles étaient les associations les moins évidentes? 

LM : La photo d’un mur éclaté suite au tremblement de terre au Japon en 2011 [Le mur détruit d’une station-service, Japon, 2011] était un peu plus difficile à apparier. J’ai opté pour un objet-force provenant de la République démocratique du Congo. C’est un objet qui a le pouvoir d’agir sur le monde et sur les êtres qui le peuplent. Il a des substances magiques emboitées, encapsulées dans l’abdomen, derrière le miroir. Il aurait le pouvoir de neutraliser des éventuels ensorceleurs et de protéger les villages. Ce qui m’a plu, c’est ce rappel de la forme de miroir et ces éclats métalliques que l’on retrouve dans la photo. Finalement, les deux se marient bien. L’objet ne prime pas sur la photo et vice versa.

Steve McCurry. Le mur détruit d’une station-service. Japon, 2011. © Steve McCurry
Statue nkisi nkondi. Kongo. République démocratique du Congo. Nkisi nkondi statue. Kongo. Democratic Republic of the Congo.
H. 97 cm. Inv. 1021-5
Musée Barbier-Mueller. Photo Studio Ferrazzini Bouchet

Associer une photo des maisons de pêcheurs à Venise [Venise, Italie, 2017] avec un objet de la collection était un défi aussi. Il fallait trouver quelque chose. J’ai choisi un masque des Lega de la République démocratique du Congo. La forme de ses yeux rappelle les fenêtres de la maison bleue.  

Quel est le couple que vous affectionnez particulièrement ? 

LM : J’aime beaucoup la statue kafigelejo du peuple sénoufo de Côte d’Ivoire. C’est une figure de jugement occulte. Ce personnage représente un esprit qui a un pouvoir de juger, de punir et de pratiquer la sorcellerie agressive. Son bâton montre son pouvoir de policier. Normalement, la tête est complètement couverte d’une cagoule et on ne sait pas à quoi il ressemble. Quand cet objet est arrivé dans la collection, sa cagoule était déjà déchirée et on a pu découvrir son visage. On s’interrogeait sur l’intérêt de sculpter le visage, les yeux, etc. si la tête est complètement recouverte. On a découvert ces traits très bien dessinés et qui sont très intéressants. Les vêtements déchirées, abimés, rappellent évidemment le voile de la photo [Un homme observe ‘ travers un rideau déchiré. Srinagar, Cachemire, 1999]. J’aime beaucoup cette photo, je trouve que cet homme est beau. Il a des belles mains. Puis, il a y cette patine. Ils s’entendent bien tous les deux. 

Steve McCurry. Un homme observe à travers un rideau déchiré. Srinagar, Cachemire, 1999.
© Steve McCurry.
Statue kafigelejo. Sénoufo. Côte d’Ivoire. Kafigelejo statue. Senufo. Côte d’Ivoire.
H. 73 cm. Inv. 1006-31B
Musée Barbier-Mueller. Photo Studio Ferrazzini Bouchet

Pour trouver toutes ces juxtapositions vous connaissez sans doute extrêmement bien les objets. Combien de pièces y a-t-il dans la collection ? 

LM : Je dirige le Musée depuis 34 ans. Tous ces objets sont mes amis. C’est extraordinaire de pouvoir évoluer au milieu de plus de 6 000 pièces de la collection. Je ne les connais pas toutes, mais presque. Tous ces masques, ces statues me parlent et me fascinent. Nous communiquons au-delà des mots. Ces objets m’offrent la sérénité et m’aident à prendre conscience de tout ce qui est beau, joyeux et futile dans nos existences. Le pouvoir de célébration de la vie qui irradie de ces objets m’enchante.

Vous avez choisi une photo de Cinecittà pour l’affiche. Pourquoi ? 

LM : C’est Steve McCurry qui l’a choisie. Nous avons couplé la photo de Cinecittà [Studios de cinéma Cinecittà, Rome, Italie, 2017] avec ce grand masque, un masque-planche nwantantay de Burkina Faso. C’est un masque d’initié qui représente un génie de la nature qui exerce une influence sur la vie des hommes, un esprit de l’eau. Il était porté devant lors de fêtes, de cérémonies, de funérailles, pour les rites d’initiation ou pour les rites liés aux récoltes. On voit que les animaux qui sont en lien avec ces esprits de la nature sont représentés ici avec des cercles concentriques. On imagine que ce sont les yeux et on imagine que c’est la chouette. Les petits carrés noirs représentent les vieilles peaux des chèvres portées par les anciens, qui incarnent, par extrapolation, leur immense savoir, et les carrés blancs représentent les nouvelles peaux de chèvres claires portées par les jeunes initiés encore inexpérimentés. Les petits triangles qui sont alignés sur plusieurs rangées sont les empreintes de l’antilope koba. Il y a une deuxième image de Cinecittà [Studios de cinéma Cinecittà, Rome, Italie, 2011] que nous avons associée au portrait de Fayoum. 

Vue de l’exposition Steve McCurry & Musée Barbier-Mueller. Wabi-sabi, La beauté dans l’imperfection, Musée Barbier-Mueller, Genève 2021. Photo Luis Lourenço, Musée Barbier-Mueller

Le fondateur du Musée, Jean Paul Barbier-Mueller, est décédé en 2016 en son épouse Monique Barbier-Mueller, fille unique du grand collectionneur soleurois Josef Mueller, en 2019. Leurs héritiers continuent-ils à enrichir les collections ?

LM : Les trois fils Barbier-Mueller, ainsi que leurs enfants, sont très attachés aux collections familiales et au musée. Leur implication n’est forcément pas de même nature que celle des fondateurs mais ils ont tous à cœur de poursuivre l’œuvre de leurs parents et grands-parents. Les collections, déjà très importantes, continuent à être enrichies, plus particulièrement dans des domaines correspondant aux centres d’intérêt des différents membres de la famille. Gabriel Barbier-Mueller se passionne pour l’art japonais en général et l’univers des samouraïs en particulier. Il a son propre musée à Dallas et une belle collection de l’art des samouraïs [Ann & Gabriel Barbier-Mueller Museum : The Samurai Collection]. Stéphane Barbier-Mueller s’intéresse à la numismatique, à l’Antiquité et à la peinture du 18ème et Thierry Barbier-Mueller est un grand collectionneur d’art contemporain. 

L’exposition Steve McCurry & Musée Barbier-Mueller Wabi-sabi a connu un grand succès et attiré un public différent. 

LM : L’exposition a suscité beaucoup d’intérêt, du public et des médias. Certains week-ends, nous étions même obligés de refuser l’entrée aux visiteurs, trop nombreux par rapport aux contraintes sanitaires. Le concept attire un public différent et cela permet à ce public, qui n’est pas forcément notre public habituel, de regarder les objets et les photos avec un regard neuf. C’est un peu un geste curatorial évocateur parce qu’il invite le visiteur à produire une histoire par rapport à son histoire personnelle, par rapport à ses propres associations et aussi par rapport à ses antécédents culturels. Les photos de Steve McCurry sont sorties de leur contexte, les objets également et la juxtaposition des photos et des objets fait naître un nouveau paradigme. C’est ce qui est formidable puisque ce sont des couples maintenant. Les œuvres se parlent entre elles. 

Pensez-vous renouveler ce concept innovant ?

LM : Oui, tout à fait. C’est dans nos projets. Nous l’avons déjà fait avec une artiste suisse, Sylvia Bächli, que Thierry Barbier-Mueller m’avait présentée. On a invité Sylvia à découvrir les réserves du Musée et à choisir tous les objets qui entraient en résonance avec son propre travail. Elle était commissaire de l’exposition et c’était vraiment quelque chose de nouveau. Nous allons renouveler cette expérience avec deux artistes l’année prochaine. Tout d’abord au printemps avec le désigner israélien Arik Levy puis en automne avec le céramiste Jacques Kaufmann à l’occasion du Congrès International de la Céramique. Tous les musées genevois sont invités à organiser une exposition en lien avec ce thème à ce moment-là et nous avons répondu favorablement. En attendant, nous revenons à l’ADN du musée car la toute prochaine exposition, inaugurée fin septembre 2021, sera entièrement consacrée à l’art Dông Son du Vietnam dans les collections Barbier-Mueller.

Vue de l’exposition Steve McCurry & Musée Barbier-Mueller. Wabi-sabi, La beauté dans l’imperfection, Musée Barbier-Mueller, Genève 2021. Photo Luis Lourenço, Musée Barbier-Mueller

Steve McCurry & Musée Barbier-Mueller 
Wabi-sabi, La beauté dans l’imperfection
Musée Barbier-Mueller, Genève
Jusqu’au 23 août 2021
www.barbier-mueller.ch
www.stevemccurry.com

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